II. — Chemins de fer concédés ou projetés
II n'entre pas dans le cadre de ce travail de parler des nombreux projets de chemins de fer qui ont été étudiés, ni des demandes de <;oncession adressées au Gouvernement turc.
Nous croyons toutefois devoir dire un mot des concessions déjà accordées, mais non réalisées.
Samsoun-SivaS'Diarbékir [1400 kil.).
Concession accordée le t2 juillet 1891 au baron de Mackart, représentant un groupe belge, avec promesse d'une garantie kilométrique de 13700 francs.
Saini'Jean-d'Acre (Akka) — Damas (253 kil.).
La concession de cette ligne, qui doit son origine à la jalousie qu'éprouvaient les Anglais de voir les chemins de fer de la Syrie entre des mains françaises, fut accordée le 8 octobre 1891 à M. Pilling qui a constitué la Syria Ottoman Raihvay Co au capital nominal de £ (>00 000. La ligne devait partir du port de KaïfTa, passer par Akka et Beisan, puis remonter la vallée du Jourdain et aboutir à Damas, faisant ainsi une concurrence directe h la ligne française de Beyrouth-Damas. Quelques kilomètres de terrassements ont été exécutés ; Tenlreprise paraît être abandonnée.
Angora-Césarée [384 kiL).
Celle ligne, concédée le 15 février 1893 à M. deKaulla, en mOme temps que celle d'Eskicheir-Konia, devait recevoir une garantie kilométrique de recettes de Ltq 775 (17608 francs), mais ne parait pas devoir être exécutée de longtemps.
Prolongement de la ligne de Beyrouth-Damas,
Nous en avons fait mention dans Tarticle relatif à cette ligne.
Il nous reste à parler de la ligne de Damas-la-Mecque en voie de construction et du grand projet de la ligne de Bagdad à laquelle, vu son importance et la position des concessionnaires, nous allons consacrer une étude plus détaillée.
DamaS'La Mecque.
Le tracé de cette ligne, à laquelle le Sultan s'intéresse tout particulièrement, et que le Gouvernement est en train de construire en régie, n'a pas fait l'objet d'études sérieuses; sa longueur est évaluée à environ 2 200 kilomètres. La ligne doit être à voie étroite et le coût en est évalué à 180 millions de francs. Il est à présumer toutefois que, si jamais les travaux devaient être terminés, les dépenses dépasseraient de beaucoup ce chifl're. Le manque d'eau sur la route et l'attitude hostile des Bédouins créeraient d'ailleurs de très grandes difficultés. En outre, une assez grande confusion règne dans l'organisation de l'entreprise, les fonctionnaires ottomans des administrations les plus diverses donnant des ordres contradictoires. Les prévisions de rendement sont fondées sur un nombre de 00 000 pèlerins et un tarif de 10 livres par trajet.
Les sommes nécessaires à la construction doivent être fournies par des souscriptions patriotiques. Jusqu'à la fin de 1901, on avait réuni ainsi 41 684 29(5 piastres (environ 9 millions de francs.)
Pour stimuler le zèle des fidèles qui commençait à se ralentir, on vient d'imaginer un procédé assez original. Il a été créé une médaille pour les patriotes qui rendront service au chemin de fer du Hedjaz, médaille à porter sur la poitrine à droite avec un ruban vert; elle est en nickel, en argent ou en or: en nickel, pour les souscripteurs, hommes ou femmes, qui verseront 5 à 50 livres; en
CHEMINS DE FER. 41 î
argent, pour les personnes qui souscriront de 50 à 100 livres; en or pour celles qui offriront plus de 100 livres. Avis aux amateurs I L'infrastructure est finie sur 60 kilomètres, dont 16 se trouvent munis de rails.
Ligne de Bagdad.
Le projet de construction de la grande ligne de Bagdad préoccupe depuis longtemps le monde politique et financier. Peu d'années déjà après la création des premiers chemins de fer en Europe, les Anglais avaient songé à abréger la route des Indes^ en reliant le golfe d'Antioche au golfe Persique par une voie ferrée suivant la rive droite deTEuphrate. Des projets ont été étudiés, en 1843, par le lieutenant Campbell ; en 1853, par le général Chesney. Un autre projeta été discuté à la Chambre des communes en 1872; mais le cabinet Disraeli repoussa la demande tendant à garantir les intérêts d'un capital de 10 millions de livres sterling. La question fut soulevée de nouveau en 1882, sous le cabinet Gladstone, sans plus de succès.
Le Gouvernement turc, qui n'a pas à envisager le tracé de la ligne au même point de vue que le Gouvernement anglais, a toujours donné la préférence à une voie ferrée qui relierait Bagdad, non pas à la côte de la Syrie, mais à la capitale de son Empire. Bien que la considération des immenses propriétés que la liste civile possède en Syrie et en Mésopotamie ne soit certainement pas^ étrangère à la grande faveur dont jouit au Palais le projet de la ligne de Bagdad, le but que vise le Gouvernement par rétablissement de celte voie est principalement un but politique. La Turquie sait que, par suite de rénorme dislance et de Tabsencedes voies de communication, les Iroupes fournies par les provinces éloignées de l'Est ne pourraient être utilisées dans une guerre dont le théâtre se trouverait en Europe; en outre, dans toute la partie supérieure de la Mésopotamie, les grands chefs kurdes causent de continuelles <lifficultés au Gouvernement, dont Tautorité serait singulièrement relevée par les moyens de répression que lui fournirait la voie ferrée. Aussi le désir de l'établissement de cette ligne est-il devenu de plus en plus vif chez les Turcs, depuis une trentaine d'années déjà. Un hatt impérial du mois d'août 1875 informait le Grand vizir de la décision du Sultan de construire la ligne à ses propres frais : plus de 2 500 kilomètres !
Après la guerre turco-russe, en 1879, on a cru que les Anglais allaient prendre une grande influence en Asie Mineure et créer les garanties nécessaires pour la construction de lignes de chemins de fer dans cette région. Mais cet espoir a été déçu. Depuis qu'ils ont occupé rÉgypte, en 1882, les Anglais paraissent se désintéresser complètement de ce qui se passe en Asie Mineure, où TAUemagne étend peu à peu son influence, grâce à Taugmentation de son commerce avec cette région et à la prépondérance de ses capitaux dans Tafl'aire du chemin de fer d'Anatolie.
L'idée de la prolongation jusqu'à Bagdad du chemin de fer d'Anatolie apparaît clairement dans le contrat du 3/ 15 février 1893 concédant à la Compagnie d'Analolie un embranchement d'Angora à Césarée, un autre d'Eskicheir à Konia; car l'acte de concession contient la stipulation suivante :
c< Le concessionnaire prend l'engagement, aussitôt que la ligne de Haïdar-Pacha-Angora donnera pendant trois années consécutives une recette brute de 15000 francs par an et par kilomètre, de prolonger la ligne jusqu'à Sivas, après entente préalable avec le Gouvernement. Il s'engage égalementà prolonger la ligne de Sivas jusqu'à Diarbékiret Bagdad, après entente préalable, dès que les lignes de Haïdar-Pacha-Angora-Césarée et d'Eskicheir à Konia arriveront par leurs recettes brutes à ne plus réclamer de garantie. Les chiffres des garanties à accorder à ces derniers prolongements seront fixés d'un commun accord. Malgré les stipulations qui précèdent, le Gouvernement pourra demander, à n'importe quelle époque, le prolongement de Césarée jusqu'à Bagdad, en y affectant les garanties kilométriques reconnues nécessaires par les deux parties ».
Dans les sphères officielles il y avait, à cette époque, des préférences marquées pour le tracé d'une ligne par Angora- Yuzgat- Sivas ou bien Angora-Césarée-Si vas versKarpout, Diarbékir, Mossoul, Bagdad, ligne qui, prolongée jusqu'au golfe Persique, mesurerait environ 2600 kilomètres. Mais une porte restait ouverte dans l'acte de concession pour un autre tracé recommandé dans un rapport ministériel de 1880, tracé qui, de Césarée, allait par Adana et Alep rejoindre les rives de TEuphrate et suivre ensuite le trajet prévu dans les projets anglais.
