LES FINANCES DE L^ÉGYPTE ET DU SOUDAN
Un point très délicat et important est celui des rapports financiers de l’Egypte avec le Soudan. Le budget de 1903 prévoit une contribution de l’Egypte aux dépenses de l’administration civile et militaire du Soudan, pour un montant de 390.000 livres égyptiennes, soit environ 9.800.000 francs, égal à celui qui figurait, pour le même objet, au budget de l’année précédente. Lord Cromer justifie cette dépense en disant que la prospérité de l’Egypte dépend du Haut-Nil, situé en territoire soudanais; que, grâce aux expéditions dirigées vers le Sud, l’Egypte a été délivrée de la menace des invasions de derviches; qu’un débouché nouveau a ainsi été ouvert à l’activité et au commerce égyptiens; d’ailleurs, le budget soudanais est en amélioration. Mais lord Cromer insiste sur ce point, qu’il vaut mieux, selon lui, employer les augmentations de recettes locales à des dépenses que chercher à diminuer, pour le moment, l’importance du concours donné par l’Egypte au Soudan ; car il considère qu’à la longue, la première retirera de grands avantages des progrès que celui-ci réalisera, et qu’elle a tout intérêt à ce que ces progrès se fassent le plus rapidement possible. Nous ne le contestons pas ; mais nous voyons ici une raison de plus pour maintenir un contrôle indépendant sur les finances égyptiennes. Les Anglais, livrés à eux seuls, pourraient se laisser entraîner à engager les ressources de l’Egypte, proprement dite, dans une proportion excessive et même dangereuse pour soutenir et développer le Soudan.
A propos de ce dernier, lord Cromer aborde nettement, dans son rapport, la question de savoir pourquoi le Trésor anglais ne supporte pas une partie de ses dépenses. Il trouve la réponse dans la Convention du 19 janvier 1899 qui, dit-il, a eu pour objet exprès tie dégager le Soudan, et par conséquent 1 Egypte qui le gouverne, de <( toutes ces institutions internationales encombrantes qui ont si énormément ajouté aux com[)licalions de l’administration égyptienne. N’eût été cette considération, il n’y avait, au point de vue purement anglais.
ILT LA CAISSE DE LA DETTE ÉGYPTIENNE
aucune raison pour que le drapeau britaunicjue fût hissé à Khartoum, pas plus (ju'il ne l’esl à yVssouan ou à Tantah... » ((D’ailleurs, ajoute l’illustre agent et consul général, il n’est pas exact de dire que tout le poids des dépenses soudanaises pèse sur le Trésor égyptien : l’Angleterre paye les frais d’entretien d’un bataillon anglais ({ui tient garnison à Khartoum. L’humour de nos voisins ne perd jamais ses droits. Quoi qu’il en soit, l’aveu est intéressant à retenir, et nous devons remercier lord Cromer de la franchise avec laquelle il nous explique la politique suivie, en la circonstance, par son gouvernement. Il ajoute qu’il favorise, de toutes ses forces, la construction d’un chemin de fer de Bei'ber à Souakim et démontre l’utilité de cette ligne, qui n’enlèvera point de trafic à l’Egypte, mais lui rendra, au contraire, service en augmentant la prospérité du Soudan et en rapprochant l’époque à laquelle celui-ci pourra se passer du concours financier qui lui est encore nécessaire.
Telle est la situation financière du Soudan. Sa situation politique, difficile à définir, a été réglée par la Convention angloégyptienne, du 19 janvier 1899, convention à laquelle se réfère lord Cromer et que M. Cocheris, dans l’ouvrage cité plus haut, résume comme suit : 1® Le « Soudan » désigne les territoires situés au sud du 22® degré de latitude nord; 2® Les drapeaux anglais et égyptiens seront arborés dans toute l’étendue du Soudan, sauf à Souakim, où le drapeau khédivial seul sera hissé ; 3® Le commandement suprême du Soudan sera confié à un officier, désigné sous le nom de gouverneur général, nommé par décret khédivial avec la sanction du gouvernement britannique, investi de tous les pouvoirs civils et militaires . il doit seulement notifier ses décisions à l’agent britannique au Caire, et au président du Conseil des ministres égyptiens. Aucun acte législatif égyptien ne pourra être applic|ué au Soudan, sans l’approbation du gouverneur général ; 4® La juridiction des tribunaux mixtes ne sera étendue, en aucun cas, à une portion quelconque du Soudan, excepté à la ville de Souakim ; 5® La loi martiale restera en vigueur dans tout le Soudan, sauf à Souakim ; 6® Aucun consul ne sera accrédité au Soudan sans avoir, préalablement, reçu l’exquatur du gouvernement britannique ; 7® Des droits frapperont les marchan-
608 LES FINANCES DE l’ÉGYPTE ET DU SOUDAN
dises entrant au Soudan et en sortant, et provenant d’ailleurs que de l’Egypte.
