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CHAPITRE XXX

l'œuvre financière du consulat

^ icr. Les premières opérations du Consulat mériteraient intrinsèquement beaucoup de critiques. — § 2. Elles réussirent cependant. Causes légitimes de leur succès. — § 3. Les budgets, après l'an X, malgré la guerre, aménagent d'une manière remarquable leurs recettes et leurs dépenses. — § 4- Mais Bonaparte concentre dans ses mains tous les pouvoirs financiers. Excès de son omnipotence. — § 5. Forme vicieuse des budgets et absence de crédit public. — § G. Résumé de l'œuvre financière du Consulat.

| i er . — Les premières opérations financières du Consulat mériteraient intrinsèquement beaucoup de critiques.

Les premières opérations financières du Consulat, c'est-à-dire , celles qui eurent pour objet, au lendemain du Directoire, la liquidation du passé et la restauration de l'ordre, considérées isolément et intrinsèquement, pourraient comporter un jugement sévère.

Supposez, par exemple, qu'elles n'aient pas réussi, que de critiques les eussent accablées!

L'invention, dirait-on d'abord, leur fit complètement défaut

elles so bornèrent à rééditer des pratiques anciennes, ou des projets déjà discutés et presque adoptés par les gouvernements précédents. Ainsi, les ventes de domaines nationaux n'offrirent évidemment rien de nouveau, non plus que les ventes de marais salants, ni la subvention de guerre de 25 centimes additionnels aux contributions directes qui continua à surcharger aveuglément la seule ressource permanente des budgets. Les rachats de rentes foncières, la suspension des délégations remirent simplement en honneur des propositions que le Directoire avait failli décréter. A peine vit-on trancher sur ce fond banal les cautionnements en numéraire exigés des comptables et des titulaires d'offices, ainsi que les rachats en argent des conscrits libérés. Mais c'est tout. Rien d'original certainement dans les avances demandées aux banquiers, recours habituel des gouvernements besoigneux; encore moins dans l'émission proposée d'assignats sous forme d'inscriptions foncières, singulière contrefaçon révolutionnaire, qu'arrêta heureusement au passage la commission intermédiaire des Anciens.

Non seulement ces divers moyens n'étaient pas neufs, mais ils manquaient de plan. Aucune vue d'ensemble ne présida à leur aménagement, ils se succédèrent sans ordre ni méthode. Le gouvernement inopiné du 19 brumaire n'avait pas, sans doute, et ne pouvait avoir tracé, avant d'arriver au pouvoir, sa ligne de conduite financière. Obligé de marcher devant lui au jour le jour, il dut se borner à saisir les circonstances, à pourvoir aux obligations urgentes, à aplanir les obstacles auxquels il se heurtait, faisant son possible quotidiennement pour assurer la vie du lendemain. Telle est l'excuse. Il n'en reste pas moins une impression

de décousu, d'éparpillement qui choque dans les combinaisons de l'époque.

Enfin, continuerait-on à objecter, la rectitude mêmede certaines solutions peut prêter à des appréciations fâcheuses. Etait-il loyal de suspendre les délégations en cours à l'égard desquelles la foi publique semblait engagée ? De même, pouvait-on correctement payer en rentes au pair, c'est-à-dire avec un déchet considérable, les créanciers des ans VIII et antérieurs, détenteurs de mandats payables en argent (i) ?

En résumé, rien de neuf, absence de plan, incorrection môme de certains procédés, avec la seule excuse de la nécessité, déjà invoquée à satiété par les gouvernements révolutionnaires, telle est la condamnation qu'aurait pu formuler la postérité, si les opérations du Consulat avaient échoué comme celles du Directoire.

Est-ce à dire qu'il faille s'incliner aveuglément devant le succès? En aucune façon. Il s'agit seulement, une fois ce succès constaté, d'en rechercher les causes là ou elles se trouvent, c'est-à-dire ailleurs que dans le libellé même des divers projets mis à exécution. Pourquoi ces projets, jusque-là impuissants, devinrent-ils subitement féconds en résultats ? Par des raisons supérieures à euxmêmes.