La concession accordée à la Compagnie d'Anatolie en 1893, dont il est parlé plus haut, n'a été exécutée que pour la ligne
d'Eskicheir à Konia, tandis que le prolongement d^Angora à Césarée n'a pas été conslruit jusqu'à ce jour. Le projet primitif, consistant à faire passer la ligne de Bagdad par Sivas et Diarbékir, ayant été reconnu dans la suite comme devant présenter de très grandes difficultés techniques, surtout dans la région de Karpout- Diarbékir, sur le cours supérieur de TEuphrate et du Tigre, fut remplacé plus tard par un projet visant à atteindre Bagdad en partant de Konia. D'ailleurs, le Gouvernement russe s'est opposé au tracé passant par Sivas, ne voulant pas laisser établir par les Allemands un chemin de fer situé dans des régions aussi voisines de sa sphère d'influence. C'est une des raisons qui ont fait prévaloir le tracé méridional partant de Konia.
La Compagnie d'Anatolie avait été, à plusieurs reprises, invitée par le Gouvernement ottoman à étudier la question du prolongement de la ligne jusqu'à Bagdad et à formuler, le cas échéant, des propositions concrètes. Entre temps, et après une vaine tentative d'arriver à un fusionnement d'intérêts avec la Compagnie de Smyrne-Aïdin, des négociations avaient eu lieu entre le groupe allemand et la Banque ottomane, représentant le groupe français de la Compagnie Smyrne-Cassaba, négociations qui, en mai 1899, aboutirent à une association et à une poursuite commune du projet de Bagdad. Deux administrateurs de la Société d'Anatolie sont entrés dans le Conseil d'administration de la Compagnie de Smyrne- Cassaba; deux administrateurs de cette dernière Compagnie sont devenus administrateurs de la Société d'Anatolie. Les quotes-parts financières du capital nécessaire à la création de la ligne de Bagdad ont été fixées à 40 p. 100 pour le groupe français, représenté par la Banque ottomane, et à 60 p. 100 pour le groupe allemand, représenté par la Deutsche Bank. Les deux groupes se sont alliés pour agir d'un commun accord dans toutes les questions concernant les chemins de fer d'Asie.
L'entente entre les deux groupes ainsi établie, les pourparlers avec le Gouvernement ottoman furent repris. Ils donnèrent lieu à de longues négociations préliminaires où le rôle le plus actif a été joué par un financier de premier ordre, M. le D' de Siemens qui, malheureusement, n'a pas vécu assez longtemps pour voir aboutir ses efforts et dont la perte a excité les plus vifs regrets non pas seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Le 23 décembre 1899 fut signée la convention provisoire suivante, en con-
formilé d'un iradédu Sultan, entre S. Exe. Zihni Pacha, ministre du commerce et des travaux publics, et le D*" de Siemens :
« La Sublime Porte reconnaît qu'il est conforme aux intérêts publics d'accorder à la Société du chemin de fer d'AnatoIie la concession demandée.
« Il est convenu que la Société fera procéder immédiatement aux études nécessaires et soumettra au plus tôt à lapprobation de la Sublime Porte les projets de convention et de cahier des charges.
« La question de garantie sera discutée après l'achèvement des •études et sur la demande de la Société en môme temps que les autres conditions.
« Il est entendu que la Société s'engage, dès aujourd'hui, à ne jamais ni céder, ni transférer à une autre société quelconque soit la ligne existante de Haïdar- Pacha à Angora et à Konia, soit celle à construire de Konia à Bagdad et Bassora. Le Gouvernement impérial, de son côté, conserve également la faculté d'exercer, à <juelque époque que ce soit, son droit de rachat sur la ligne de Konia à Bassora. En cas de rachat, si le Gouvernement impérial ne juge pas convenable d'exploiter par ses propres agents, il n'en cédera pas l'exploitation à une autre Compagnie; mais il promet de la faire exploiter par la Société d'AnatoIie par voie de bail.
« Au cas où une entente ne serait pas possible entre les parties -contractantes, tant sur les conditions de la convention que sur le tracé de la ligne, elles reprendront toute leur liberté d'action, sans -qu'aucune d'elles puisse demander ou réclamer de l'autre la 1 moindre indemnité sous quelques formes que ce soit ».
Par convention en date du 8/21 janvier 1902, confirmée par firman impérial, la Deutsche Bank obtint la concession, pour quatrevingt-dix-neuf ans, de la ligne de Konia-Bagdad-Bassora et de | plusieurs embranchements. La concession des lignes Haïdar-Pacha- Ismid-Angora et Eskicheir-Konia fut en même temps prorogée pour le même délai. Le Gouvernement garantit au concessionnaire une annuité de 12000 francs par kilomètre pour le service des intérêts et de l'amortissement du capital de construction et de 4 500 francs par kilomètre pour frais d'exploitation. Cette garantie «e diminue du montant des recettes brutes entre 4500 francs et 10000 francs. Si les recettes brutes dépassent 10000 francs, la garantie, tout en étant calculée comme il vient d'être dit, sera
î réduite de 60 p. 100 de Texcédent au delà de 10000 francs. Le chemin de fer sera construit à voie normale et les travaux
' seront exécutés pour une seule voie ; les expropriations toutefois devront être faites en vue de rétablissement d'une seconde voie que le Gouvernement sera en droit de réclamer aussitôt que les recettes kilométriques atteindront le chiffre de 30000 francs. Le concessionnaire aura le droit d'exploiter les mines qu'il aura découvertes dans une zone de 20 kilomètres de chaque côté de Taxe de la voie. Le contrat prévoit Tintroduction d'un service de trains express et, afin d'indemniser la Compagnie des frais qui en résulteraient pour elle, le Gouvernement lui accorde une annuité de 350000 francs pendant trente ans pour les frais d'amélioration de la voie actuelle et une autre annuité de 350000 francs à titre de contribution aux frais d'exploitation. Le Gouvernement se réserve une participation de 25 p. 100 dans les recettes nettes des dépôts et magasins construits par la Société et de 50 p. 100 sur les ■économies résultant, pour les frais d'exploitation, de l'utilisation éventuelle des forces hydrauliques naturelles pour la production d'énergie électrique. Les comptes du réseau actuel de la Compa- ^ie d'Anatolie doivent être séparés des comptes de la nouvelle ligne. Le Gouvernement se réserve la faculté de racheter la ligne à toute époque moyennant le paiement jusqu'à la fin de la concession d'une rente équivalant à 50 p. 100 des recettes brutes moyennes des cinq années qui précéderont l'année du rachat, sans que cette sommeannuellepuissentôtreinférieureà 12000 francs parkilomètre. Un grand pas en avant a ainsi été fait pour la mise en exécution de ce vaste projet. Un autre, et non le moins important, reste à faire : celui de la détermination des ressources pécuniaires qui garantiront les engagements du Gouvernement envers la Compagnie concessionnaire. Il ne pourra s'agir, bien entendu, de créer ces ressources d'emblée pour la ligne entière. Aussi a-t-on prévu dans le contrat que la ligne, qui mesure environ 2 500 kilomètres, sera divisée en sections de 200 kilomètres. Nous parlons dans d'autres chapitres du présent travail (1) des moyens qui s'offrent pour créer ces ressources.
Aucune décision définitive n'est encore prise au sujet du tracé de la ligne.
