RESSOURCES EXTRAORDINAIRES ABSORBEES PAR LA RÉVOLUTION
Difficulté d'estimer la valeur des biens nationaux. — Ramel. — Johannot —II. Biens d'ancienne origine, du clergé el de la Couronne. — Chiffres produits par Amelot, Montesquiou, Lavoisier, Cambon, Clavière, etc. — Ils se groupent tous autour de 3 milliards. — III.Biens des émigrés et des condamnés. — Divergences d'évaluations à leur sujet. — Cambon. — Roland . — Johannot. — Lecouteulx. — Enquête effectuée sous la Restauration pour déterminer l'indemnité des émigrés. — Rectifications qu'il convient d'apporter à ses résultats. — On aboutit à un chiffre de 3 milliards et demi.
Les recettes et dépenses que nous avons essayé de reconstituer jusqu'ici rentrent, à la rigueur, dans la catégorie des opérations du budget ordinaire. La Révolution absorba, en outre, à titre de ressources extraordinaires, des valeurs de toute nature : domaines nationaux, mobiliers des condamnés et des émigrés, argenteries des églises, etc. Nous allons passer en revue cet immense butin révolutionnaire, article par article.
Les domaines nationaux occupent en importance la première place. Quelle autorité consulter pour estimer la masse des propriétés territoriales confisquées sur la
Couronne, les communautés, le clergé, les émigrés, les condamnés, etc. ? Les documents officiels de Tépoque offrent à cet égard des différences si excessives, qu'on n'en saurait déduire aucun chiffre, même approximatif.
Ramel, par exemple, qui pendant trois ans dirigea les finances, à la fin du Directoire, mieux autorisé, dès lors, que tout autre à traiter ce sujet, aboutit dans ses récapitulations, suivant le point de vue auquel il se place, soit à 2.609 millions, soit à 16 milliards de biens nationaux. (Des finances de la /?e/)wè%2/e, par Ramel, an IX.) L'écart entre 16 milliards et 2.609 millions n'est pas de ceux que l'on comble par une moyenne. Ramel, du reste, s'empresse de prévenir le public que ces deux totaux n'offrent pas plus d'exactitude Tun que l'autre : celui de 2.609 millions représente les estimations qui,comme toutes les mises à prix, ont été beaucoup au-dessous des enchères (1). Quant aux résultats des enchères, le total de 16 milliards les exprime, sans doute, mais en papier-monnaie. Or, comme le papiermonnaie tomba progressivement jusqu'à 1 0/0 et même audessous de sa valeur nominale, et qu'en 1795 ou 1796, un immeuble de 20 ou 25.000 francs était payé bon marché moyennant un million en assignats ou en autres titres admis au pair dans les adjudications, la seconde méthode d'évaluation s'éloigne beaucoup plus que la première de la réalité, et aboutit à des chiffres qui n'ont plus de signification.
C'est en confondant, à dessein sans doute, ces deux éléments, valeur en argent et valeur en papier-monnaie, que le rapporteur à la Convention nationale, en avril 1795, Johannot, ne craignit pas d'afflrmer que les biens natio-
1. Les mises à prix ont été souvent fixées à 10 fois et même à 6 foi» seulement lo revenu de 1790.
naux servant de gage aux assignats constituaient une fortune effective de 16 milliards en France et de 3 milliards en Belgique. (Rapport de Johannot au nom des comités de salut public, de législation et de finances, 25 germinal an IIL) Était-ce 19 milliards en argent, ou 19 milliards en papier ? Johannot se garde bien d'éclaircirce point essentiel. Il fallait tromper la Convention et surtout le public, pour relever les cours. Mais le public demeura incrédule ; le papier-monnaie continua à baisser; il n'y eut de trompé que Louis Blanc qui, soixante ans plus tard, dans son jETwtoire de la I{évolutio9if.Téi^éiB,,ssjiS examen, les assertions de Johannot, en glorifiant la Convention d'avoir doté ses assignats d'un gage représentant 16 milliards en immeubles français. Parmi ces 16 milliards fantaisistes figuraient notamment, dans les tableaux de Johannot, 9 à 10 milliards de biens d'émigrés, que la Restauration a réglés plus tard, comme nous le verrons, à 1.700 millions.