(i) Observons que les deux actes ci-dessus sont les seuls que Ton puisse taxer d'incorrects. Au contraire, d'une manière générale, le Consulat s'attacha à manifester son respect pour la foi publique : il en donna spécialement un témoignage éclatant par le rétablissement, dès la fin de l'an VIII, du payement des rentes et pensions en numéraire et à leur échéance.

§ 2 . — Véritables causes du succès de ces premières

opérations.

En premier lieu, la politique générale inaugurée le lendemain du coup d'Etat, adéquate aux vœux du pays, rompant avec les errements révolutionnaires (i), restaura immédiatement la confiance, élément primordial, chacun le sait, de réussite en matière financière. Le Consulat ne conquerra jamais, sans doute, cette confiance à long- terme qui rassure les souscripteurs de rentes perpétuelles contre les éventualités de l'avenir le plus lointain et crée le crédit public. Nous le verrons bientôt. Mais il suscita spontanément la confiance actuelle qui desserre la bourse des contribuables, qui transforme ceux-ci, de payeurs récalcitrants vis-à-vis d'un gouvernement décrié, en payeurs exacts, même empressés, quand l'enthousiasme patriotique s'en mêle, comme après le 1 9 brumaire. Aussi vit-on les contributions directes ,seule ressource budgétaire normale sur laquelle le nouveau ministre des finances pouvait compter, sortir de leur langueur et devenir productives immédiatement. De même, la fortune sourit aux affaires extraordinaires, rachat de rentes foncières, versement de cautionnements, escompte d'obligations des receveurs généraux, apports des délégataires, emprunts à court terme, etc., que des influences con-

(i) « Il est difficile de se figurer dans quel état de soulagement et de bonheur « se trouva bientôt la France, lorsque, après dix ans de guerre civile, d'anar- « chie, de discordes sanglantes, après la chute d'une ignoble domination, on « voyait l'ordre public se rétablir comme par miracle. » (Souvenirs du baron de Barante).

traires auraient continué à stériliser. En un mot, grâce à la résurrection subite de la confiance, ce qui semblait impraticable et chimérique quelques mois auparavant put être réalisé.

En second lieu, l'exécution même des mesures adoptées fut suivie avec une autorité et une précision que n'avaient pas connues les gouvernements précédents. Encore ici réside, on le sait, un élément essentiel de succès financier. L'opération bursale la mieux conçue ne va jamais toute seule; l'argent abesoin qu'on laide à sortir des poches. Or, Bonaparte possédait le mérite, que nous lui avons déjà reconnu, de savoir parfaitement choisir ses subordonnés. A la tôte des administrations fiscales, il plaça donc des hommes, non seulement intelligents et compétents, mais rompus au travail, qui, d'une manière incessante,surveillèrent scrupuleusement les détails de l'exécution, sans rien laisser au hasard, sans que jamais la politique, comme autrefois, les détournât de leur constante sollicitude, aidés, au contraire, dans leur tâche par la collaboration inespérée du chef du gouvernement lui-môme.

Cette collaboration de Bonaparte, troisième cause du succès de la restauration financière, ne possédera pas toujours une si heureuse influence, puisque nous la verrons dégénérer en usurpation. Mais, tant qu'elle demeurera correcte, elle sera merveilleusement fructueuse. A cette époque de début, ce qui tempère l'activité envahissante, l'omnipotence instinctive du premier Consul, au moins en matière de finances, c'est la masse des autres affaires, nouvelles pour lui et d'une importance capitale, qui l'assaillent simultanément : prise de possession du pouvoir, élaboration de la nouvelle constitution, élimination de Sieyès, choix des membres des grands corps de l'État, suspension des hostilités en Vendée, négociations

avec les cabinets étrangers, préparatifs de campagne, etc. Cependant telle était la puissance de son génie qu'il eût suffi à tout si une seconde raison, l'imperfection de ses connaissances personnelles dans la matière, ne l'avait retenu. II acquerra vite ce qui lui manque, soyons-en sûrs. Provisoirement, il n'en doit pas moins s'en remettre, pour une large part, aux hommes pratiques qui détiennent les portefeuilles sous ses ordres, avec lequels il gouverne sans trop sortir de son rôle, ni sans trop empiéter sur le leur, équilibre de forces qui produit des prodiges.