(1) Voy. Conversion et Douanes,
Le tracé qui, actuellement, a le plus de chances d'être adopté est celui qui, de Konia à Eregli, contournerait le désert salé è la Lycie, traverserait le défilé des portes de Cilicie et descendraitde là vers Adana et Misis. D'ici, la ligne se dirigerait vers rAmanus pour traverser le défilé de Kazanali et pour prendre ensuite II direction de TEst, en passant par Tel-Habech, point de jonction d'un embranchement vers Alep. Après avoir traversé TEuphrate, le tracé suivrait une ligne presque droite jusqu'à Nisibein, pour se diriger ensuite vers Mossoul, l'ancienne Ninive, où il atteindrait le Tigre. De Mossoul la ligne suivrait le Tigre jusqu'à Bagdad. Un embranchement joindrait la ligne principale à Sadiyé avec Chanékim, sur la frontière persane. |
Quittant Bagdad, la ligne se dirigerait de nouveau vers l'Eu- i phrate, traverserait ce fleuve pour la seconde fois, toucherait Kerbela et Nedjef — villes saintes où affluent les pèlerins persans ) et hindous de la secte musulmane des Chiites, toutes deux situées | non loin des ruines de Babylone — et atteindrait Zobéir, qui • serait relié avec Bassora par un embranchement. De Zobéir, le I tracé prendrait une direction droite vers le Sud pour aboutir enfin | à Kasima sur le golfe Persique, près de cette localité de Koweït » qui a tant fait parler d'elle dans les derniers mois.
Une mission composée de M. Stemrich, conseiller de légation, | consul général d'Allemagne à Constantinople, de MM. les ingénieurs Kapp, Mackensen et Habich est allée en septembre 1899 faire les études provisoires de la ligne que nous venons de décrire et dont la longueur est évaluée à 2500 kilomètres environ.
Évidemment, s'il s'agissait uniquement du développement de la richesse du pays, il serait préférable, comme le propose M. J. Coureau (1), de se borner à la construction de voies économiques permettant aux provinces d'amener leurs produits au port le plus 1 rapproché; mais, bien que ne visant pas uniquement un but com- ! mercial, la grande ligne projetée ne manquera pas, du moins dans | un certain avenir, d'atteindre également ce but; certaines parties sont, dès le début, assurées d'un assez bon trafic et, quant aux perspectives d'avenir, il suffit de se rappeler l'antique splendeur de ces contrées.
Le D'"Paul Rohrbach (2), se fondant sur des études très sérieuses,
(l) La Locomotive en Turquie d'Asie, Bruxelles, 1895. (*i) Preussische Jahrbûcher^ 1901. Die Bagdadbahn^ 1902.
nstate, sur la foi de nombreux auteurs de Tantiquité, que la ibyloniedu vp siècle produisait 10 millions de tonnes de blé (reésentant, à la valeur actuelle, plus de 1 milliard et demi de francs)
que la Babylonie, TAssyrie, la Mésopotamie du Nord avec la illée de TEuphrate, dont la population est aujourd'hui évaluée
1 million et demi, en avait encore 6 au vin* siècle sous Haroun- -Raschid.
Pour que ces terres, plus fertiles autrefois que l'opulente gypte, regagnent leur ancienne force de production, il suffirait ue la population pût, sans crainte des déprédations des Kurdes . des tribus nomades, s'adonner à la culture et que les capitaux Lrangers vinssent aider au défrichement et à la mise en valeur, ^n immense champ serait ainsi ouvert à la civilisation.
Rétablir le système de canaux qui autrefois avait de très ombreuses ramifications dans le pays et dont on peut encore uivre la trace, rendre navigable le Tigre jusqu'à Mossoul, l'Euhrate jusqu'à Biredjik, ce serait le moyen de donner à ces conrées un aspect inattendu en y ramenant la vie qui y régnait jadis.
La preuve de rheureuse influence que l'établissement d'une ligne îrrée peut exercer sur le développement du pays, à condition u'une politique sage et prévoyante lui vienne en aide, nous est ournie par le Turkestan. La production cotonnière de celle égion, il y a quinze ans, couvrait tout au plus les besoins locaux ; ;râce au chemin de fer transcaspien et à l'appui matériel que le gouvernement accorde aux paysans, le Turkestan exporte en Russie annuellement 70 millions de pouds de coton, d'une valeur le 180 milUons de francs. Des résultats pareils pourront être obtenus grâce au chemin de fer de Bagdad, la partie nord-ouest le la Mésopotamie ayant été jadis un des centres les plus imporanls de la culture du coton.
Une autre richesse du pays traversé par la future ligne de Bagdad est le naphte. Toute une zone s'étendanl depuis le bord lu plateau de Tlran jusqu'au désert arabe et désignée par les ocalités de Kcrkuk, Tekrit sur le Tigre et Ilit sur l'Euphrate, iemble être littéralement imbibée de bitume, de pétrole et d'autres nalières analogues. Les sources de pétrole de Kerkuk et les gaz jui se dégagent dans le voisinage de Baba Gurgur surpassent, ^crit le D*" Rohrbach qui a visité les lieux, les effets grandioses constatés dans la péninsule d'Apcheron en Transcaucasie
Évidemment la bienfaisante métamorphose de ces pays ne pourra s'accomplir du jour au lendemain. Il faudra aussi beaucoup de temps jusqu'à ce que la nouvelle ligne exerce sur le trafic indoeuropéen une grande influence. Les actionnaires du canal de Suez n'ont pas encore à se montrer bien inquiets ! Le transport par voie de terre aura toujours de la peine à lutter contre la navigation maritime. La construction môme du chemin de fer exigera de longues années et, comme elle ne sera commencée qu'après que les ressources financières indispensables auront été assurées, le moment est encore éloigné où nous pourrons aisément atteindre en ligne directe (1) ces lieux des Mille et une Nuits, qui ont tant . charmé l'imagination de notre enfance. |
Mais, si la date de l'exécution de ce grand projet n'est pas déler- | minée encore, on peut désormais être certain qu'il s'accomplira, i L'heureux accord conclu à cet effet entre les deux groupes fran- . çais et allemand garantit qu'il s'agit là d'une œuvre pratiquement ' réalisable, et non plus, comme jusqu'à ces derniers temps, d'une 1 conception de pure fantaisie. .
(1) Pour que, même après la construction de la li^nc de Bagdad, le trajet | puisse se faire sans transbordement, il faudra que la rive européenne et la . rive asiatique du Bosphore, séparées de 600 mètres à l'endroit le plus étroit, 1 soient reliées entre elles. Cette réunion des deux rives, qui reviendrait à environ 30 millions de francs, doit-elle se faire par un pont ou un tunnel? Cette question passionnera sans doute encore longtemps les ingénieurs avant d'être résolue.
Parvenu au terme de celte longue étude, après avoir contemplé le tableau, encore imprégné d'une forte couleur asiatique, des Gnances gérées par le Malié, après avoir passé en revue la créalion et le fonctionnement de l'administration de la Dette, institution tout européenne, après avoir examiné le régime des chemins de fer, si étroitement lié au développement de la fortune publique de TEmpire ottoman, le lecteur peut jeter un coup d'œil d'ensemble sur la route parcourue et essayer de résumer ses impressions.
Elles sont de nature fort diverse et, pour les démêler, il importe de faire successivement la part du bien et du mal, de dresser, en quelque sorte, le bilan des éloges et des critiques.
En tôte de l'actif doit figurer le décret de Mouharrem. Cette i( Grande Charte » de la Dette publique ottomane n'est pas, on l'a vu plus haut, d'une rédaction parfaite. Elle contient plus d'un passage obscur, dont l'interprétation a fourni ample matière aux commentaires et aux controverses. Elle a le grave défaut de ne pas intéresser le Gouvernement turc à l'accomplissement de certaines réformes dont ses créanciers seraient seuls à profiter immédiatement et qui, par suite, risquent de rester longtemps en suspens. Mais, telle qu'elle est, elle a rendu aux finances ottomanes d'inappréciables services, non pas seulement parce qu'elle a liquidé une situation devenue presque inextricable et réduit à la mesure des forces contributives de l'Empire un fardeau qu'il était absolument incapable de supporter, non pas seulement parce qu'elle a relevé son crédit qui n'existait plus, mais parce qu'elle a donné au Gouvernement une véritable leçon de choses en organisant sous ses yeux, dans sa capitale même, une administration [Iscale régulière, ordonnée, capable de lui fournir d'utiles enseignements le jour où il voudra faire un pas de plus dans la voie des réformes.