Non seulement la dépréciation du papier-monnaie et des autres papiers émis par le gouvernement éleva le produit des enchères à un taux fictif— taux qu'il serait à la rigueur possible de ramener à ses véritables proportions (1), — mais
1. Théoriquement une administration, très bien outillée, pourrait entreprendre ce travail. Mais on peut juger de ses difficultés en considérant que chaque quart de payement, plus tard même chaque dixième de payement (Loi du 16 brumaire an V) s'effectuait en valeurs différentes : il faudrait donc, pour obtenir un relevé exact, non seulement consulter tous les contrats de vente de biens nationaux, mais, en outre, retrouver sur les registres des receveurs les acquits successifs de chaque prix de vente afln de savoir à quelle nature de monnaie ou de titres et à quelles dates ces acquits correspondent ; puis, calculer leur montant réel d'après les mercuriales du temps. Ainsi, dans le dossier d'un procès relatif à la propriété d'un bien national, situé à Saint-Paul, canton de Plassac '(Gironde), ou voit que le prix du presbytère en litige (10.100 francs) a été soldé en six payements à diverses dates : 3 et 22 prairial an IV, 3 messidor an IV,
la concurrence que se faisaient les divers litres admissibles seulement en payement des biens nationaux, et se pressant en conséquence aux adjudications, leur unique débouché, contribua puissamment adonner aux produits des ventes des apparences absolument mensongères.
Aussi Ramel, avant d'entreprendre les deux relevés qui viennent d'être cités, désespère-t-il de réussir, malgré sa compétence et ses recherches spéciales. < Gomment esti € mer la masse des biens nationaux, s'écrie-t-il, comment
< supputer le prix qu'on en a retiré, lorsqu'on considère « les valeurs admises en payement, les assignats au pair « ou au cours, les mandats, la dette publique, les bons « deux-tiers, du tiers, du quart, les certificats de liquida-
< tion, les ordonnances des ministres, les compensations, « etc.? »
Il se garde même d'additionner ses résultats partiels, et c'est nous qui avons récapitulé ses chiffres, pour former les totaux de 16 milliards et de 2.609 millions indiqués plus haut.
Un travail spécial qu'il soumit antérieurement au Directoire, en messidor an VII, intitulé « Compte rendu de « toutes les aliénations depuis le 17 mai 1790 jusqu'au « 30 floréal dernier», débutait ainsi: « Je ne puis indiquer
< en somme totale que le nombre des articles aliéjiés jus-
< qu'à ce jour: il est de 1.017.595. Je ne puis présenter le
< résultat des prix autrement que comme je l'ai expliqué, « parce qu'on ne saurait additionner les assignats avec des
6 thermidor an IV, 14 frimaire et 15 ventôse an V, comportant chacun le versement d'une nature spéciale de valeurs. (Affaire Bernard Pauzet. Arch. nat.,FI. a 318.)
L'administration de la Restauration, comme nous le dirons plus loin, ne recula copendani pas devant ce long dépouillement, lorsqu'il s'agit d'évaluer les biens des émigrés.
« mandats, des mandats avec des bons du tiers consolidé et < des bons deux-tiers mobilisés, ni des signes fictifs avec du « réel.» (Rapport joint au message du 5 messidor an VII (1).
Ramel, en résumé, ne donne que les deux seuls renseignements dont il soit à peu près sûr : 1° le montant des estimations ; 2* le montant des adjudications, sans chercher à découvrir, sous la fiction de leurs chiffres, la véritable valeur des biens nationaux.