Cette convention a été critiquée, à beaucoup de points de vue : l’Egypte, tout d’abord, n’a pas qualité pour se lier par un acte international, ni le Khédive pour le signer ; encore moins est-il possible d’enlever aux puissances européennes, sans leur consentement, les droits et privilèges dont elles jouissaient au Soudan. Ce qui n’empêche pas l’Angleterre d’organiser le pays comme la convention le prévoyait, et même d’avoir fait disparaître, dès le 10 juillet 1899, l’exception consentie en faveur de Souakim, où la juridiction des tribunaux mixtes fut supprimée. Bientôt, l’étude des chemins de fer, destinés à réaliser le rêve du «"Cap au Caire », a été commencée. Le 27 janvier 1903, dans une allocution prononcée à Khartoum, lord Cromer a déclaré qu’il favorisera l’établissement d’une ligne de Khartoum à Kassala, puis de là vers le Nord. Cette ligne suivra les routes commerciales existantes et seraAin des anneaux de la chaîne du Transafricain. Une autre voie est projetée par un groupe anglo-américain, qui cherche à construire une ligne de Khartoum à Addis-Ababa, capitale de l’Abyssinie, de façon à devancer, dans cette ville, les travaux du second tronçon de la ligne française partant de Djibouti, dont la première partie seule est terminée jusqu’au pied du Harrar, et que nous aurions le plus grand intérêt à pousser jusqu’au cœur du pays.
Cette question éthiopienne mérite, de la part de notre gouvernement, l’attention la plus scrupuleuse. On connaît le traité signé le 15 mai 1902 entre l’Angleterre, représentée par le lieutenant-colonel John Lane Harrington, et l’empereur Ménélik. L’objet apparent du traité a été de délimiter la frontière entre le Soudan et l’Ethiopie; mais les trois derniers articles contiennent des stipulations de la plus haute importance : le Négus s’engage à ne construire aucun ouvrage sur le Nil Blanc, le lac Tsana ou le Sobat, qui pourrait arrêter la course des eaux vers le Nil; il autorise les gouvernements « britannique et du Soudan » à choisir, dans le voisinage d’Itang, sur fa rivière Baro, un territoire de 400 hectares devant servir de station commerciale au gouvernement soudanais, « aussi longtemps que celui-ci restera sous le gouvernement (c an-
ET LA CAISSE DE LA DETTE ÉGYPTIENNE
glo-égyptien » ; enfin, l’empereur accorde aux mêmes gouvernements « britannique et soudanais », le droit de construire un chemin de fer sur territoire abyssin, pour relier le Soudan à l’Ouganda.
Le Soudan fait l’objet d’un rapport séparé, que l’agent et le consul général anglais au Caire adresse chaque année au ministre des Affaires étrangères sur les finances, l’administration et la situation de la province. Dans sa dernière dépêche, datée du 26 février 1903, lord Cromer déclare que la troisième et récente visite qu’il a faite au Soudan l’a convaincu que le pays marchait dans la voie du progrès; il se rallie à l’opinion exprimée par l’inspecteur général sir Rudolf von Slatin, que la population augmente, que les troupeaux se multiplient, que la sécurité règne.
Toutefois, il reconnaît que l’équilihre budgétaire ne saurait être réalisé avant longtemps, ce qui ne l’empêche pas de réclamer des travaux publics considérables, nécessaires pour doter le Soudan de moyens de transport qui lui font défaut. Le capital à dépenser, dit lord Cromer, ne saurait être demandé au contribuable anglais ; il ne peut être obtenu par l’émission d’emprunts que garantirait le seul gouvernement soudanais ; il ne saurait, enfin, être question de l’obtenir en établissant des taxes nouvelles en Egypte. Que faire en présence de ce problème en apparence insoluble ? Lord Cromer considère que l’accroissement du rendement des impôts en Egypte est tel que, sans en créer de nouveaux, le gouvernement aura les ressources nécessaires. Nous ne nous arrêterons pas à discuter le côté paradoxal de cette solution ; il est bien évident que, si le fellah paye plus que ce qu’exige 1 administration de son pays, c’est lui qui supporte le poids du déficit soudanais.