Depuis vingt années que fonctionne ce régime, il a dû, en pli» d'une rencontre, exciter chez les hommes d*Ëtat ottomans de vife mouvements d'impatience. Une tutelle n'est jamais agréable à subir, même lorsqu'on a eu assez de clairvoyance et de bon sens pour l'instituer soi-même. Depuis deux ou trois années, le Consefl de la Dette a eu un peu trop souvent l'occasion de constater de petites transgressions des règles tracées par le décret ou par les actes qui l'ont suivi. Les dîmes données en garantie à quelques Compagnies de chemins de fer, et dont le produit doit être intégralement versé entre les mains du Conseil, ne lui sont pas parvenues tout entières; il s'est produit des fuites mystérieuses qui ont détourné une partie j des fonds vers d'autres destinations. Le Conseil a réclamé^ et il a très bien fait. Il ne faudrait pas que ces irrégularités devinssent une habitude. Mais, dans l'ensemble, l'impartialité exige qu'on rende justice à la gestion financière de l'Empire dans ses rapports avec les créanciers de TÉtat depuis la grande réforme de 1881. EUeaélè d'une honnêteté fort méritoire, et cela dans des circonstances très difficiles dont on peut trouver un exemple sans remonter biea loin.
Qui ne se rappelle la situation où s'est trouvée la Turquie de 1895 à 1897 ? Après une violente épidémie de choléra éclatent les troubles d'Arménie ; la crise monétaire provoquée dans l'Europe entière par la folle spéculation engagée sur les mines d or est exploitée à Constantinople par les agitateurs politiques qui organisent un (( run » sur la Banque ottomane ; les marchés financiers du monde sont profondément troublés : un moratorium de quatre mois est décrété dans la capitale de l'Empire ottoman ; les provinces d'Asie sont dans un état d'extrême désordre ; un attentat à main armée est dirigé à Galata contre la Banque ottomane ; en 1897, la Crète s'insurge et la Grèce commence les hostilités. En moins de six semaines, le Gouvernement est obligé de masser en Thessalie et en Épire 200000 hommes tirés en partie de l'Asie et transportés à d'énormes distances. Bien des pays, en présence de pareilles conjonctures, n'auraient pas hésité à invoquer la raison d'État pour réduire ou suspendre le service de leur dette. La Turquie a résisté à toute velléité de ce genre. Pendant cette période de crise, les intérêts ont été payés à ses créanciers sans la moindre diminution et sans aucun retard ; l'amortissement s'est poursuivi comme d'habitude et le Conseil de la Dette publique a coati-
Tîué tranquillement ses opérations. Il a racheté aux Bourses de ' Paris et de Londres, en 1894-95, Llq. 1 273822 des quatre séries ; en 1895-96, Ltq. 1 221 000, plus 35633 lots, et il a, pendant ces deux années, grossi de Ltq. 182 121 le fonds de réserve qui s^accumule en vue de Taugmentation des intérêts. Ce petit chapitre d'histoire financière est tout à Thonneur de la Turquie, et mérite d'être porté à son crédit.
Ce qui est moins connu, et qui pourra surprendre au premier abord, c'est que, depuis vingt ans, l'Empire ottoman a diminué sa Dette. Il est difficile d'ouvrir un journal sans y trouver quelque •dépêche télégraphique annonçant que la Turquie négocie un emprunt de plusieurs centaines de mille de livres, ou qu'elle vient •d'en conclure un. C'est ce qu'on voit, comme aurait dit Bastiat. Ce qu'on ne voit pas, c'est que ces petites avances temporaires, faites presque toujours moyennant la délégation de rentrées prochaines, sont en général remboursées au bout de quelques mois, •et n'accroissent pas le total de la Dette permanente. Quant aux emprunts proprement dits, émis depuis le décret de Mouharrem, la liste n'en est pas longue à établir.
L'emprunt Douanes (1S86) a augmente le capital
nominal de la Dette de Ltq. 6 500 000
— Pêcheries (1888) de 1 650 000
— Consolidation (1890) de 4 999 500
— Tombac (1893) de 1 000 000
— Chemins de fer (1894) de 1760 000
— 5 p. 100 (189G de 3 272 000
Soit un total de Ltq. 19 181 500
Il est vrai que, lors des conversions eCfectuées en 1891 et 1894, le Trésor a tiré profit de la réduction du taux de l'intérêt des emprunts convertis pour se créer des ressources en capitalisant l'é- <^onomie réalisée et s'est procuré ainsi une somme d'environ deux millions de livres turques ; mais comme ces opérations n'ont pas modifié le montant annuel nécessaire pour le service de la Dette, il n'y a pas lieu d'en tenir compte dans la comparaison que nous établissons en ce moment.
A combien s'est élevé, d'autre part, le total des amortissements ofTectués ? Pour la Dette régie par le décret de Mouharrem, le calcul est facile à faire. On sait que le décret affecte à l'amortissement le cinquième du produit des revenus concédés, plus l'intérêt afférent aux titres déjà amortis : la dotation de l'amortissement
s'accroît, par conséquent, d'année en année, suivant une progression rapide. On sait que, d'autre part, les sommes ainsi aflfecié» à l'extinction de la dette sont employées sous forme de rachat àli Bourse en ce qui concerne les titres des séries. Grâce à ce système, le capital diminue vite. La série A a déjà disparu. La série B s'éteindra d'ici huit ou neuf années. A la fin de janvier 1902, l'amortissement effectué depuis le début sur les séries et les lots s'éle vait à Ltq. 23332000, soit 20,09 p. 100 du total de la dette convertie soumise au régime du décret. Quant aux autres emprunts, leur service d'amortissement, réglé par les contrats qui les concernent, s'effectue également d'une manière noranale ; il a eu pour effet, jusqu'à la même date (fin janvier 1902), d'en réduire le montant nominal d'environ 4 millions 1/2 de livres turques. Enfin, i sur les annuités de Tindemnité de guerre russe, il a été acquitté jusqu'ici 7 millions de livres. j
Ces divers amortissements additionnés donnent un total de | Ltq. 34832 000. Rapproché du chiffre de 19181500, qui est celui j des nouveaux emprunts émis depuis le décret, ce total donne, I en faveur de l'amortissement, un excédent de plus de 15 millions | de livres turques, soit environ 350 millions de francs (1). i
Combien y a-t-il d'États en Europe qui puissent se vanter d'avoir, depuis vingt ans, diminué le montant de leur Dette publique ? )
A l'heure actuelle, la charge annuelle afférente au ser>dce de la Dette consolidée et flottante dont nous avons donné plus haut le détail se chiffre à peu près comme suit :
Emprunts convertis parle décret de Mouharrem
et priorités Fr. 49 650 000
— garantis par le tribut d'Egypte
— Douanes
— Pêcheries
— Consolidés
— Tombac
— Chemins de fer
Indemnité de jcuerre russe
Garanties des divers chemins de fer (chiffre très
variable)
Dette flottante (chiffre très approximatif]
Ensemble Fr. 123 961000
(1) Il est vrai qu'une grande partie de la dette amortie faisait partie de la Dette régie par le décret de Mouharrem ne rapportant que 1 p. 100, tandis que les nouveaux emprunts ont été contractés à des taux notablement supérieurs; mais même en tenant compte de cette circonstance, on trouve que le montant des amortissements dépasse celui des nouveaux emprunts.
De ce chiffre, il y a lieu de déduire les sommes suivantes qui ne proviennent pas d'impôts versés par les contribuables ottomans :
Fr. 17 250 000 payés par rÉprypte.
3150 000 — la Roumélie orientale.
1 740 000 — la Compagnie des chemins de fer orientaux.