Nous tenterons ce qu'il n*a pas osé faire, mais en retenant de son expérience la précaution d'éliminer tout d'abord les évaluations, si officielles qu'elles, paraissent mises en avant pendant la circulation du papier-monnaie. Dans cette période, le gouvernement et les orateurs des assemblées exagérèrent, de parti pris, démesurément (nous venons d'en citer un exemple) le gage des assignats. La valeur des biens nationaux s'enfla parallèlement aux émissions. Le crédit de la Révolution, son salut, son existence même, tenaient à un chiffre : on n'hésita pas à le fausser.
D'ailleurs, la plupart des statistiques de la Convention, et du Directoire ne s'occupent que des biens restant à vendre (2), sans récapituler le montant des biens déjà vendus. Ces renseignements partiels sont pour nous sans intérêt.
1. Le rapport de Ramel sur les aliénations de domaines nationaux constitue le travail le plus considérable, le plus développé, sans contredit, qui ait été fait sur ce sujet. Il contient 54 pages in-folio de chiffres et de tableaux.
2.Un des plus importants relevés de ce genre, dressé sous le Directoire en mars 1796, au moyen d'états fournis par les receveurs des domaines, se résume comme il suit :
Biens nationaux de toute origine sur le territoire français * 3.785.000.000 fr.
Forêts nationales, salines, canaux 2.462.000.0CO
Biens nationaux situés dans la ci-devant Belgique . . 2.400.000.000
Total général 8.647.000. OOu fr.
(Résultat des états d'évaluation des biens nationaux non aliénés, rédigé T. n 29
La méthode que nous suivrons consiste à distinguer les biens nationaux par origine, en établissant pour chaque catégorie une évaluation spéciale.
La Révolution s'empara d'abord des biens du clergé et de la Couronne. Cette première confiscation donna lieu à de longues discussions, dans lesquelles l'assemblée constituante s'attacha, comme pouvait le faire encore un gouvernement régulier, à préciser la valeur du gage dont elle dotait son nouveau papier-monnaie.
Elle adopta pour base de ses évaluations les prix des baux et des ventes en 1790^ base très juste, puisque aucun trouble sérieux, monétaire ou autre, n'avait jusqu'alors affecté les transactions.
L'enquête entreprise pour établir le montant des biens nationaux de première origine, valeur i 790, eût donc pu fournir des chiffres certains et définitifs, si elle avait été achevée. Malheureusement, déjà, le pouvoir central ne parvenait plus à se faire obéir, et beaucoup de districts ne répondirent pas au questionnaire du gouvernement. Le commissaire du roi à la caisse de l'extraordinaire, Amelot, n'en publia pas moins hâtivement un premier travail, au commencement de l'année 1791. Mais ce travail ne comprenait que les relevés de 177 districts : 367 districts n'avaient rien envoyé.
En septembre 1791, peu de jours avant la séparation de l'assemblée constituante, Montesquiou, dans son grand
au mois de ventôse an IV, à la vue des états qu'ont remis les receveurs des domaines nationaux, chacun pour son arrondissement. Floréal an IV.)
mémoire sur les finances du royaume, abordant la question des biens nationaux, écrivait : < Malgré la correspondance
< la plus assidue de la part du comité d'aliénation, il n'a
< pu obtenir Tétat exact de la valeur de tous les biens
< vendus et à vendre, provenant tant du clergé que de Tan-
< cien domaine ; il n'a pu obtenir la totalité des évaluations « qu'il n'a cessé de demander, ni s'assurer de l'exactitude
< de celles qu'il a reçues. » (Mémoire sur les finances du royaume par M. de Montesquiou, député de Paris, 9 septembre 1791.) Ainsi, l'assemblée constituante allait se séparer: elle avait décrété l'émission de 1.800.000.000 livres d'assignats, les ventes s'effectuaient sur tous les points du territoire, et la valeur des domaines donnés en gage aux •créanciers de PÉtat restait encore indéterminée ! 130 districts n'avaient alors fourni aucun relevé ; ceux qu'avaient produits les 414 autres districts n'étaient pas revisés.