L’exercice soudanais de 1902 se soldera par un déficit d environ 250.000 livres égyptiennes, soit 6.300.000 francs. Ce déficit a été inférieur aux prévisions, grâce surtout au développement du commerce de la gomme. Les recettes des chemins de fer ont été, pour l’année close au L” octobre 1902, de 194.000 livres égyptiennes, soit un peu moins de 5 millions de francs, dont plus de la moitié provenait de transports pour compte du gouvernement. La ligne Wadi-Halfa à Kerma,
510 LES FINANCES DE l'ÉGYPTE ET DD SOUDAN
construite autrefois pour des besoins purement militaires, est en déficit considérable ; les recettes n’en couvrent pas, à beaucoup près, les dépenses d’exploitation; si bien qu’il y a lieu de se demander s’il ne vaudrait pas mieux l’abandonner,
Nous ne voulons pas entrer davantage dans l’étude de la situation économic[ue du Soudan; aussi bien, ne l’envisageonsnous, en ce moment, que dans ses rapports avec celle de l’Egypte. Nous en avons dit assez pour montrer la menace permanente qui pèse, de ce côté, sur les finances khédiviales.
La Caisse de la Dette publique n’a rendu que des services à l’Egypte. En admettant qu’à de certaines heures elle ait exagéré la sévérité de sa gestion, est-ce là un reproche à lui adresser ? et ne faudrait-il pas, au contraire, par le temps de prodigalité coupable et d’incurie financière où vivent des nations qui ne sont pas africaines, se féliciter doublement de posséder, au Caire, un organisme capable de défendre le patrimoine national et de sauvegarder les intérêts en même temps que les droits les plus sacrés des contribuables ? Cette Caisse de la Dette a joué un rôle d’un Parlement, mais d’un Parlement bienfaisant, soucieux de ses devoirs, conscient de sa responsabilité, et qui, au lieu de pousser aux dépenses inconsidérées comme certaines Chambres de notre connaissance, n’a jamais cessé de se préoccuper de ménager les ressources publiques, sans refuser, d’ailleurs, son concours aux dépenses utiles. Voici plusieurs années que la politique d’économie extrême des débuts a fait place à des dispositions plus larges de la part des commissaires : ils ont, avec une judicieuse libéralité, remis au gouvernement khédivial les sommes que celuici réclamait pour des travaux publics, notamment pour ces grandes entreprises de construction de barrages, destinés à réglementer et à accroître les ressources de l’irrigation et à multiplier ainsi la surface cultivable et, par suite, les récoltes de 1 admirable contrée redevenue, comme sous l’ancienne Rome, un des greniers du monde : seule, la nature des produits qu’elle exporte a changé en partie.
Qui donc oserait prétendre qu’un aréopage financier, où siègent les représentants des six grandes puissances, et qui
El' LA CAISSE DE LA DETl'Ë EGYiniENINE
suit la large politique que nous venons de rappeler, constitue une entrave quelconque au progrès ? Est-ce à l’heure où les ententes internafionales sur tant de domaines se multiplient, où, particulièrement en ce qui concerne les questions économiques, les peuples, les gouvernements européens et américains éprouvent le besoin de se rapprocher, de s’entendre, de s’unir, qu’il faudrait songer à briser un instrument qui a si merveilleusement fonctionné et à qui on n’a pu reprocher qu’un excès de perfection ?
Certes, nous ne contestons pas le mérite de radministration britannique en matière financière : au dehors comme chez eux, les Anglais s’entendent fort bien aux questions budgétaires. Mais ils savent combien il est toujours utile d’avoir, auprès de soi, un modérateur; de même que, dans une société financière, les directeurs les plus éminents sont tenus de se conformer à la loi et aux statuts, à constituer des réserves, à ne pas dépasser certaines limites d’engagement, de même il est bon, qu’en Egypte, il existe des règles auxquelles, non seulement le gouvernement égyptien, c'est-à-dire en fait l’agent et consul général anglais, mais les membres de la Caisse de la Dette soient également soumis. Il convient de remarquer c{ue ces membres n’interviennent pas au gré de leur volonté ou de leurs caprices dans la gestion des deniers publics; leur rôle a été tracé, de la façon la plus nette, par les diverses lois qui ont établi leurs pouvoirs; ils appliquent ces lois avec impartialité et compétence. C’est la surveillance financière idéale.