Fr. 22140 000
Il reste, par conséquent, à la charge directe du budget, c'est-àdire des contribuables, une somme annuelle de 102 000 000 de francs environ . En divisant ce chiffre par celui de la population de la Turquie, évaluée à 18 millions (1), on trouve que la Dette publique impose à chaque habitant du pays une dépense annuelle d*un peu plus de 5 fr. 50. Celle dépense paraît extrêmement faible, si Ton songe que les chiffres correspondants sont pour TAngleterre (avant la guerre du Transvaal) de 19 francs par tôle, pour l'Italie de 24 fr. 75, pour la France de 32 francs, pour TAutriche de 13 fr. 50, pour la Hongrie de 12 fr. 40, pour la Prusse de 13 fr. 44. Mais il n'y a pas de conséquences sérieuses à tirer de pareilles comparaisons. La dette prussienne, par exemple, provient pour la plus forte partie de Tachât que l'État a fait d'un très grand réseau de chemins de fer, et ce réseau produit des recettes nettes supérieures aux intérêts de la somme déboursée pour l'acquérir. Evidemment, il n'y a pas de rapprochement à établir entre une pareille Dette et celle qui, comme la Dette française, a, en grande partie, pour origine des dépenses de guerre. D'autre part, il est bien certain qu'un franc par an de contributions pèse d'un poids beaucoup plus lourd sur les épaules d'un pauvre paysan de Thrace ou
(1) Sous le rapport du chiffre de la population comme sous beaucoup d'autres, la Turquie fait le désespoir des statisticiens. Bien entendu, il n'y existe pas d^ëtat civil régulier, tenu par l'État ou ses agents. Des tentatives de recensement y ont eu lieu à diverses reprises; mais elles n'ont porté que sur les habitants mâles adultes, et elles ne peuvent inspirer qu'une très médiocre confiance, d'autant plus qu'un certain nombre de sujets asiatiques du Sultan vivent à l'État nomade et que les fonctionnaires de province chargés de rencaissement des impôts ont intérêt à indiquer comme plus faible que la réalité le nombre des contribuables. Aussi le total de la population est-il mentionné avec de très fortes dilTérenccs dans les divers ouvrages qui s'occupent de la Turquie. VAlmanach de Goiha, Cuinct, les Encyclopédies de Brockhaus et de Meyer, le Statesman's yearbook^ les tables de Hiibner et de Hartleben indiquent des chilTres difTérents : 28 867 000 au maximum, 21 080 000 au minimum. En adoptant le chilTrc de 18 millions, on peut être certain de rester au-dessous de la vérité ; ce chiffre, comme ceux qui sont rapportés ci-dessus, ne comprend pas, natu Tellement, les États tributaires, tels que la Bulgarie et l'Egypte, ni les provinces occupées par l'Autriche-llongrie en vertu du traité de Berlin.
d'Arménie que sur celles d'un fermier anglais ou d'un éleveur normand. Pour que ces deux sommes, égales sur le papier,, pussenl être mises en regard Tune de Tautre, il faudrait multiplier 4a première par un coefficient très difficile à calculer.
Pour la môme raison, il n'y aurait pas grand intérêt à entreprendre une étude comparative détaillée entre le chiffre total du budget de la Turquie, quand môme ce budget serait régulièrement dressé, et ceux d'autres États placés dans des conditions absolument différentes. Les crédits inscrits dans la dernière loi de finances française s'élèvent à plus de 3 milliards et demi, soit près de 100 francs par habitant. Ceux qui figurent au budget ottoman n'atteignent que Ltq. 18400000, soit un peu plus de 400 millions de francs, chiffre qui, divisé par celui de la population, donne un quotient de 23 francs. Mais ce rapprochement ne prouve rien. D abord il est impossible de savoir ce qui sort effectivement, sous forme de taxes, des poches d'un contribuable turc, et quelle partie de la somme versée par lui reste entre les mains des agents du fisc ou des intermédiaires de toute sorte. Puis, comme on vient de le dire, un impôt du môme montant pécuniaire peut ôtre écrasant pour un pays et léger pour un autre.
Si Ton voulait chercher, en Occident, quelque chose d'analogue à la partie des finances ottomanes non gérée par le Conseil de la Dette, il faudrait remonter à plusieurs siècles en arrière, au règne d'un Ferdinand I d'Autriche, d'un François I de France ou d'un Henri YIII d'Angleterre, à l'époque où les impôts, mal assis, mal perçus, rentraient de la façon la plus capricieuse, au prix d'exactions sans nombre qui appauvrissaient le pays sans enrichir le Trésor. Ce régime est de l'histoire ancienne aux bords de la Tamise, de la Seine et du Danube. Sur les rives de la Corne d'or, pour tout ce qui ne relève pas de l'administration instituée parle décret de Mouharrem, il appartient à l'histoire contemporaine, et bien des raisons, tirées de la psychologie môme du peuple turc ou des circonstances extérieures, se réunissent pour l'y faire durer.
Race nomade et guerrière à l'origine, établis au milieu de populations conquises et devenus sédentaires à une époque relativement récente, les Turcs ont gardé jusqu'à ce jour une partie de leurs habitudes et de leurs instincts d'autrefois. Il suffit, pour s'en convaincre, de visiter une de leurs maisons particulières ou un de leurs locaux administratifs. Dans l'une, pas de chambre à coucher
ou de^ salle à manger installée à demeure; on jette, le soir, quelques couvertures sur un divan, et on sert les repas sur un plateauf Dans Tautre, point de ces cartonniers imposants et de ces vastes armoires qui sont le décor obligé de notre bureaucratie ; on apporté les pièces dans des sacs et on les conserve de même, ^uand on les conserve. A Constantinople, dans les palais des hauts fonctionnaires et dans les services des ministères, certaines des pratiques occidentales ont pénétré par infiltration; mais elles sont très loin d'en avoir banni entièrement les vieilles coutumes nationales, et, dans les provinces, ces coutumes ont maintenu leur «mpire à peu près intact ; on y est encore, sous beaucoup de rapports, «n plein moyen âge.
Pour le Turc d'aujourd'hui, comme pour son ancêtre du temps •des Mustapha et des Sélim, le temps est sans valeur et la notion de l'échéance exacte n'existe pas. Plus la civilisation moderne se •développe dans un pays, plus l'existence y devient intense et fiévreuse, plus chaque minute y acquiert de prix. Le musulman n'est jamais pressé. Môme à la guerre, où le soldat ottoman s'est récemment révélé digne de ses glorieuses traditions d'autrefois, ses qualités maîtresses sont des qualités de ténacité, plutôt que d'offensive rapide. Dans la vie civile, et notamment dans la vie administrative et financière, le fonctionnaire turc ne sait point ce que c'est que de se hâter, et, fort endurant lui-môme, il ne comprend pas l'impatience chez autrui. Lorsque sur un contrat ou sur une promesse de payer il a inscrit une date déterminée, ou lorsqu'il s'est engagé envers son interlocuteur à s'acquitter de telle ou telle obligation dans un délai précis, la date ou le délai n'a pas, pour son esprit, la môme portée que pour le nôtre. Elle reste pour lui un à peu près. Ce n'est pas mauvaise foi de sa part : c'est impossibilité de combiner étroitement, comme nous sommes habitués à le faire, l'idée d'un engagement avec celle d'une échéance strictement fixée. Tous ceux qui se sont trouvés en relations financières avec le Gouvernement ottoman savent qu'il finit toujours ou presque toujours par payer ce qu'il doit; mais ils savent aussi combien l'attente est longue, et à quelle rude épreuve elle met l'humeur de ceux qui y sont condamnés. Le résultat, c'est une charge beaucoup plus lourde pour le trésor, qui subit des intérêts et des frais de renouvellement exorbitants; c'est aussi un mauvais renom pour les finances turques. Dans les affaires Tubini et
Lorando, qui ont fait si grand bruit naguère, il est évident que le Gouvernement turc aurait eu grand intérêt à s'acquitter de sa dette à Tamiable, avant l'intervention diplomatique; ses créanciers auraient accepté volontiers, en 1900, la moitié de ce qu'ils on', obtenu un an plus tard. Les tergiversations du Gouvernement lui ont coûté quelques millions, et lui ont attiré, par surcroît, une désagréable aventure, d'autant plus fâcheuse pour lui qu'elle pourra servir de précédent.