Cependant le tableau donné par Montesquiou reste, malgré son imperfection, le plus sûr renseignement qu'on puisse consulter sur la valeur de cette première catégorie de biens nationaux. Au moyen d'une règle de proportion, Montesquiou déduit des chiffres connus dans les 414 districts ceux des 130 autres, et arrive ainsi à un total général composé de la manière suivante :
Biens vendus 964.733.000 livres
Biens à vendre 1.359.950.000 —
Biens dontla vente est suspendue. 275.367.000 —
Total . r 2.600.050.000 livres
A ajouter :
Objets non compris dans le relevé des districts : anciens domaines de
ia Couronne, apanages, domaines
engagés 500.000.000 livres
Créances diverses 100.000.000 —
Taillis épars dans les forêts . . 300.000.000 —
Total. • ' 3.500.050.000 livres
Les biens du clergé et de la Couronne entraient pour 3 milliards environ dans ce tableau. Il est important de noter que ces trois milliards représentaient non pas la mise à prix des immeubles, mais le montant réel de l'adjudication des biens vendus et le montant probable de Tadjudication des biens restant à vendre, calculé proportionnellement aux plus-values déjà obtenues.
A la même époque, un travail de Lavoisier aboutissait à peu près au même total. « On trouve, dit-il, que la valeur < totale des domaines nationaux excède 2.800.000.000 li- « vres, et qu'elle s'élèvera très probablement à plus de « 3 milliards, si, comme il y a lieu de le croire, la por- « tion des domaines invendus se vend seulement un quart « au-dessus de l'estimation. » {De Vëtat des finances au i*^ janvier 1792, par un député suppléant, 1791.)
Les 130 districts qui, au moment de la séparation de l'assemblée constituante, n'avaient pas encore répondu aux injonctioDS de la commission d'aliénation, se décidèrent, à la longue, à fournir leurs états. Sous l'assemblée législative, en avril 1792, il ne manquait plus que 20 districts. Cambon put alors, avec ces documents plus complets, confirmer les calculs de Montesquiou. D'après son relevé, le total des ventes ordonnées et presque entièrement réalisées s'élève à 2.243,826.345 livres
Il y ajoute :
Ventes ajournées 396.913.914 —
Total . . • 2.640.740,259 livres
En plus, bénéfices sur la revente des domaines engagés 100.000.000 livres
Divers domaines nationaux, actif de la ferme générale, autres objets non estimés 100.000.000 —
Total général 2.840.740. 259 livres
Enfin, pour les besoins de sa cause, Cambon fait figurer, à la suite de ses tableaux, la masse des forêts de l'État, 1.350.000.000 livres (1) et les salins et salines, 50 millions, bien que ces immeubles ne soient pas destinés à laliénation immédiate. (Opinion de Cambon, imprimée par ordre de rassemblée, 3 avril 1792.)
Six mois après, Cambon confirme ces données, en forçant un peu leur montant : Biens nationaux vendus et à vendre, 3.170.638.237 livres. — Valeur des bois et forêts, 1.400 millions. (Rapport du 17 octobre 1792.)
Toutes les récapitulations précédentes se réunissent, on le voit, autour du total de trois milliards. Elles sont appuyées sur des enquêtes officielles, antérieures aux troubles monétaires, et, par conséquent, aussi dignes de foi que possible.
Glavière, futur ministre des finances, dans un travail très étudié sur la valeur des biens nationaux de première origine, aboutit au même total de trois milliards, ou de 3.500 millions (2), suivant les combinaisons. [De r état actuel
l.Montesquiou avait inscrit parmi les biens à vendre d'urgence 300 millions de taillis épars que Cambon confond dans le total de 1.350 millions de forêts.
2. « Quel est le gage des assignats? Les biens nationaux. Or, puisque, « non compris les bois, ces biens s'élèvent à trois milliards cinq cents « millions, comment est-il possible de s'alarmer sur des assignats, dont
de nos finances, par Clavière. Chronique du mois, novembre 1791.)