Est-ce à dire que Bonaparte s'abstint d'intervenir personnellement en toute circonstance? Personne ne voudrait le croire. Ce fut lui, par exemple, qui brusqua la solution à l'égard des délôgataires récalcitrants, qui, dans sa hâte d'abolir l'emprunt forcé, désigna pour le remplacer les contributions directes, seule ressource immédiatement disponible. Ce fut lui qui harangua les capitalistes de Paris dans son cabinet afin d'en obtenir un prêt temporaire. C'est son aversion contre les fournisseurs déloyaux qui fit consolider leurs créances arriérées en rentes à si bas taux. L'idée des cautionnements en numéraire, celle du rachat des congés des conscrits, celle du rachat des rentes foncières et des rentes mixtes, dit-on, lui appartiennent en propre. Il faut bien que sa personnalité éclate en maintes occasions. Toutefois, la trace n'apparaît pas encore de cette intervention uniformément impérieuse dont il abusera plus tard. Les ministères des finances et du trésor ne manœuvrent pas encore, sous son contrôle incessant et minutieux, comme de simples régiments. Il écoute les avis, il les sollicite môme, il s'instruit à l'école des hommes de mérite dont il a su s'entourer, non sans leur communiquer son impulsion évidem-

ment, non sans les dominer de son ascendant, mais avec la réserve hiérarchique d'un chef d'Etat vis-à-vis de collaborateurs possédant sa confiance. Chacun ainsi cantonné dans le champ de ses attributions, maître d'y déployer le maximum de ses facultés, un seul but étant poursuivi en commun, celui de restaurer les finances et d'assurer l'équilibre des budgets, bientôt, grâce à ces efforts concordants, ce but se trouve atteint, en l'an X, deux ans à peine après le 19 brumaire.

Telles furent les causes supérieures, qui, beaucoup mieux que le mérite intrinsèque, très discutable, on l'a vu, des combinaisons adoptées, firent réussir les premières opérations du Consulat : confiance du pays poussée jusqu'à l'enthousiasme dans son nouveau gouvernement, surveillance exacte et constante de l'exécution des mesures décrétées par des hommes exceptionnellement compétents et laborieux, enfin, au-dessus de ces germes essentiels de tout succès financier, le génie de Bonaparte contenu dans les bornes d'une sage et relative modération, préservé des excès qui le perdront plus tard .

§3. — Aménagement remarquable des budgets après Van A\

Dans la seconde période du Consulat, le travail courant d'une administration normale succède à l'œuvre de liquidation du passé. Les ruines du Directoire sont déblayées. A leur place s'élève un édifice nouveau, bien aménagé. Les recettes des budgets suffisent à leurs dépenses, les unes et les autres consolidées au niveau moyen de 5oo millions par an pour laduréede la paix. Sans doute,

les anciens reliquats ne sont pas tous apures; le Grand-Livre n'a pas fini d'inscrire les vieilles créances du tiers provisoire ; les capitaux de cautionnements détournés de la caisse d'amortissement ne lui sont pas encore restitués intégralement. Mais les annuités inscrites parmi les dépenses publiques pour ces différents objets permettent d'entrevoir une prompte et complète régularisation, si les bonnes traditions persistent. Ce n'est donc plus une période de crise comportant un jugement exceptionnel. C'est une situation normale dont les opérations passent sous l'étalon de la loi commune. Voyons si cet étalon leur demeure favorable.

Envisagés dans leurs chiffres, les budgets de l'an XI et de l'an XII présentent incontestablement une apparence très correcte si l'on tient compte, bien entendu, de l'état de guerre qui ne tarde pas à surgir. Même, cet état de guerre démontrera particulièrement leur stabilité. Car, malgré les préparatifs belliqueux, les impôts rentrent avec une régularité surprenante, apportant, au delà du contingent prévu, le tribut de leurs plus-values spontanées. Des dégrèvements sont concédés sur la contribution foncière en vue de favoriser sa péréquation. Les ressources extraordinaires, inévitables en de telles conjonctures, n'excèdent pas la proportion de i5, 5o p. 100 du total pour l'an XI (i) et de 26, 5o p. 100 pour l'an XII (2), taux qui commencent à devenir inquiétants pour ce dernier exercice, mais qui se justifient, en somme, du moment que la guerre persiste, du moment surtout que, mal-

(1) Pour l'an XI, 99 millions de ressources extraordinaires, sur un total budgétaire de 632 millions.