La suppression de la Caisse de la Dette est une chimère ; cien, dans les nombreux textes qui font créée et modifiée, n en prévoit la disparition ; on pourrait presque se demander si I unanimité des grandes puissances intéressées suffirait à mettre un terme à son existence. Les porteurs des emprunts égyptiens ont un droit formel au maintien de cette Caisse, sur la foi de I existence de laquelle ils ont souscrit leurs titres ou consenti les sacrifices qui leur ont été demandés sous forme de réduction d’intérêt, et qui trouvaient leur compensation dans 1 accroissement de sécurité que donnaient la gestion et le contrôle d’une Commission internationale. La suppression de celle-ci nuirait non seulement aux intérêts des créanciers de ^ Egypte, mais à ceux de l’Egypte elle-même, qui, dans 1 avepourrait, à un moment donné, souffrir de cette absence
512 LES F1NA^CES DE l’ÉGYPTE ET DU SOUDAN
de frein. Que, par une catastrophe quelconque, l’occupation anglaise cesse; que même, par des combinaisons diplomatiques qui paraissent peu vraisemblables à l’heure actuelle, — mais qui sait les surprises que l’histoire nous réserve ? — la suzeraineté turque, aujourd’hui nominale, redevienne effective demain : de quelle façon les puissances européennes s’y prendraient-elles alors pour recréer une Caisse de la Dette, dont la nécessité éclaterait à tous les yeux, mais que le Sultan se refuserait à accepter? D’un autre côté, on ne saurait non plus considérer que le pays est mûr pour se gouverner lui-même : certes, les progrès sont notables; entre le fellah peinant sous la courbache et s’épuisant, sans y réussir toujours, à gagner de quoi payer les impôts qui l’éci’asaient, et le paysan d’aujourd’hui qui est devenu propriétaire, qui, grâce aux sommes que lui avancent, à des taux raisonnables, le Crédit Foncier et la Banque Agricole, achète, chaque jour, des lopins de terre à l’instar d’un laboureur de l’Ile-de-France, il est un abîme. Encore quelques générations, et il se trouvera, dans cette population de la vallée du Nil, des éléments précieux pour recruter des conseillers financiers et des administrateurs indigènes. Mais aussi longtemps que subsistera la Dette égyptienne, la Caisse sera indispensable et prêtera l’appui de son expérience, de son autorité, et par-dessus tout, de ses règles tutélaires aux futurs budgets. Il y aurait une imprudence suprême à y porter la moindre atteinte. Tous les vrais amis de l’Egypte doivent unir leurs efforts pour s’opposer à une pareille tentative. Si, dans le fonctionnement actuel, quelques perfectionnements peuvent être apportés, si, par exemple, on peut trouver, dans l’application à des dépenses productives du fonds des économies, une satisfaction à fournir à ceux qui ne veulent pas voir les réserves grossir, il n’y a pas à songer à mettre en question l’existence de cet organe de protection.
Nous sommes les derniers à conseiller à notre gouvernement une politique de coups d’épingle vis-à-vis de la grande nation avec laquelle des rapports de cordial voisinage viennent d’être heureusement rétablis. Nous aurions pu et dû, en 18S2, coopérer avec elle à la répression de l’insurrection d’Arabi et à la restauration de l’ordre politique en Egypte : naus ne 1 avons pas fait. La timidité des hommes d’Etat qui présidaient alors à nos destinées, peut nous laisser d’amers ragrets;
ET LA CAISSE DE LA DETTE ÉGYPTIENNE 5i3
nous n’en devons pas moins envisager virilement la siti.iativon et reconnaître, de bonne grâce, ce qui a été accompli Nous ne songeons pas à débarquer aujourd’hui, à Alexandrie, les troupes que nous en avons éloignées il y a 21 ans. Mais nous n’avons jamais cessé de collaborer à la gestion financière de l’Egypte et nous demandons, dans l’intérêt général, que rien ne soit changé à une organisation qui a fait ses preuves. La question de la Caisse de la Dette n’est plus une question francoanglaise, c’est une question européenne. L’Europe a le plus grand intérêt à ce que l’ordre financier continue à régner aux bords du Nil. Elle a, par son silence, approuvé l’intervention de la Grande-Bretagne en 1882, mais elle n’a jamais abdiqué ses droits de contrôle économique. Est-ce lorsque l'Angleterre elle-même traverse une crise financière et budgétaire dont nous avons récemment donné une idée (1), au moment où elle a augmenté sa Dette de plusieurs milliards de francs et surchargé ses propres contribuables d’impôts, qu’il convient de lui abandonner la direction exclusive des finances égyptiennes ? Nous ne le pensons pas, et nous sommes convaincu que telle est l’opinion du ministre expérimenté qui gère, depuis plusieurs années, notre département des Affaires étrangères. Ce n’est pas, à l’heure où les pays musulmans donnent de si cruels soucis à l’humanité, où la Turquie joue si habilement de la diplomatie pour échapper à la pression des grandes puissances, dont elle sait opposer les unes aux autres, qu d faudrait briser un instrument qui tire sa principale force de l’union de ces mêmes puissances ; union financière, soit, mais union féconde et dont la rupture serait un malheur pour l’Egypte et pour l’Europe. Si, d’ailleurs, par impossible, nous songions à le faire, si, en échange d’avantages illusoires ou de concessions sans portée, nous prétendions abandonner notre situation en Egypte, d’autres puissances, mieux avisées, refuseraient, sans doute, de nous suivre dans cette voie et veilleraient au maintien des institutions internationales qui ont été si heureusement organisées au Caire, et dont la plus indispensable est la Caisse de la Dette.
Raphaël-Georges Lévy.
(1) Voir nevue des Beux-Mondes du 1®^ septembre 1903: Déficits et excédents des budgets européens, par Raphaël-Georges Levy.