Il semble dès lors possible, sans crainte de grave erreur, d'adopter ce chiffre de trois milliards comme représentant de la manière la plus vraisemblable la valeur des domaines de première origine. Du reste, ce n'est pas sur ces biens que porteront les exagérations de la Convention et du Directoire.
De nouveaux domaines confisqués sans contrôle ni inventaire, les biens des émigrés et des condamnés (Décrets des 12 février 1792 et 12 mars 1793), viennent déchoir à la Révolution. Toute fantaisie semble autorisée en ce qui les. concerne.
Gambon qui, en 1793, n'inscrit les biens du clergé et de la Couronne vendus ou à vendre que pour 2.400 millions, attribue aux biens des émigrés une valeur supérieure à 4 milliards. (Rapport de Cambon, !•' février 1793.)
Il se borne, sur ce dernier point, à reproduire les déclarations du ministre de Tintérieur, Roland, qui, dans un rapport offtciel adressé à la Convention, avait constaté l'absence de 70.000 émigrés, et estimé leurs biens 4.800.000.000 livres: (Rapport de Roland sur Tadministration de son département, 6 janvier 1793.)
Johannot, de même, dans son total de 19 milliards, comprend 9 1/2 milliards de biens d'émigrés et 2.276 millions seulement de biens invendus de la Couronne et du
« la création ne va pas au delà de 1,800 ? » (Clavière, De l'état actuel do nos finances. Chronique du mois, ou Cahiers patriotiques, novembre 1791.)
clergé. (Rapport du 25 germinal au III.) Gambon, dans un rapport subséquent corrobore rafflrmation de Johannot, sans expliquer pourquoi il enfle ainsi sa précédente estimation (1). (Rapport de Gambon au nom du comité des finances, 3 pluviôse an III.)
La Révolution ne se saisit des biens des émigrés qu'en février 1792 (Loi du 12 février 1792), et n'ordonna leur mise en vente qu'au mois de septembre delà même année. (Loi du 2 septembre 1792.) Les autorités locales à cette époque répondaient moins que jamais aux demandes de renseignements, statistiques ou autres. D'ailleurs, les membres du gouvernement central ne désiraient même plus se renseigner exactement. Ils préféraient laisser les chiffres dans le brouillard qui les grossissait. G'est ainsi que Roland, Johannot et Gambon purent, comme nous venons de le dire, attribuer, sans crainte d'être démentis, une valeur de 5 milliards, puis de 9 milliards aux biens confisqués sur les émigrés.
Plus tard, après la chute du papier-monnaie, d'autres orateurs soutinrent une thèse inverse. A les entendre, le luxe et les folles dépenses des anciens nobles émigrés avaient tellement grevé leurs biens de dettes et d'hypothèques que l'État, après l'acquittement de ces charges, retirerait à peine ses frais : « G'est encore un problème, dit Lecouteulx, « à la fin de l'an VI, de savoir si les biens confisqués sur « les émigrés s'élèvent, d'estimation de 1790, au montant « de leurs dettes. Il est bien à craindre que ce ne soit sur
1. Dans un rapport du 17 octobre 1792, Garabon n'évaluait qu'à un milliard la valeur des biens des émigréa.Le 1" février 1793, il disait encore: « Votre comité des finances ne vous avait présenté, au mois de novem- « brc dernier, les biens des émigrés que comme un produit d'environ « deux milliards, qu'il avait même réduit à un milliard aÛn de ne pas « flatter vos états de recettes. »
< les créanciers des émigrés quenetombe, en définitive,
< le poids de la confiscation. » (Conseil des Anciens, 20 juillet 1798.)
Au milieu de ces données contradictoires jetées au hasard, suivant les passions du moment, du haut de la tribune de la Convention et du Directoire, Ton ne sait à quel chiffre se rattacher, et la statistique serait, sans doute^ toujours demeurée impuissante à combler cette lacune, si Télaboration de la loi relative à l'indemnité des émigrés, en 1825, n'eût forcé la Restauration à effectuer, après coup, Tenquête que la Révolution n'avait pas pu, ou n'avait pas voulu faire.
