‹ Les Finances de la RussieChapitre 4 sur 44 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

budgets séparés tous les revenus l'Etal, c’est-àdire tous ceux qui antérieurement entraient dans les caisses du trésor et étaient inscrits dans le budget, ainsi que ceux qui étaient perçus par d’autres administrations, qui les dépensaient sans allocation budgétaire. D’un autre côté, on a porté aussi au budget les dépenses qui antérieurement étaient imputables sur ces revenus spéciaux. Cette déclaration explique suffisamment l’élévation subite du chifl’re des recettes et des dépenses : pour la première fois, le budget présente le tableau complet

des recettes et des dépenses de 1 empire ; on, y a porté pour 42,700,000 roubles (plus de 170 millions de francs) de revenus qui n’y figuraient pas antérieurement, et on y a inscrit pour 37,HO0,(K)O roubles (environ 150 millions de francs) de dépenses correspondantes: Un premier résultat de la concentration des services a donc été une augmentation de produit net au profit du trésor qui égale presque 20 millions de francs.

Ce n’est pas seulement dans les chiffres, c’est aussi dans le mode de classement que de nombreuses modifications se sont produites. Il est ainsi devenu fort difficile de comparer entre eux les divers chapitres des deux budgets de 1862 et de 1863. D’après le budget de 1863, les revenus sont évalués à 318,000,000 roubles (1,275,200,000 francs); en déduisant les 42,700,000 roubles qui ne figu-

raient pas dans les comptes précédents, reste une recette de 276,100,000 roubles (1,100 millions de francs) , inférieure de 8,600,000 roubles (04,400,000 francs) A celle do 284,700,000 roubles portée au budget de 1862 avec les 5,400,000 roubles (jui s'y trouvaient inscrits comme recettes d’ordre, et qui figurent maintenant aux revenus ordinaires. Cet aflaiblissement du produit de l’impôt n’^ pas été arrêté par les ressources que fournit la nouvcUe Mxe de patente pour l’exercice du commerce et de l’industrie, ni par un accroissement de 25 pour 100 sur la capitation des habitants des campagnes, ni par la surélévation de la redevance [obrok) dans les domaines de l’empire, qui donne cependant à elle seule un surcroît de 2,700,000 roubles (10,800,000 francs).

Aussi le besoin des économies a-t-il été hautement reconnu. Lebudget des dépenses a été fixé pour 1863 à 330,535,000 roubles (1 ,340, 1 40,000 francs). En déduisant les .37,800,000 roubles de dépenses assignées sur les sommes inscrites pour la première fois dans les perceptions du trésor, il reste une somme de 292,700,000 roubles en regard de celle de 310,619,000 roubles portée au budget de 1862. La diminution apparente d’environ 18 millions sur la dépense se réduit à 2,800,000 roubles (11,200,000 francs), si l’on retranche du chiffre de 1862’, comme le fait le rapport, pour 4 mil-

l'REMlÈRE l’ARTlE.

lions de roubles de non-valeurs, 7,317,000 pour la préparation des approvisionnements d'eau-devio. et 3,710,000 pour projectiles et cuivres desti-, nés aux ministères de la, guerre et de la marine, articles qui ne doivent pas être pris en considération dans la comparaison avec le budget de 18f»3.

Quoi qu’il çn soit, le ministre des finances reconnaît que comparativement à l’exercice 1862 l’évaluation des revenus présente une diiyinutioii de 8,080,000 roubles. Ce déficit se couvre jusqu’à la concurrence de 4,900,000 roubles par le surplus des revenus portés pour la première fois en compte sur les dépenses également inscrites pour la première fois au budget, et pour 2,800,000 roubles par les économies proposées : il se limite ainsi à 950,000 roubles; mais c’est un déficit nouveau qui s’ajoute à l’insufûsance des recettes, constatée déjà en 1862 comme's’élevant à 14,780,000 roubles; il. est donc au total pour 1863 de 15,700,000 roubles (62,800,000 francs).

Certes le document officiel auquel nous venons d’emprunter ces indications décisives n’a point cherché à rembrunir le tableau. L’aveu qu'il contient justifie de graves réflexions. Dans une situation normale, les budgets, russes se soldent par un déficit croissant, malgré le zèle et les lumières des hommes auxquels l’administration des finances se trouve confiée. C’est que la situation est tellement

tendue, que les plus habiles ne sauraient aisément la dominer. Voudra -t- on maintenant aggraver cette Situation? S’fefTorcera-t-on de l’améliorer, ou seulement de la maintenir? Augmenter les sources de revenu, djminuer les sources de dépense, telle est la voie qu’indique le bon sens. Recherchons ce qu’on y peut faire, et voyons d’abord les sources de revenu.