(2) Pour Tan XII, 216 millions de ressources extraordinaires, sur un total budgétaire de 8o4 millions et demi.

gré la guerre, aucune réduction n*est apportée à la dotation des services civils.

Car telle est la caractéristique de ces deux exercices de comprendre parmi leurs dépenses, en môme temps que d'énormes frais d'armements militaires et maritimes, la continuation de larges subventions pour les œuvres de paix : réfection des routes effondrées sous la Révolution, ouverture de routes,' nouvelles, creusement de canaux, amélioration des rivières et des ports maritimes, défrichement des marais, tout un magnifique programme de travaux publics réalisé sur un territoire agrandi; en plus, payement des rentes continué avec une exactitude scrupuleuse, arrérages des pensions et rentes viagères rétablis à leur échéance au moyen d'un double trimestre au début de Tan XII, liquidations arriérées du Grand-Livre poursuivies et activées par des allocations spéciales, restitutions des fonds de cautionnements effectuées à leur date et pour le chiffre convenu à la Caisse d'amortissement, etc. Enfin, maintien de l'unité des budgets (i), malgré la tentation de profiter de la situation pour créer une catégorie distincte de services extraordinaires.

Cependant pourquoi ressort-il de cette correction apparente une impression moins favorable que des défectuosités antérieures? C'est qu'en l'an VIII et en l'an IX les finances progressaient heureusement vers une sorte de perfection dont la limite demeurait imprécise, tandis que maintenant commencent à apparaître, d'une

(i) Les lois de règlement des exercices de Tan XI et de Fan XII résument, en effet, toutes les opérations dans un seul chiffre, 63a. 27g. 533 francs pour l'an XI, et 8o£. 43 1.555 francs pour Tan XII.

manière certaine, des symptômes fâcheux de décadence que l'Empire accentuera. Dès l'an XI et dès Tan XII, en effet, l'observateur impartial, sans profiter du trop facile avantag-e que donne la connaissance de l'avenir, peut découvrir les vices et les causes de ruine du système. Du moment que Bonaparte concentre exclusivement en lui tous les pouvoirs financiers, rien ne saurait lui survivre, rien de définitif ne sera fondé!

| 4- — Eoccès de concentration des pouvoirs financiers dans les mains de Bonaparte.

Déjà la prédominance progressive des recettes extérieures gagées sur la victoire a été constatée, recettes propres à Bonaparte, destinées à périr avec sa fortune. Sa mainmise sur toutes les branches de l'administration financière aura le même sort. Cette mainmise, depuis la rupture du traité d'Amiens, s'exerce d'une manière universelle et absolue. Le premier Consul domine maintenant ses ministres avec une pleine omnipotence, domination, d'ailleurs, acceptée et même exaltée par ceux qui la subissent. Gaudin, Mollien, Barbé-Marbois rappellent avec enthousiasme sa science, sa connaissance des détails, sa mémoire, ses facultés de travail, la promptitude de ses vues, la clarté de son coup d'œil, sans se plaindre jamais de l'amoindrissement qu'une telle supériorité leur faisait subir, admirant jusqu'à la précision et la justesse des reproches qu'il leur adresse. Ce n'est pas un tyran qui opprime et terrorise ses subordonnés, qui les contraint par force à l'obéissance, c'est un homme supérieur devant lequel ceux-ci s'in-

clinent spontanément. Sa puissance d'absorption n'en devient que plus complète et plus inquiétante. Tout se résume en lui ; il établit les budgets et les comptes, il prescrit les mouvements de fonds, il gouverne le trésor, il presse les rentrées, il active la délivrance des ordonnances de payement, il règle lui-même les échéances des traitements dans chaque ministère (i). Barbé-Marbois , ministre du trésor, est particulièrement surveillé. Gaudin, qu'il s'abstient toujours de gronder, reçoit de longues observations sur ses budgets, sur le rendement des impôts ; la forme de ses comptes lui est dictée; chacun des trois chapitres du Compte des finances de Tan X, par exemple, se voit remanié par Bonaparte dans les moindres détails (2). Mollien, sur son ordre, soutient les cours de la Bourse. Sans cesse, dans sa correspondance, reviennent ces expressions : je désire, je préfère, je voudrais, je ne voudrais pas. Les recettes du budget de l'an XI sont portées d'emblée à 58o millions par l'augmentation ad nutum des prévisions de l'enregistrement jusqu'à 187 millions (3) A Barbé-Marbois, il écrit : « Je viens d'augmenter le service de germinal de 4 millions. Je désire que, dans la matinée de demain, vous négociiez les 3o millions que vous vous étiez réservés pour vendémiaire, savoir... (4). »