Cette enquête exigea un travail considérable. « Vous « concevrez aisément, Messieurs, » disait l'exposé des motifs de la loi de 1825, « combien il était difficile de
< saisir au milieu de tant d'incertitudes et d'embarras une « base satisfaisante à laquelle on pût s'arrêter avec quel-
< que sécurité... Les ventes de biens d'émigrés ont com- « mencé en 1793 ; elles ont continué pendant près de dix € ans. Elles oni été faites contre des assignats, contre des « bons de remboursement des deux tiers, contre des bons « du tiers consolidé, contre du numéraire, etc. La
< valeur représentative des propriétés vendues a donc su- « bi toutes les chances et les variations qui se rattachent « aux époques, aux localités et à la valeur des monnaies
< diverses reçues en payement. » (Exposé des motifs de M. de Martignac, Chambre des députés, 3 janvier 18i5.)
Le gouvernement voulut d'abord chercher des indications dans les matrices de la contribution foncière existant à l'époque des ventes. Mais il dut renoncer à cette voie : la plupart des états de sections, matrices de rôles, rôles
de 1793 avaient disparu,et l'inexactitude de ceux qui subsistaient ne faisait pas regretter la perte des autres (1).
A défaut de meilleur moyen, voici comment Ton procéda. Dans un grand nombre d'actes de vente, spécialement dans les actes passés depuis la loi du 12 prairial an III, figurait un renseignement très précieux, celui du revenu des biens en 1790. Ce point de départ,toutes les fois que la trace en put être retrouvée, permit de reconstituer très sûrement le capital.
Les bureaux de l'administration, pour retrouver les baux et les estimations de revenus, valeur de 1790, durent compulser un à un les procès-verbaux de chaque enchère : 81.445 dossiers furent examinés avec succès et fournirent une récapitulation de revenus s'élevant à 34.620.000 livres. Multiplié par 20, sur le pied de 5 0/0, ce revenu donnait un capital que le gouvernement fixa à 692.407.000 livres. En calculant à 30/0, taux plus normal pour la terre, le capital se serait élevé à 1.154 millions. Nous tiendrons compte plus loin de cette différence.
Malgré le grand travail de dépouillement de ces 81.445 dossiers, la tâche se trouvait loin d'être achevée ; il restait 370.617 autres dossiers à récapituler, lesquels ne contenaient aucune mention relative aux revenus en 1790. A leur égard, force fut donc de se contenter des prix d'adjudication. Mais chacun de ces prix, exprimé en papier, fut ramené à sa valeur en numéraire, conformément aux tableaux officiels des cours publiés autrefois dans chaque département (2). Cette seconde opération, plus imparfaite que
1. « Leur incroyable inexactitude, dit le rapport, que tout le monde « connaît depuis longtemps, ne permet guère d'en regretter la perte. » Nous avons indiqué déjà l'imperfection notoire du travail primitif de la confection des rôles en 1790. Voir tome I, p. 150.
2. Le gouvernement voulut d'abord prendre pour bases les cours des
la première, mais la seule praticable, aboutit à un total de 605.352.000 francs,qui, ajoutés aux 692 millions précédents, attribuaient une valeur de 1 .297.760.000 francs à l'ensemble des biens des émigrés et des condamnés (1), motivant une indemnité en faveur de leurs anciens propriétaires (2).
Cependant le chiffre de 1.297 millions, ou 1.300 millions en nombre rond, si minutieusement calculé qulilfût, ne représentait pas encore la totalité de la valeur des biens confisqués par la nation. La loi de 1825 n'avait pas, en effet, à faire rembourser, ni, par conséquent, à faire entrer dans ses calculs le prix des domaines originairement confisqués, puis restitués en nature à leurs propriétaires, sous le Consulat d'abord en l'an X, et, plus récemment, en vertu de la loi du 5 décembre 1814. Mais au point de vue qui
assignats déterminés par la trésorerie à Paris. Mais il reconnut bientôt que les assignats avaient subi dans chaque localité des variations considérables, et que, le même jour, le papier-monnaie était coté à 75 pour cent dans un département et à 27 dans un autre. Nous avons déjà signalé ces anomalies, page 311.