Un budget de 1 milliard 300 millions est d’un poids écrasant pour un pays dont les ressoufeés, ■ il faut bien le dire, ne sont pas relativement bien considérables. L’industrie russe n’est pas encore, '' malgré de louables efforts, entièrement sortie de l’enfance; le commerce, peu développé, s’occupe surtout de l’échange des matières premières, l’agriculture souffre de la désorganisation causée par l’abolition du servage; elle solde aujourd’hui l'arriéré de misère et de souffrance, inévitable chitiment d’ui) trop long oubli des droits de la justice et de l’humanité. La noblesse est ruinée et ne possède point le capital nécessaire pour inaugurer un nouveau ménage des champs. On n’en est plus au temps où, comme le disait Sismondi, la culture du blé ne coûtait que les coups de bâton distribués aux paysans: il faut payer le travail de la terre, et partout les bras manquent ; on ne peut recourir au concours énergique de la mécanique agricole, car celle-ci demande des déboursés considérables, elle

rnEMIÈRE PARTIE.

exige aussi des lumières qui font défaut. Les fermiers un peu aisés et entreprenants sont une classe'* presque inconnue; le tiers état agricole existe moins encore que le tiers état des villes. En un mot, la Russie est pauvre. Comment ne souffriraitelle pas d’une charge aussi lourde que celle d’un budget de dépenses de plus de 1 milliard 300 millions? Celui-ci ne se borne point, comme dans les Etats de l’Occident, à prélever une partie de l’excé- ■^dant des proQls, sans cesse accru par le rapide mouvement de la production : il s’attaque à la substance môme du travail, il dévore tous les germe.s de l’accroissement du capital d’entreprise et d’exploitation, sans lequel les nations se trouvent désarmées. Le sol, mal cultivé, ne donne que des récoltes misérables; les voies de communication ne .se développent qu’avec lenteur, car les capitaux étrangers, attirés un moment par de brillantes promesses, se retirent d’un emploi qui ne présente ni grand avantage, ni sécurité suffisante; la fabrique languit et les échanges déclinent.

La Russie est pauvre: nous croyons cependant qu’on n’a pas toujours rendu justice aux efforts tentés par l’administration pour la faire riche. On a rendu le gouvernement responsable d’un mal dont il faut chercher les causes ailleurs et plus loin. Sans doute, des fautes ont été commises : la corruption, cette plaie honteuse qui ronge toutes

les branches du service public, est loin d’être guérie, et d’immenses réformes peuvent seules donner un agencement régulier à cette vaste machine; mais, pour emprunter un exemple à la mécanique moderne, les mesures les plus héroïques ne suffiraient pas, les rouages les mieux disposés ne sauraient marcher sans la vapeur, qui en est l’ûme. Or la force motrice par excellence, l’initiative individuelle, l’activité intelligente, on la cherche en vain dans une organisation sociale qui ne s’est pas encore dégagée des langes du communisme , où l’esprit de liberté et les garanties de la propriété individuelle ont également peine à prévaloir,

La Russie est pauvre, nous le répétons, et les Russes que n’aveugle point un faux orgueil national, ceux qui possèdent des notions claires et précises sur la situation de leur pays, sont les premiers à eu convenir. Un des organes les plus accrédités de la presse russe, le Messager russe {Riiski Viesinik), l’a fort bien démontré *. « On déplore, dit-il, la pénurie d’argent qui nous afilige, on en rend le gouvernement responsable, pour ne pas avouer que la pauvreté de la Russie en est la cause première. Il y a toujours assez d’argent dans^ un pays qui prospère sans que l’on imagine comme élément de richesse des émissions d’assignats, » et

' Septembre t802.

PKEMIÈHE PABTIE.

pour exprimer sa pensée au moyen d’une métaphore hardie, l’écrivain ajoute : « C’est üeulenienl "à une époque toute moderne qu'on s'est ügur4 qu’d suffirait de fabriquer une paire de bottes pour faire marcher qui n’a pas de jambes. »

S’il est certain que la Hussie produit peu, il ne l’est pas moins aussi quelle dépense beaucoup : particuliers et gouvernement marchent de paiç sous ce rapport: l’épargne, celte vertu dee peuples qui grandissent, ne compte guère d’adeptes ni eii'' haut ni en bas de l’échelle sofiiale, et, pour juger de' la situation des masses, il, suffit de se rappeler 'que l'impôt sur l’eau de-vie fournit à lui seul plus du tiers du budget des recettes de la Russie, alors que l'impôt des boissons ne représente guère que le dixième du budget de la jrance.