De tels échantillons montrent suffisamment jusqu'à quel point sa main pénètre dans tous les rouages, même les moindres, comment les chefs de l'administration financière, ministre du Trésor et ministre des finances, sont traités par ce chef suprême sur le

(1) Circulaire datée de Saint-Cloud,, 20 fructidor an XL

(2) Saint-Cloud, le 24 nivôse an XI.

(3) Saint-Cloud, 18 nivôse an XI.

(4) Paris, le 20 ventôse an XI.

L'OEUVRE FINANCIÈRE DU CONSULAT 351 pied de simples commis, dont la dualité importe peu puisque l'unité se reconstitue en lui.

Ce qui devient beaucoup plus grave que cette subordination des ministres, c'est la subordination des représentants du pays. Tout contrôle, tout frein disparaît; les garanties constitutionnelles sont anéanties. Pendant la première période du Consulat, les délibérations du Tribunat gardaient encore quelque velléité d'indépendance et Ton a pu souvent constater l'heureuse influence des objections formulées par les membres les plus éminents de cette assemblée. Mais, à partir de Tan X, lorsque l'épuration du 22 ventôse an X a produit son effet, le mutisme devient universel, ou plutôt le Tribunat ne parle plus que pour approuver servilement, ou se répandre en louanges exagérées pires que le silence. Comme le Corps législatif, de son côté, vote sans émettre aucun avis préalable, les projets du maître sont enregistrés automatiquement.

| 5. — Forme vicieuse des budgets et absence de crédit public.

Aussi la forme vicieuse de présentation et de vote des budgets, dénoncée avec tant de vivacité en l'an VIII et en l'an IX, alors qu'ellepouvail être excusable, n'est-elle pluscritiquée par personne. Maintenant que l'ordre est rétabli, l'irrégularité passe inaperçue et se consolide; le mal, déclaré provisoire au début, devient définitif. Toujours un seul chiffre ouvre en bloc les crédits afférents à l'année suivante ; puis, en cours d'exercice, ce chiffre unique, grossi d'un supplément ne se subdivise toujours tardivement

qu'en une vingtaine d'allocations tout au plus. L'apparence môme n'est pas sauvée. Le pays et le parlement ne sont pas éclairés. D'autant que les exposés des motits et les rapports des conseillers d'Etat et tribuns ne contiennent, en général, que des renseignements insignifiants, très étendus sur les points dénués d'intérêt, nuls sur les points essentiels. Seuls peut-être les Comptes généraux annuels des finances et du Trésorauraient pu permettrc,après coup, de pénétrer dans les détails ; en tous cas, leur création fait honneur aux ministres de l'époque. Mais les formes hiéroglyphiques de la comptabilité y obscurcissent encore la plupart des tableaux et, quant au rapport placé en tête (i), il évite trop souvent d'aborder les sujets réservés, c'est-à-dire précisément les sujets particulièrement utiles à connaître.

Les gens de Bourse, d'ailleurs, ne s'y trompaient pas ; leur cote apprécie la situation à sa juste valeur. D'un seul chiffre, celui des cours quotidiens, ils résument, mieux que n'a pu le faire cet exposé, la politique financière de Bonaparte. A 5o ou 60 francs, en effet, le taux de la rente 5 p. 100 signifiait : rien de durable, du viager au lieu du perpétuel (2). Pendant ce temps, en Angleterre, où le règne du parlement assurait la continuité du pouvoir, le 3 p. 100 atteignait G5 à 70 francs, soit un niveau presque double du nôtre.

Bonaparte ressentait vivement l'injure anonyme et implacable que lui faisait ainsi la Bourse.

(1) Malgré ses lacunes, ce rapport aux Consuls, placé en tête des Comptes des finances et du Trésor, contient encore les plus intéressants renseignements que Ton puisse consulter sur la marche annuelle des affaires financières.

