PREMIÈRE PARTIE
que nous ne compliquerons cette étude d’aucune préoccupation étrangère au sujet. Interroger l’empire russe sur ce qu’il produit et sur ce qu'il dépense, rechercher les conditions du crédit dont il peut user, recueillir les témoignages et les contrôler par les faits, tel sera notre principal but.
Le prince Gortchakof prétend avoir dissipé le nuage trompeur qui voilait les ressources de la Russie; mais l'incontestable habileté de la diplomatie russe n’a-t-elle point servi au contraire à déguiser avec plus d’art les difflcullés de toute nature contre lesquelles l'empire des tsars est condamné à lutter ? Le jour commence à se faire sur. des questions que l'absence d’une publicité suflisante dérobait aux regards de l'Europe. On peut mieux connaître les forces productives et les forces militaires, les reeettes et les dépenses du trésor, ou est à même de se rendre compte de Xéiai au vrai des finances de la Russie. Une investigation calme, qui conduit à un tableau fidèle, est également dans l’intérêt de tous. L’Occident ne doit ni se di'ssimuler ni méconnaître une puissance avec laquelle il peut être appelé à se mesurer; mais il importe peut-être encore davantage au gouvernement russe de renoncer à des fictions hardies qui risquent de l’entraîner au delà du but. Il semble défier l’Europe en usant du prestige d’une grandeur singulièrement surfaite: ce fantôme prend
Digilized by GoogI
dans le. lointain- des proportions colossales, mais qui he'tardent point à s’amoindrir au ïTidecontà^'^ de la réalité. L’exemple des‘'dangers que ces*'fic-^ lions créent à la Russie clle-méme est j)ien près de nous. Il suffit de remonter à la guerre d’Orient„ commencée en 18.'H et terminée en 1856.
.4u moment où éclatait cette guerre, l’empereur Nicolas s’était laissé entraîner à une résistance impossible, dans l’espoir de fasciner le monde par l’étalage d’une puissance d’emprunt; l’histoire dira ce qu’un tel rêve lui a coûté. Cependant la Russie était plus forte alors qu’elle ne l’est aujourd’hui ; elle semblait organisée pour la conquête, elle avait fait par avance .provision d'hommes et d’argent, •cobime le disait avec raison à celte époque un éco- * nomiste éminent; elle possédait une armée plus nombreuse et mieux aguerrie ; ses finances' justifiaient déjà certaines inquiétudes, mais non de graves alarmesT et l'inflexible volonté dé l’empereur ne rencontrait sur toute la surface d’un immense territoire qu’une obéissance aveugle et résignée. La Pologne et ses anciennes^ provinces réunies à l’empire n’étaient point en feu ; l’émancipation des serfs, cet acte mémorable 'du gouvernement d’Alexandre II, qui donnera plus tard de grands résultats, n’avait point ébranlé pour le moment les bases accoutumées de la production et du revenu public. La Russie n’était pas entrée
PREMIÈRE l'ARTIE.
dans cette période périlleuse de transition où les bénéfices de l’ancien ordre des choses disparaissent sans que l’ordre nouveau ait encore pu prpduire les fruits autrement salutaires et abondants qu’il est permis d’attendre de l’avenir. Cependant une guerre de peu d’années a suffi pour amener les conséquences que l’empereur Mcolas repoussait en "1854 avec une arrogante incnklulité. Les lecteurs de la Kcviie des Deux Mondes n’ont certainement pas perdu le souvenir des pages fortes et brillantes consacrées, il y a dix ans bientôt', aux finances de la guerre. Le gouvernement russe essaya vainement de contredire, par l’organe d'un écrivain habile, M. de Tengoborski, des calculs que l'expérience a pleinement justifiés; en effet, après avoir réuni avec peine les moyens de fournir deux campagnes, à la troisième il reconnut la nécessité de la paix.
Depuis 1854, les finances de la Russie ont-elles justifié les prévisions de ceux qui croyaient à la prospérité croissante de l’empiré, ou de ceux qui en doutaient, à moins d’un abandon des rêves et des traditions politiques du passé ? La comparaison do deux époques devient ici instructive, et c’est avec le souvenir do 1854 que nous aborderons l’examen des ressources de 18(53.
’ Par M. I.éon Faucher, lü août, l" septembre et la novembre 18S4.