Nous n’entendons pas plus dénigrer la Russie que nous ne voulons la flatter; aussi aurons-nous à invoquer l'affirmation de témoins oculaires qui échappent à tout soupçon de partialité. Ils constatent les graves inconvénients du climat et du sol, qui ne pourraient être dominés que par un labeur acharné et par un capital abondant. Les vastes étendues de terrain ne sont une richesse qu’autanl qu'elles se trouvent fécondées par le travail d’une population nombreuse et active. Tant vaut l'homme, tant vaut la-terre, car c’est l’homme qui lui infuse la vie. C'est a f homme qui fait la terre, »

suivant l’énergique expression dé M. Michelet; or les paysans, à peine affranchis, ont besoin de temps pour secouer les vices et l'ignorance, cortège fidèle (le l’esclavage, et pour conquérir l’énergie n^orale. Jusque-là, la production agricole, cette base fondamentale de la richesse du pays, ne peut que diminuer. Le paysan continuera à exploiter son champ avec une incuVie traditionnelle, et le grand propriétaire sera forcé de réduire les ensemencements. La main-d'œuvre va devenir de plus en plus rare et chère. Ajoutez encore le nombre incroyable de jours fériés, carie paysan russe peut bien, lui aussi, dire qu'on' le ruine en fêles. Une. augmentation d'impAts sera donc de longtemps impossible; le budget des recettes doit demeurer stationnaire. C’est du budget des dépenses qu'il faut s’occuper; le diminuera t-on facilement?

Le service, de la dette publique absorbe .57,i.'î7,217 roubles (environ 230 millions do francs). Loin de songer à réduire ce chapitre, le gouvernement russe fait de vains efforts pour l'augmenter en essayant do contracter de nouveaux emprunts. Le ministère de la guerre et celui de la marine absorbent environ 13-4 millions de roubles (530 millions de francs). Ici encore on remarque une tendance périlleuse vers un accroissement de charges. Tout a renchéri en Russie, notamment par suite de la dépréciation du papier- ' 2

FUEMliiKF. HAHTIE.

monnaie, et l’entrclion dn soldai ayant été quelque peu amélioré, il en résulte une double cause d’ag- '' gravation [)onr la dépense.

C’est en taisant ressortir l'importance de scs forces militaires que la Russie aime à se poser devant le monde comme une puissance prépondérante. l.e fameux « million de soldats » dont parlent tant de stalislicjues n existe en réalité que sur le papier. La guerre de Pologne vient de montrer combien rensemblc des troupes disponibles s’éloigne de ces données fantastiques. Lt comment pourrait-il en être autrement? Depuis 185(), il n'y a pas eu de recrutement : celui qu’on opère à cette heure, en laissant de côté les anciennes province.s polonaises, ne fournira pas do si tôt des soldats capables de tenir la campagne, car ils ont besoin, en Russie plus qu’ailleurs, d’élrc longtemps exercés. Quelle est en réalité l'importance actuelle des forces militaires? L’auteur d'un excellent ouvrage de statistique comparée ', M. Kolb, n'estimait récemment l’armée active qu’à 385,000 hommes, à savoir : infanterie, garde et grenadiers,

40.000 hommes: ligne, 130,000; — cavalerie régulière, 55,000 hommes; — artillerie et génie,

30.000 hommes; — armée du Caucase, 130,000' ^ hommes; — total 385,000 hommes, auxquels on”

* Ilundbuch der vergteichemten Stalistik, 3“ cdition,^18B2.

LES FINANCES DE LA ItüSSIE.

peut ajouter environ 150,000 hommes do corps de cosaques el de cavalerie colonisée. Cos chiffres semblent ap[)rocher de la réalité Au moment de lu guerre de Crimée, la grande armée d’opération devait compter il8,l66 hommes d'infanterie, 99,200 hommes de cavalerie et 31,548 hommes d’artillerie et de génie, c’est-à-dire en somme environ 550,000 hommes en dehors do l'armée du Caucase (dont l’évaluation variait do 110,000 à 105,000 hommes) et sans compter 126,000 hommes de troupes irrégulières et des colonies militaires. Avec ect efl’ectif annoncé, la Russie n’a jamais pu réunir 200,000 hommes sur le principal champ do bataille, les états. Actifs en partie, portaient l’armée du Caucase à 250,000 hommes. L’ensemble des troupes aux besoins desquelles l’intendance militaire devait pourvoir était évalué en 1855 à 845,900 hommes, et en 1856 à 796,975 hommes. L’absence du recrutement et do nombreux congés ont singulièrement diminué depuis sept ans ce chiffre purement nominal.

' M. Koll) nous semble ne p.is estimer à un chiffre assez élevé les corps de Li Rardc el des grenadiers; mais il y a double emploi quant à l’armée du Caucase, où se relruuve une partie do la cavalerie qui n'est pas comprise sous le nom de cavalerie ré^liéro nolammeiit les cos.-u|ues de la ligne du Kouban. Il ne faut [las ou^ blier non plus les |«•rtes récemment subies par rannéc russe eu Lithuanie et en l’ologiie.

Page 1