LES BUDGETS DU DIRECTOIRE
| ier. Obscurité des finances du Directoire. Impossibilité de déterminer, d'après les documents de l'époque, ses déficits annuels. — §2. On peut cependant s'en faire une idée par le budget de l'an VIII, dont hérita le Consulat. La moyenne des insuffisances annuelles devait s'élever sous le Directoire à 3oo ou t\oo millions.
L'équilibre est la première vertu des budgets, mais encore fautil que cet équilibre soit sincère. A ce double point de vue donc, de l'équilibre d'abord, puis de la sincérité de l'équilibre, c'est-àdire de la balance des dépenses normales du pays avec ses recettes normales, chacun des budgets de l'an VIII à Tan XII va faire l'objet d'une étude spéciale, après que nous aurons jeté un coup d'œil sur les budgets du Directoire.
| i er . — Obscurité des finances du Directoire
Les déficits du Directoire furent sans limite, où plutôt insondables. D'après les documents officiels, l'insuffisance annuelle n'aurait atteint que 60 ou 70 millions, chiffre déjà considérable. Mais la vérité allait bien au delà, comme on va le voir. Seulement l'obscurité était telle que certains politiciens osaient taxer de pessimistes les évaluations officielles elles-mêmes, affirmant que le déficit n'existait que dans l'imagination des ennemis de la République ou dans celle des Directeurs désireux de se rendre nécessaires. Le rapport du Comité des Onze, par exemple, rédigé le lendemain du 3o prairial an VII, disait textuellement : « Les diffé- « rents rapports de vos Commissions ont démontré que les recette tes devaient être presque au niveau des dépenses (1). »
Précédemment, Ramel, ministre des finances, avait été obligé d'user de son autorité pour affirmer, dans une lettre imprimée, que le déficit de l'an VII atteindrait au moins 60 à 70 millions, à rencontre de Génissieu, rapporteur de la commission des Cinq-Cents, lequel prétendait que, « s'il y a déficit, il sera de très peu de « chose » (g prairial an VII).
L'obscurité formait donc le point caractéristique des finances du Directoire. Les budgets de prévision ne prouvaient rien. Que Ramel y inscrivît 5o8 millions de recettes, ou que Génissieu poussât hypothétiquement l'évaluation jusqu'à 575 millions, peu
(i) Consolides Cinq-Cents, i er messidor an VII.
BUDGETS DU DIRECTOIRE 269 importait, ni Tune ni l'autre somme ne devant à coup sûr entrer dans les caisses du Trésor. Au moins, les comptes des exercices expirés présentaient-ils des chiffres plus certains? En aucune façon. Les arriérés, les anticipations, les reports d'une année à l'autre, surtout la confusion des papiers dépréciés additionnés avec le numéraire, ou additionnés entre eux malgré leur valeur différente, enlevaient aux totaux toute signification. Ces totaux mômes déconcertaient par leurs anomalies. A peine, par exemple, le rapporteur de la Commission de surveillance, Poullain-Grandprey, chargé de contrôler les exercices antérieurs à l'an VII (i), aborde-t-il l'an V que deux résultats dissemblables, qui devraient cependant être égaux, s'offrent à lui, l'un de 3.47 1 -069.050 fr., l'autre de 3.327.784. 328 fr., différence i43 millions! Des deux parts, il s'agit bien du même bilan et des mêmes écritures de la Trésorerie nationale. Les i43 millions sont-ils en moins ici, ou en trop là? Le rapporteur demeure perplexe. Cependant, comme ces énormes totaux de 3 milliards passés ne représentent que des valeurs fictives, il passe outre pour arriver aux recouvrements en numéraire. Le même embarras s'y renouvelle : d'un côté, la Trésorerie met en ligne 4°2. 190.000 fr.,de l'autre 367.740.942 fr. : différence 34.4^4. 008 fr., toujours saus explications. « Sans doute,
(1) Rapport par Poullain-Grandprcy au nom de la Commission de surveillance de la Trésorerie nationale. Conseil des Cinq-Cents, fructidor an VII. Ce grand travail de 17 pages in-folio, avec 26 pages de tableaux, suivi d'un second rapport de 43 pages également in-folio, contient les renseignements ies plus développés sur les écritures de la Trésorerie nationale.