Cette incapacité de considérer comme obligatoire une date de paiement fixée d'avance a fait une catégorie de victimes très nombreuse et particulièrement intéressante : celle des fonctionnaires. Un pays qui se soucie peu de régler ses créanciers à l'heure dite en prend, naturellement, encore plus à l'aise avec ses propres agents. Et comme ceux-ci, en général, n'ont pas pour subsister d'autres ressources régulières que leur traitement, comment s'étonner si un grand nombre d'entre eux se procurent, aux dépens de l'État et du public, l'équivalent des appointements qui leur sont versés d'une façon si inexacte ou ne leur sont pas versés du tout? C'est, en pareil cas, le désordre administratif et financier qui est le véritable corrupteur. Sans doute, il y a dans le personnel ottoman, comme dans celui de maint autre pays d'Orient, des gens capables de vendre leur conscience et de tirer malhonnêtement parti de leur emploi pour arrondir leur traitement légitime, quand même celui-ci leur serait régulièrement servi. Mais ce sont des exceptions. L'expérience faite par le Conseil de la Dette et par les Compagnies de chemins de fer a montré que la population turque, grecque ou arménienne renferme d'excellents éléments, des hommes sobres, économes, appliqués à leurs devoirs, et d'une irréprochable intégrité. Le jour oii, comme eux, l'employé de l'Étal sera certain de toucher sa paie à la fin du mois et contrôlé par des chefs qui jouiront de la môme sécurité, la Turquie aura fermé une école de démoralisation et guéri une des pires plaies dont elle souffre.
L'établissement du bon ordre de son administration et de ses finances rencontre un autre obstacle dont il ne faut pas grossir démesurément l'importance, mais qu'il convient pourtant de signaler. Certaines reformes y sont très difficiles, parce que son état social et politique n'a pas encore franchi une étape que les autres peuplesdeTEuropcont laissée dcrrièreeuxdepuis longtemps,
et dont la dernière trace a disparu de TOccident il y a une trentaine d'années avec le pouvoir temporel des papes. La gestion des affaires publiques n'est pas encore entièrement sécularisée dans TEmpire ottoman. Il ne s'agit pas seulement de la double qualité de souverain laïque et de chef religieux que le Sultan réunit en sa personne. Mais, au-dessous de lui, dans l'organisation môme des services indispensables à la vie d'une nation, la frontière n'est pas nettement tracée entre ce qui est du ressort de l'État et du domaine de l'Église. Quoiqu'un certain nombre de codes dictés par l'esprii moderne aient été promulgués, le Coran reste encore un texte de loi en même temps que le Livre sacré. Le cheik-ul-islam est investi d'une sorte de veto sur la législation. Le corps des Ulémas, placé sous ses ordres, est à la fois un clergé et une magistrature. Ce ne sont pas là des conditions favorables à une politique de progrès. Elles rendent, non pas irréalisable, mais malaisé, le remaniement profond des institutions judiciaires, remaniement qui serait au premier rang des grandes réformes à introduire en Turquie. Elles contribuent à assurer la durée de ces biens de main-morte qui, sous le nom de vacoufs, entravent le développement agricole de l'Empire et l'amélioration de ses finances. En théorie, le Sultan est le maître absolu. Dans la pratique, son pouvoir, comme tous les autres pouvoirs humains, rencontre ses limites.
Cette société ainsi organisée, en partie théocratique, en partie guerrière, munie d'organes administratifs assez rudimentaires et fort imparfaits, a vécu pendant des centaines d'années à peu près sans contact avec le monde occidental. Puis, presque subitement, pendant la seconde moitié du dernier siècle, la barrière s'est abaissée. La Turquie a emprunté aux grandes nations européennes ; elle leur a ouvert ses portes. Elle en a reçu des instructeurs militaires, de hauts fonctionnaires, des ingénieurs qui ont construit chez elle des chemins de fer et des ports. Le régime encore primitif de l'Empire ottoman s'est trouvé brusquement face à face avec la civilisation la plus avancée. La monarchie des Sultans a éprouvé les besoins d'un État moderne en n'ayant encore, pour les satisfaire, que les rouages d'une administration du moyen âge. Peut-on s'étonner que ses institutions, et notamment ses finances, s'accommodenl mal d'une pareille évolution?
Dans des circonstances aussi difficiles, la coopération désintéressée des Puissances aurait été pour la Turquie d'un précieux
secours. Mais il faut avouer, en toute franchise, qu'elles remplissent assez mal leur mission de conseillères et de tutrices. Sans j doute elles ont, à maintes reprises, exigé des réformes. Le traité de Paris, qui a mis fin à la guerre de Crimée, contient un article 9 par lequel les diplomates français, anglais, russes et sardes ont solennellement pris acte de la communication, faite par le Sultan, du Hatti-Humayoun de 1856, et constaté la « haute valeur de cette communication ». L'article 23 du traité de Berlin prévoit, pour les provinces européennes de l'Empire, la confection de règlements analogues à celui qui a été édicté en Crète en 1868. L'article61 du même traité oblige la Porteà « réaliser sans plus de retard les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens » . L'article 62 consacre le principe delà liberté religieuse « dans son acception la plus large ». Mais tous ces textes sont restés à peu près à l'état de lettre morte, et on doit reconnaître que les Puissances n'ont pas fait ce qui dépendait d'ellespourencouragerla Turquie àen hâter l'application. Une seule de ses provinces européennes, la Roumélie orientale, avait reçu une organisation perfectionnée. Une commission, formée en vertu du | traité de Berlin, avait élaboré pour cette province un Statut organique, véritable charte administrative. Après quelques années à peine de fonctionnement, ce Statut a été déchiré par la force. La Roumélie orientale est devenue, en fait, une province bulgare. La diplomatie a assisté, impassible, à cette violation flagrante d'un traité où Tencre de ses signatures était à peine sèche. Elle n'intervient môme pas pour faire respecter le dernier vestige de la souveraineté ottomane à Philippopoli, l'engagement pris par le Gouvernetnent de Sofia de continuer à payer la redevance rouméliote. On comprend que ce précédent créé par elle diminue un peu l'autorité morale qu'elle pourrait avoir pour réclamer 1' « organisation » de la Macédoine ou de la Thrace, et refroidisse encore le zèle du Sultan pour la création d'autres Roumélies orientales. Aucun esprit élevé, aucune âme généreuse ne saurait approuver ou excuser ce qui s'est passé en Arménie. Mais les Puissances, même unanimes — et elles ne le sont pas — auraient meilleure grâce à exiger l'exécution intégrale du traité de Berlin aux bords du lac de Van et dans les vallées de TArarat, si elles ne l'avaient pas laissé fouler aux pieds, sur les rives de la Maritza, par d'autres que par la Turquie, et si elles n'avaient point permis qu'on arrachâtau Sultan parla
violence la seule partie de l'Empire où il eût accompli des réformes sérieuses.
Il faut reconnaître aussi que le régime des capitulations, tel qu'il est pratiqué, oppose à bien des améliorations administratives ou financières un obstacle presque insurmontable. Assurément, on ne saurait songera supprimer les capitulations. Il est très légitime, par exemple, de ne pas soumettre les étrangers établis en Turquie à la juridiction des tribunaux ottomans. Mais ces vieilles conventions, et surtout le droit coutumier qui s'est établi à leur suite et qui n'est écrit nulle part, maintiennent un certain nombre d'autres privilèges qu'il serait difficile de justifier. On ne voit pas bien pourquoi un négociant français, allemand ou anglais, domicilié à Constantinople, à Salonique, à Smyrne ou à Damas, demeure exempt de taxes que paie son voisin et son concurrent indigène. Pas une des autres nations européennes ne tolérerait chez elle la réciprocité de pareilles prérogatives en faveur des sujets ottomans. On conçoit que les Puissances interviennent, le cas échéant, pour empêcher certaines exactions ; mais la franchise fiscale absolue ne s'explique pas. Comme il faut que le Gouvernement turc, avant d'établir une taxe quelconque applicable aux étrangers, obtienne l'assentiment de tous les États qui ont signé avec elle des capitulations, et comme ces États ne s'entendent jamais ou presque Jamais entre eux, il a les mains absolument liées.