(2) Voir ce que dit à ce sujet Necker, dans son ouvrage intitulé Dernières vues de politique et de finances, dont il est parlé au chapitre XXVI.

La sincérité de l'indice, dont il comprenait toute la portée, l'exaspérait. Cependant il s'entêtait à ne pas en tirer profit (i), cherchant plutôt à en tirer vengeance. Par des moyens qu'on peut qualifier d'enfantins, il essaya de soutenir les cours et de combattre les spéculateurs. Inutile de dire qu'il n'y réussit jamais. De guerre lasse, il se réfugia dans une sorte d'abstention, jurant que de son vivant aucune émission d'emprunt n'aurait lieu. Ce fut là, en effet, le point caractéristique de sa gestion en matière de crédit public. Aucun emprunt ne fut émis; les négociations de rentes, soit par souscription publique, soit par l'intermédiaire des banquiers, soit par ventes directes, demeurèrent inconnues sous son administration (2). Évidemment, les emprunts en eux-mêmes n'ont rien de recommandable, et le premier Consul fit bien de les condamner en tant que système. Certaines circonstances ne les rendent pas moins nécessaires. Sous le Consulat précisément, lorsqu'en présence d'impôts insuffisants et de besoins immédiats on dut se procurer des fonds par des opérations extraordinaires de toute nature, quelquefois suspectes, il eût peut-être mieux valu recourir ouvertement à la voie les emprunts, s'ils avaient alors été possibles. Deux avantages en seraient résultés : l'économie d'abord, car jamais l'État, en lui supposant quelque crédit, n'aurait emprunté sur le marché aux taux exorbitants de 12 ou 18 p. 100 que coûtèrent longtemps les escomptes d'obligations des receveurs

(1) Bonaparte était incapable, d'ailleurs, d'en tirer profit. Par l'essence même de ses qualités, il demeura, et devait demeurer, toujours rebelle au crédit.

(2) Beaucoup d'emprunts furent contractés sous forme de rentes remises aux créanciers, et sous d'autres formes indirectes. Mais il n'en fut émis aucun sous forme de rentes négociées. Voir le chapitre XVII.

généraux. Puis le crédit public aurait été fondé, tandis que nulle trace n'eu existait à la fin de l'Empire : grave lacune que la Restauration devra combler de toutes pièces.

§6. — Résumé de V œuvre financière du Consulat.

Un seul homme, en résumé, gouverne les finances du pays sans contrôle : telle est la situation que le Consulat va léguer à l'Empire, et que l'Empire ne fera qu'aggraver . Pour le moment, cependant, si l'on veut bien s'abstraire de l'avenir et croire à la durée de l'ordre présent — ce qui précisément était impossible — l'admiration peut se donner carrière.

Bonaparte posséda toutes les qualités d'un véritable administrateur. Dédaignant les inventions empiriques, les utopies et les panacées, il fonda son succès, non sur le choix même des moyens qui ne furent jamais bien extraordinaires dans ses mains, mais sur l'aménagement attentif de ces moyens, sur une scrupuleuse vigilance pour les mener incessamment vers te but désiré, sans rien laisser au hasard, jusqu'à ce que ce but ait été définitivement atteint, grâce à de laborieux et persistants efforts. Voilà bien, comme nous le disions, le véritable caractère d'un grand administrateur : par des procédés à la portée de tous, il réalise ce que tous cependant n'ont pu faire. Le secret de la résurrection des finances après le 19 brumaire réside dans l'exécution de ce programme. A ce moment, il fallait sauver le pays d'une ruine certaine et fonder un régime nouveau. Sauveur et fondateur, rien ne convenait mieux au génie de Bonaparte. Il remplit merveilleusement l'un et l'autre rôle. D'autant qu'on ne lui demandait

alors que de réussir, sans discuter les pleins pouvoirs dont la force des choses l'autorisait à s'emparer. Une fois l'ordre rétabli, après cette magnifique année de l'an X, année de triomphe financier, ses qualités ne se démentent pas. Il reste un admirable organisateur. Les préoccupations suscitées par l'attitude de l'Angleterre, puis par la rupture consommée et par les immenses préparatifs de guerre maritime et continentale, auxquels il semblerait devoir s'adonner tout entier, ne l'empêchent pas de continuer à diriger l'administration du pays avec pleine autorité et plein succès. Les budgets de Tan XI et de l'an XII pourvoient à tout, même aux grands travaux publics activement poussés concurremment avec les armements. Sa propre politique extérieure fournit les ressources supplémentaires qu'exige ce double appareil de dépenses. Si une telle puissance créatrice et organisatrice mérite, à juste titre, d'être admirée, restons sur ce sentiment d'admiration, puisque notre exposé s'arrête à l'avènement de l'Empire.