Observons que les Commissaires delà Trésorerie publièrent un mémoire pour réfuter certaines assertions du rapporteur de la Commission, lequel leur répliqua à son tour.
« ces 34 millions doivent probablement exister dans les recettes.
Nous disons probablement , car telle est cette comptabilité « qu'elle ne nous permet que des conjectures! » conclut alors le rapporteur. A cent ans de distance, nous n'espérons pas mieux réussir que lui à préciser les chiffres. Cependant, par des moyens autres que ceux dont disposait Poullain-Grandprey, on peut, à la rigueur, serrer de plus près la vérité.
§ 2. — Déficit de Van VIII dont le Consulat hérita.
En effet, les évaluations du budget de l'an VIII, revisées dans le sein des nouvelles assemblées consulaires, aboutirent d'emblée à la déclaration d'un déficit de i5o millions environ. Voilà donc, rien que sur le papier, dès le premier aperçu, les 60 ou 70 millions des documents officiels du Directoire transformés en i5o millions. Mais Tan VIII suit son cours et bientôt, vers son sixième mois, le tribun Fabre de l'Aude résume ainsi la situation (1). Sur les contributions directes, évaluées 2G6 millions, les retards, non-valeurs, délégations, payements en valeurs mortes, etc., occasionneront un minimum de décliet de 100 millions. L'enregistrement, doué de plus de solidité, donnera vraisemblablement 129.980.000 fr. Des douanes, il ne faut pas espérer tirer au delà de 8 millions, d'après les résultats des années antérieures. La loterie procurera
v i) Séance du Tribunal du 20 ventôse an VIII. Discours de Fabre de l'Aude. Presque à la même époque, d'ailleurs, Defermon, conseiller d'Etat, dans son exposé des motifs relatif aux cautionnements, formulait au sujet de la situation financière de l'an VIII des appréciations -analogues (26 pluviôse an VIII).
BUDGETS DU DIRECTOIRE 271 6 millions. Diverses autres ressources tant anciennes que nouvelles ajouteront 4° millions. tout permet de prévoir au plus 344 millions de recettes effectives.
En regard, 6oo millions de dépenses. Précédemment môme, les dépenses de l'an VIII avaient été fixées par le Directoire à 8oo millions. C'est tout récemment seulement qu'un vote des Conseils du Consulat vient de les réduire à 6oo millions. Donc, déficit de 256 millions, qui eût atteint 456 millions si les 8oo millions de dépenses primitives avaient été maintenues. Tel est le bilan provisoire de cet exercice de l'an VIII, lorsqu'il passe des mains du Directoire dans celles du Consulat.
Rien n'est plus démonstratif, semble-t-il. Car le Directoire eût été certainement incapable de recouvrer plus ou de dépenser moins que son successeur : il eût même fait le contraire. Donc le minimum de ses déficits aurait plutôt dépassé les s5o millions, ou les 4oo millions que constate la nouvelle administration, sincère et économe, au cours de l'an VIII.
C'est bien à ce résultat, d'ailleurs, que s'arrête Mollien dans ses mémoires: « Plus de six cents millions de dépenses indispensables, a avec moins de trois cents millions de recettes publiques! » Le bilan du Directoire tourne toujours, on le voit, autour de ce minimum de 3oo millions de déficit annuel, très vraisemblable de toutes façons, car les doléances désespérées du ministre des finances Ramel ne s'expliqueraient guère pour une simple insuffisance de 6o à 70 millions; la vérité, autant que l'obscurité des comptes permet de la découvrir, atteignait un chiffre cinq ou six fois supérieur.