Il se trouve également dans l'impossibilité à peu près complète de toucher au tarif de ses droits de douane et, là encore, le régime auquel on le soumet est d'une iniquité criante. Depuis une douzaine d'années, les principaux pays du continent européen ont suivis les États-Unis dans la voie du protectionnisme. Ils se sont défendus par des taxes très élevées, souvent prohibitives, contre les importations du dehors. Mais ce régime de liberté des échanges qui leur déplaît tant pour eux-mômes, ils ne se font pas le moindre scrupule de l'imposer à la Turquie. Disciples fervents de Colbert quand il s'agit de clore leurs propres frontières, ils deviennent tout à coup les élevés de Cobden et de Stuart Mill pour ne pas souffrir de barrières douanières sérieuses à l'entrée de l'Empire ottoman. Leô tarifs votés par leurs Parlements abondent en taxes de 15, de 20, de 25 p. 100 de la valeur des marchandises importées chez eux. Mais, aux Turcs, on ne permet pas de dépasser 8 p. 100 ; et on leur oppose mille difficultés quand ils
sollicitent la permission de percevoir 3 ou 4 p. 100 de plus. Il est facile d'imaginer les sentiments qu'excite un pareil abus dans les classes les plus intelligentes de la population ottomane. Lord Dufferin a dit un jour que les Turcs ont plutôt le sens de Téquité que celui de la justice : en cette circonstance Tun et Tautre sont également blessés. Si vraiment les Puissances ont pour elles le •droit strict, il faut convenir qu'elles en usent à peu près comme certain personnage du Marchand de Venise exerce ses prérogatives •de créancier.
Le jour où la diplomatie occidentale adoptera une politique autre que celle qui consiste à réclamer à la Sublime Porte des réformes en théorie et à les empêcher dans la pratique, le Jour où le Gouvernement ottoman, de son côté, fera un vigoureux effort pour remanier son régime Qnancier, il n'aura que l'embarras du choix parmi les mesures à prendre. On ne saurait présenter ici tout un programme détaillé de réorganisation. Rien n'est plus facile, rien n'est moins sérieux que d'élaborer des plans adminis- . tratifs, « fort beaux sur le papier », comme dit un poète français, et aussi savants qu'inapplicables. Tout ce qu'on peut faire est <l'indiquer discrètement, dans leurs traits généraux, les principales innovations qui semblent possibles.
La plus importante consisterait à dresser chaque année un budget véritable, au lieu du document informe qui, actuellement, est décoré de ce nom et qui se publie de temps à autre. Il ne s'agit pas d'introduire en Turquie, comme le demandent parfois des âmes naïves, quelque chose qui ressemble aux institutions parlementaires. La création d'une Chambre des députés aux bords du Bosphore ne pourra être, d'ici longtemps, qu'une parodie et une mystification. Mais il faudrait que le ministre des finances, après entente avec ses collègues, établit annuellement l'état des dépenses et des recettes à prévoir pour l'exercice suivant, et tînt la main, dans la mesure du possible, au respect des chiffres ainsi fixés. Sans doute, on n'arrivera jamais à empêcher d'une façon complète les virements et les dépassements de crédits. Ce sont deux maladies auxquelles n'échappent pas entièrement les pays dont les finances sont le mieux organisées. Mais, à l'heure présente, ces maladies sont le régime normal de la Turquie. Les prévisions de dépense formulées par le Malié ne sont pas simplement approximatives : elles ne reposent sur aucune base, et, vu
Tabsence de tout contrôle sérieux de la comptabilité publique, il est impossible de savoir, l'année une fois terminée, à quels usages les rentrées ont été employées. Cette situation provient, en partie, <le ce que le Palais a pris l'habitude de s'adresser directement aux autorités locales pour exiger d'elles des envois de fonds. Une pareille pratique est évidemment incompatible avec toute administration régulière, et son abandon seul rendra réalisable la confection d'un budget sérieux.
A cette première réforme s en rattache une autre, qui n'en est que la conséquence : le paiement exact et complet des appointements des agents de l'État. On a prétendu que le fonctionnaire oriental est concussionnaire par nature, qu'un instinct invincible le porte à vivre aux dépens de ses administrés. C'est, nous l'avons dit plus haut, une pure calomnie. Un fonctionnaire qui, à la fin du mois, ne reçoit pas son traitement ou n'en reçoit qu'une fraclion minime, un fonctionnaire qui en est réduit à vendre à bas prix à quelque usurier sa créance sur l'État s'il ne veut pas mourir de faim, ce fonctionnaire est fatalement condamné à la prévarication. Certes, ce régime ne cessera pas du jour au lendemain, lorsque les sommes affectées sur le papier aux appointements du personnel en vertu du budget recevront effectivement cette destination. De vieilles et mauvaises habitudes ne disparaissent pas si vite. Mais quelques répressions bien appliquées, un contrôle énergique et minutieux, un système d'inspection confié à un petit corps d'agents sûrs et bien rétribués finiront par avoir raison du « bakchich » ou du moins par le réduire à peu -de chose, quand l'État sera le premier à donner à ses subordonnés l'exemple de l'exactitude, du bon ordre et du respect scrupuleux de ses engagements.
On a donné quelquefois à la Turquie le conseil de copier, pour la gestion de ses finances en général, l'administration de la Dette publique, c'est-à-dire de remettre à un nouveau corps à peu près autonome, ou au Conseil de la Dette lui-môme, l'encaissement des impôts qu'elle n'a pas délégués à ses créanciers et le paiement de la dépense afférente à ses services publics. Il est assez probable -quelle y trouverait son compte, qu'elle assurerait ainsi son équilibre budgétaire et réaliserait môme de notables excédents de recettes. Mais, comme elle n'achèterait ces avantages qu'au prix d'une véritable abdication, il est à peu près certain qu'elle ne s'y
résoudrait que sous le coup d'une nécessité absolue, et elle est fort loin d'une pareille extrémité. On ne peut pas sérieusemeDt proposer au Gouvernement ottoman de créer une sorte d'Ëtat dans rÉtat, investi de quelques-unes des attributions essentielles de la puissance publique, non plus seulement pour assurer le service de la Dette au lendemain d'une crise Qnanciëre, comme on Ta fait par le décret de Mouharrem, mais pour percevoir toutes les taxes et pour fournir à l'armée, à la marine, à la justice, à l'administration proprement dite, les ressources dont elles ont besoin. Ce qu'on peut et ce qu'on doit lui conseiller, c'est de faire librement appel, beaucoup plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici, au coDcours de spécialistes étrangers, pour leur confier la direction de certaines j régies financières, et surtout pour organiser le contrôle. Engager, I de temps ix autre, un fonctionnaire allemand, autrichien oufran- | çais sous le titre de sous-secrétaire d'État ou toute autre étiquette, . pour ne lui donner ensuite aucune attribution réelle et le tenir à ! l'écart des affaires courantes, c'est une dépense absolument inutile, j La dignité de la Turquie ne s'est nullement trouvée compromise quand elle a demandé à TAlleniagne des instructeurs militaires et ! conféré des emplois actifs aux officiers qui lui ont été prêtés par I Guillaume T' ou Guillaume II. Son prestige ne souffrirait pas l la moindre atteinte si elle faisait venir du centre ou de l'ouest ' de l'Europe une petite troupe d'instructeurs financiers.