Les données officielleà produites en 1851 par M. de'Tengoborski ‘ doivent être brièvement rappelées avant tout. La masse totale des billets en circulation s’élevait à 315,927,000 roubles’, et la réserve métallique représentait encore 12 pour 100 de cette masse; elle était de 110,563,000 roubles (10-28 septembre 1851). C’était déjà, par rapport aux années antérieures, une augmentation notable sur la circulation fiduciaire ’eV une' diminution du gage en numéraire; mais l’échange des billets contre espèces continuait. Aujourd’hui le bilan de la Banque, de J’État, du 30 novembre 1803, constate une somme de billets qui dépasse 031 millions de roubles ; il ne porte la réserve métallique qu’à 56 millions de roubles avec un complément de 12 millions en fonds publics. L’échange des billets, suspendu en 18.55 et repris en 1802, est de nouveau arrêté depuis deux mois : les billets de banque descendent ainsi au rang dos assignats.
La’ dette inscrite était au 1'" janvier 18.53 de 400 millions de roubles; elle avait presque atteint
' Dans la Bevue des Deu.r Mondes, lïï novembre 1834.
* Le rouble-argent vaut i francs.
’ .Monnaie «l’or, 42,829,112 roubles; — monnaie d’argent, 13,123,898 roubles; — lingots, 1 19,383 roubles.
PBEMIÈRE PARTIE.
.650 millions au commencement de l’exercice 1863. Lcahilleis de série (bons du trésor) ne dépassaient pas en 1854 60 millions de roubles ; ils ont monté au 1" janvier 1863 au chiffra énorme de 120 millions de roubles, et il a fallu créer cinq nouvelles séries de 3 millions chacune (15 millions de roubles) pour couvrir le déficit-du budget de 1863.C'est, decechef seul, plus d’un demi-milliard de dette flottante.
11 faut mentionner cncoje comme charge du trésor les billels 5 pour 100 émis pour 268,772,600 roubles, et 4 pour 100 émis pour 47,115,600 roubles, les 98,792,430 roubles de dépôts de la banque, les . 38,194,555 dus à des dépôts divers, 36,880,742 à la caisse de Moscou, 27,155,610 des comptes courants, etc., et l’on arrive à un chiffre total qui dépasse, avec les billets en circulation,*! milliard de roubles ou 4 milliards de francs 1 Ces chiffres ont besoin d’explication, et de l’exameri d’ensemble il faut passer à l’examen de détail, qui était assez laborieux en 1854, et qui est .devenu plus facile en 1863. Le budget russe présentait jusqu’à ces derniers temps une terre inconnue, dont l’accès était inierdit aux profanes. Ce fut une grande réforme, regardée comme un acte d’audace, que la publication, même incomplète et fautive, des états de recettes et de dépenses faites pour l’année 1862 par M. Kniajevitz, alors ministre des finances. Un travail plus exact a été préparé pour l'exercice 1863
' par le ministre actuel, M. de Reutern. Il y a cependant entre^i^es deux documents un curieux point di*simiUtude : les deux budj^ets se soldent par un déficit à peu près. égal. ‘Le chiffre avoué pour 1802 est de 1 i,7ô7^'Jt) roubles, et cinq séries de .3 inil- , lions debonsdu trésor viennent combler pour 1803 un déficit pareil", qui atteint .le nombre plein de l.'i millions de roubles (00 millions de francs).
Au mois de mai 1803, M. de Reutern, ministre deslinances, présentait au tsar le..rapport sur le bu^etdéTen^ire pour l’exercice 1803 *. Il suffit de ' l’inj^prroger pour se^çonvaincre combien les .états dressés antérieurement étaient fautifs. Non-seulement un passement arbitrairc^éfiait tout contrôle sérieux, mais des revenus nombreux, d’une nature analogue à |elle des. revenus généraux de l’Etat, entraient dans d’autres caisses que celles du trésor,
. j^t^e trouvaient dépensés "sans que le ministre en eîlt connaissance. Une commission spéciale a été çhatgée de poser des règles plus efficaces, et, par ^ un décret im^rial du 22 mai 1802, on s’est appliqué à introduire quelque ordre au milieu de ce chaos. Chaque administration a été appelée, nonseulement à changer toute l’économie de ses éva.^ luations, mais encore à introduire dans son budget une masse de recettes et de dépenses qui n’y figuraient pas antérieurement. On a porté dans les
' Nous le publions dans la quatrième partie de ce travail.