1. Les biens des condamnés et des déportés furent d'abord confisqués par la Révolution au même titre que les biens des émigrés. Mais k la fin de la Convention, sur la proposition de Louvet, une loi du 21 prairial an III abolit les confiscations prononcées contre les condamnés, et une autre loi du 22 fructidor an III les confiscations prononcées contre les prêtres déportés. Les biens non vendus furent restitués. Quant à ceux dont la vente se trouvait consommée, ils furent payés à leurs anciens propriétaires ou à leurs héritiers en bons au porteur. Ces bons au porteur admissibles seulement eu payement de biens d'émigrés subirent une dépréciation considérable. La loi de lb25 calcula leur valeur réelle au moment de l'émission, et remboursa aux familles la différence entre cette valeur et la valeur réelle des immenbles aliénés par la nation.
2.La loi déduisit de cette valeur capitale de 1.297 millions le montant des dettes des émigrés acquittées par la nation, soit 309.940.645 fr. ; et le chiffre de l'indemnité à liquider s'éleva ainsi exactement à 987.819.962 fr., soit un milliard en nombre rond.
nous intéresse, ces biens constituaient, comme les précédents, le gage du papier-monnaie sous la Révolution, et doivent figurer à Tactif des biens nationaux.
Le sénatus-consulte du 6 floréal an X, avons-nous dit, et, plus libéralement encore, la loi du 5 décembre 1814 autorisèrent les anciens propriétaires à rentrer en possession de leurs biens non encore aliénés. La loi de 1814 ne faisait d'exception que pour les biens affectés à un service public ( jusqu'à ce que cette destination prît fin), pour les biens remis en dotation à la caisse d'amortissement (tant qu'il n'aurait pas été pourvu à leur remplacement), et pour les biens attribués aux hospices et établissements de bienfaisance.
D'après les calculs du rapporteur de 1814, le revenu des domaines immédiatement restituables s'élevait à 9.383.965 fr., représentant, au taux de 3 0/0, un capital de 312 millions, (Rapport de la commission chargée d'examiner le projet de loi concernant la remise des biens des émigrés, par M. Bedoch, député, 17 octobre 1814). A ces 312 millions, il faut ajouter : la valeur des actions des canaux du Languedoc, d'Orléans et du Loîng rendues à leurs anciens possesseurs, soit 24 millions ; la valeur des immeubles d'émigrés conservés par les hospices (1) et donnant ouverture à une compensation spéciale, soit plus de 50 millions ; enfin les propriétés déjà restituées en vertu du sénatus-consulte de Tan X, 100 millions environ.
La récapitulation de ces chiffres fournit un total de 412 millions de biens d'émigrés confisqués par la Révolution
1. Les lois de la Révolution avaient dépouillé les hospices de leurs biens. La loi du 16 vendémiaire an Y, pour réparer autant que possible cet acte de spoliation, rendit aux hospices les immeubles qui n'avaient pas encore été aliénés, et ordonna que les autres seraient remplacés par des domaines nationaux de même produit.
qui demeurèrent en dehors de Tévaluation principale de 1.297 millions faite en 1825, au moment de la loi d'indemnité. En les y ajoutant, nous trouvons que Tensemble des propriétés confisquées sur les émigrés et les condamnés s'élève à 1.709 millions.
Il faut admettre, en outre, d'autres confiscations provisoires ou définitives (1) telles, par exemple, que celles dont
1. En mentionnant ici certaines confiscations provisoires, nous ne parlons pas de toutes les confiscations faites précipitamment par ignorance ou par malveillance, contre de soi-disant émigrés, et révoquées dès que les personnes, dénoncées à tort, venaient prouver qu'elles n'avaient jamais quitté le territoire. Un des plus curieux exemples de ces saisies non justifiées concerne Monge, dont les patriotes des Ardennes confisquèrent les biens, comme biens d'émigré, pendant qu'il était à Paris, retenu par ses fonctions de ministi-e de la marine.