En les recrutant, elle devrait d'ailleurs prendre grand soin de préciser nettement la tâche dont ils seraient chargés et de les choisir en conséquence. Il ne s'agit pas d'appliquer chez elle les théories classiques de la science financière, telle qu'elle s'enseigne dans les Universités et dans les livres. Il ne s'agit pas de transplanter sur les rives de la Mer Noire, de l'Archipel ou de TEuphrate des systèmes d'impôt en usage à Paris ou à Vienne. Les taxes en | vigueur en Turquie et leur mode de perception laissent, certaine- | ment, beaucoup à désirer. Mais il sera sage de n'y toucher qu'avec } beaucoup de ménagements, sans heurter trop brusquement les habitudes prises. Si une grande partie des réformes bruyamment décrétées en Turquie depuis trois quarts de siècle a misérablement échoué dans la pratique, la cause de cet avortement n'est pas du ' tout ou n'est pas seulement dans la mauvaise foi ou dans la j mauvaise volonté du Gouvernement turc, mais dans des traditions, i des résistances passives, des obstacles matériels et moraux qu'il
p'était au pouvoir de personne de surmonter en quelques années. Il faut que cette leçon ne soit pas perdue, et que toute tentative de remaniement du régime fiscal tienne un large compte des coutumes, des croyances, de l'organisation encore très primitive d'une partie de la population, de Tinfinie variété des usages et de la diversité des races. Telle institution, applicable en Macédoine, sera impossible ou dangereuse dans les montagnes de TArménie. Apporter, dans un État aussi compliqué, les idées' toutes faites de rOccident, nos conceptions bureaucratiques, nos goûts de symétrie et d'uniformité, ce serait risquer d'aggraver le désordre au lieu de le guérir.
Il est, en tous cas, une catégorie de mesures dont l'efficacité ne saurait soulever aucun doute, et dont le trésor tirerait le plus grand profit : ce sont celles qui auraient pour but d'attirer on Turquie, vers l'agriculture et l'industrie, les capitaux étrangers. Jusqu'ici, ces capitaux ne sont guère intéressés que sous deux formes aux affaires ottomanes. Ou bien ils étaient prêtés directement à l'État qui, le plus souvent, les dissipait en dépenses stériles; ou bien ils étaient engagés dans des entreprises de travaux, chemins de fer ou ports, avec affectation de certains revenus publics à titre de garantie. Il est incontestable qu'une partie de ces travaux a rendu au pays de précieux services, que, par exemple, la ligned'Anatoliea ouvert des débouchés aux régions intérieures de l'Asie Mineure et, par là, favorisé singulièrement leur développement agricole. Mais il faut reconnaître aussi que, dans d'autres cas, les chemins de fer ont exercé une bien faible action sur l'accroissement des ressources du pays. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir les étendues de terrains désolés et presque déserts qui séparent Constantinople d'Andrinople, et qui bordent une voie ferrée ouverte au trafic depuis près de trente ans. Quoiqu'il en soit, la Turquie aura bientôt atteint, en matière de subvention aux travaux publics, la limite de ses forces financières. Quand elle aura assuré, comme elle s'est engagée à le faire et comme il importe qu'elle le fasse, l'exécution de la grande ligne qui doit relier le Bosphore au Golfe Persique par Konia, Mossoul et Bagdad, elle devra s'interdire pour assez longtemps toute nouvelle concession de quelque importance qui impliquerait pour elle des engagements pécuniaires. Mais elle trouvera, sans contracter aucune
dette, sans aliéner aucun de ses revenus, bien d'autres moyens
d'attirer chez elJe les capitaux en quête de placements fructueux. Elle n'aura, pour obtenir ce résultat, pas d'autre sacriûce à faire que celui de lois surannées, de mauvaises pratiques administratives et de préjugés d'un autre âge.
Les richesses minérales de son sol sont à peine explorées ; on sait pourtant qu'elles sont très abondantes; il se rencontrera pour les exploiter des hommes et des ressources, si le Gouvernement ottoman renonce aux règlements absurdes et tracassiers dont , j usqu'à ce jour, on lui a vainement demandé l'abrogation. Certaines parties de TAsie Mineure, la Syrie, les vallées de l'Euphrate et du Tigre ont compté autrefois parmi les régions les plus fertiles et les plus florissantes du monde ; elles retrouveraient bientôt leur prospérité passée si l'on pouvait diriger vers elles le flot de l'émigration italienne ou allemande sur lequel l'Amérique exerce aujourd'hui une si puissante attraction. Pour cela, il ne serait besoin ni de subsides en argent, ni de concessions gratuites de terres. Il faudrait seulement garantir aux cultivateurs qui viendraient s'établir en Turquie les conditions essentielles de toute œuvre de colonisation : la possibilité légale d'acquérir des titres de propriété foncière incontestables, une justice impartiale, la sécurité des personnes et des biens, protégée par une police fortement organisée. Quant aux entreprises agricoles ou industrielles dont l'étendue est trop^ vaste pour qu'elles soient accessibles à l'effort individuel, des Sociétés anonymes s'organiseraient sans aucun doute pour les créer si, outre les garanties qui viennent d'être indiquées, on leur permettait de conserver la nationalité de leurs fondateurs. En imposant la nationalité ottomane à toutes les Compagnies avec lesquelles il traite ou qu'il autorise à exercer leur activité dans l'Empire, le Gouvernement turc s'imagine se mettre à l'abri d'interventions diplomatiques. L'incident des quais de Constanlinoplc a pu lui montrer, récemment, à quel point celle précaution est illusoire. Elle ne procure à la Turquie aucun avantage réel. Son seul résultat est d'efi'aroucher les capitaux timides et d'empêcher beaucoup d'initiatives utiles.
Le programme de réformes dont on vient de tracer l'esquisse est-il pratiquement réalisable? Ne rencontre-t-il pas un invincible obstacle dans une sorte de fatalité historique, dans la nature môme des populations auxquelles on voudrait l'appliquer? Ce sont des questions sur lesquelles les esprits sont fort divisés. Assurément,
Vil fallait attendre les progrès de la Turquie d'une pression exercée sur son Gouvernement par Topinion publique de ses habitants, on aurait le droit de se montrer fort sceptique sur la possibilité ou la probabilité d'une transformation profonde. « En Turquie comme en Russie, écrivait Moltke en 1839, le peuple est l'élément conservateur et le Gouvernement l'élément révolutionnaire; les réformes ne peuvent venir du peuple et doivent lui être imposées ». Cela est encore exact dans une large mesure et, longtemps ■encore, c'est d'en haut que devra partir l'impulsion. Il est vrai que la séquestration dans laquelle sont tenus les héritiers présomptifs des Sultans est peu favorable à l'éclosion d'un grand réformateur ; mais l'éducation de Pierre le Grand ne l'avait pas préparé davantage au rôle qu'il a joué, et pourtant il a su faire sortir la Russie il'un état politique et social bien plus asiatique encore que celui de la Turquie actuelle. Celui qui se rappelle l'œuvre accomplie en Egypte par Méhémet-Ali, les grands hommes d'État qu'a produits !a Turquie à d'autres époques et les importants changements qu'elle a déjà subis depuis un demi-siècle, celui-là n'a certes pas le droit de dire que l'islamisme est incompatible avec tout progrès ni d'affirmer l'impossibilité de tout nouveau pas en avant, au delà du terme de la route déjà parcourue. On n'a pas la prétention d'aborder, au terme de cette étude financière, les délicats problèmes que soulève la psychologie des religions et des races. Ce qui est certain, c'est que la Turquie a donné dans ces dernières années, malgré les défauts criants de son organisation administrative, de remarquables preuves de vigueur et de vitalité; c'est que la succession de « l'homme malade » n'est pas encore près de s'ouvrir; c'est que toutes les Puissances, ou du moins la plupart d'entre elles, ont intérêt au maintien de l'Empire ottoman; c'est que le bon ordre de ses finances est une des garanties essentielles de sa stabilité, que le décret de Mouharrem, consciencieusement appliqué depuis vingt ans, a manifesté chez lui la volonté bien arrêtée de rompre avec les mauvaises habitudes du passé, et que tout nouvel effort qui sera tenté par lui en ce sens, soit avec ses seules forces, soit avec le concours de la diplomatie, servira la cause de la paix européenne et de la civilisation.