Néanmoins, pour conclure, est-il prématuré de se demander : que survivra-t-il de tant de travaux et de génie?

Le fait du rétablissement inespéré de l'ordre après le 19 brumaire survivra, d'abord, à coup sûr. Alors le pays semblait devoir sombrer dans un désastre imminent si une main puissante, le relevant tout à coup, ne l'avait, pour ainsi dire, recréé à nouveau. Personne autre que Bonaparte n'eût été capable d'accomplir un tel miracle de résurrection, qui restera toujours légitimement à son actif.

Puis, les contributions directes, sous la forme qu'il leur restitua, demeurent encore debout : remaniées par le Consulat dans leur assiette et dans leur mode de perception, consolidées par

l\Empire qui inaugura le cadastre parcellaire, elles continuent à posséder, depuis le début du xix e siècle, une solidité et une productivité dont la France n'a cessé de profiter, surtout à ses mauvais jours.

Les impôts indirects, rétablis avec prudence, à leur heure, en l'an XII, copiés, dans la mesure du nécessaire, sur les précédents de l'ancien régime, adaptés au nouveau tempérament de la nation, développés par étapes d'année en année, jusqu'en i8j4, forment encore, de même, un des plus riches apanages de notre revenu public.

La Banque de France, sortie toute armée du cerveau du premier Consul en l'an VIII, dotée en 1806 de ses statuts définitifs, a pu voir célébrer son centenaire sans que ce les bases fondamentacc les » de l'établissement aient subi de modifications. Les chiffres, sans doute, ont progressé. Mais, disait le gouverneur devant l'assemblée des actionnaires du 21 janvier 1900 : « les prévisions rai- <c sonnées des hommes, dont les idées et les vues ont servi de base ce a. nos statuts, ne se confinaient pas dans le présent, ni dans un a lendemain immédiat... créée pour faciliterles transactions com- « merciales et modérer le taux de l'intérêt, la Banque a, pendant ce un siècle entier, accompli sa double tâche. »

En même temps, toute une série de mesures imprimaient au personnel de l'administration du pays, spécialement à celui de l'administration financière, cette étonnante cohésion, cette remarquable stabilité, qui lui permirent de traverser intact tant de révolutions. C'est autour de l'administration reconstituée par Bonaparte, émergeant seule après nos crises, que vinrent toujours se grouper les forces désemparées de la France.

Voilà, certes, un magnifique bilan, digne de satisfaire les plus hautes ambitions. Faut-il en conclure que Bonaparte a fonde le système financier français? Précisément non. Là s'arrête l'œuvre napoléonienne. Le système financier d'un pays se compose, non seulement de belles institutions éparses, mais d'un budget sincère et contrôlé, réunissant annuellement en faisceau les résultats mêmes de ces institutions, pour les soumettre à la sanction des représentants de la nation. Il se compose, en second lieu, d'un crédit public, gagé lui aussi sur la nation tout entière, qui seule peut inspirer une confiance à portée lointaine.

Or, budgets réguliers et crédit public organisé, rien de pareil, on le sait, ne sortit des mains de Bonaparte. L'histoire des finances du Consulat l'a démontré suffisamment. Ses budgets furent des simulacres, et le crédit public, refusant de se laisser violenter, se déroba devant l'omnipotence du maître.

Tout ce qui reposait sur la nation, en un mot, tout ce qui devait émaner d'elle, et d'elle seule, demeura ignoré du Consulat et de l'Empire.

L'œuvre, malgré ses étonnants mérites, s'arrête donc au seuil môme qu'il eût été nécessaire de franchir pour devenir une œuvre complète et durable, conforme aux besoins d'un pays dont la vie dépasse les limites de la vie d'un homme, si grand soit-il.

TABLE DES MATIÈRES

Préface

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