Il formule ainsi lui-même sa réclamation : « Gaspard Monge, rue « des Petits -Augusting, n<» 28, au Conseil exécutif provisoire de la Ré- « publique Française : — • Citoyens ministres, j'ai été compris sur la liste « des émigrés publiée par le département des Ardennes au mois d'avril « dernier, et l'on est sur le point de vendre un petit bois qui appartient « à ma femme dans le territoire de la commune de Beaulieu, di:-trictde « Rocroy. Je n'ai été prévenu de ces dispositions que dans le mois der- « nier... Comme 11 est de notoriété publique que, quand la liste a été « formée, j étals ministre de la marine, qu'occupé des Intérêts de la « République, je n'ai pas pu penser aux miens, ni croire d'ailleurs que « dans la ville de Rocroy, où tous les individus me connaissent, on « m'inscrirait sur cette liste Infâme... je vous prie, citoyens ministres, de « prononcer que mon nom doit en être rayé, et que le bien que je pos- « sède dans le district de Rocroy ne doit pas être considéré comme « propriété nationale. Salut. Monge: 11 frimaire an II. » (Arch. nat., AF. n, 8.)
On porta de même sur la liste des émigrés des Individus décédés depuis plusieurs années avant la Révolution, des personnes riches aussitôt que leur succession s'ouvrait, des prôlrcs qu'on emprisonnait. On alla jusqu'à Inscrire des hospices parmi les émigrés. L'hôpital de Nantes figure sur la liste dans le district d'Ancenls où 11 était propriétaire. (Rapport de Portails à la Chambre des pairs sur le projet de loi de 1825.)
furent frappés * tous les édifices, maisons, enclos, por- « tant des armoiries. » (Décret du 1" août 1793.)
Enfin l'enquête de 1825, on s'en souvient, avait calculé, au taux de 5 p. 0/0 la valeur en capital des biens estimés d'après leurs revenus de 1790. En ramenant ce taux d'intérêt de 5 p. 0/0 à celui de 3 p. 0/0 qui semble plus exact, on obtient, sur un revenu de 34.620.000 francs, une plusvalue de capital de 462 millions.
L'ensemble de ces rectifications porte à 2 milliards 300 millions environ, ou 2 milliards et demi en nombre rond, au maximum, la valeur totale des domaines nationaux autres que ceux du clergé et de la Couronne.
Devant ces données, aussi précises que possible, les dix milliards de Johannot, ou même les quatre ou cinq milliards de Roland et de Cambon ne tiennent plus debout.
Quant à la valeur totale des biens nationaux de toute origine que Johannot affirmait s'élever à 19 milliards pour la France et la Belgique, ou 16 milliards pour le seul territoire de la France, l'addition des résultats précédents rétablit, en réalité, à cinq milliards et demi : savoir, trois milliards pour les biens du clergé et de la Couronne, et 2 milliards et demi pour les biens des émigrés, des condamnés et de divers particuliers (1).
1. Le député Eschassériaux présenta, en l'an IV, au conseil des Cinq- Gents un tableau des biens nationaux, vendus et restant à vendre, dont les résultats ne s'éloignent pas beaucoup de nos chiffres. Ce document semble, par sa sincérité, faire exception à tous ceux qui furent produits pendant la durée du papier-monnaie . Il attribuait aux biens nationaux de première origine une valeur de 3.194.828.290 livres,et aux biens d'émigrés une valeur de 2.057.804.311 livres, le tout en valeur métallique : ce qui faisait un total de 5 milliards.
Il y ajoutait 2 milliards de forêts nationales et 2 milliards de biens ûationaux en Belgique et quelques reliquats, pour enfler ses évaluations.
Cinq milliards et demi î Telle paraît être, en définitive, la vraie valeur des propriétés sur lesquelles la Révolution mit la main; tel fut le montant du gage affecté à une émission de 45 milliards d'assignats I