‹ Les finances égyptiennesChapitre 9 sur 9 · VI. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

VI. — CONCLUSION

Nous avons examiné les quatre périodes des finances égyptiennes dont nous avions, au début de notre étude, indiqué les limites. Nous y avons ajouté un tableau de la situation actuelle. Essayons, en jetant un coup d’œil rétrospectif, de mesurer le chemin parcouru et de montrer quelles transformations profondes se sont accomplies; comment, d’un régime oriental autocratique, cette gestion financière a passé à l’état de perfection relative où elle se trouve aujourd’hui. Au début, l’Europe ne songe pas à intervenir ; le pacha qui gouverne l’Égypte n’est préoccupé que de satisfaire le Sultan, son suzerain, et d’obtenir, par des subsides ou des présens de diverse nature, une autonomie de plus en plus complète ; l’Égypte ne dément pas son antique renom de fertilité; mais bientôt ses richesses ne suffisent plus aux

REVUE DES DEUX MONDES

appétits dévorans d’un Saïd, ni surtout d un Ismaïl. Les impôts versés par les fellahs, à grand renfort de corvée et de courbache, produisent des sommes énormes, mais inférieures encore à celles qu’exigent les prodigalités du maître, qui couvre le Laire et Alexandrie de palais et s’attribue en même temps, à lui et aux siens, une partie des terres les plus riches delà nourricière vallée du Nil. Il faut emprunter. On s’adresse à l’Europe : à partir de 1862, une série d’opérations conclues avec les financiers de Paris et de Londres ont toutes pour but d’amener des millions dans les caisses khédiviales; aucune forme d’emprunt n’est négligée : dette consolidée, amortissable, obligations gagées sur des terres, assignations de revenus spéciaux, bons du Trésor, dette flottante d’administrations particulières. Les taux auxquels sont obtenues les avances deviennent monstrueux, ils s'élèvent à 30 pour 100 l’an; et,en dépit, ou plutôt à cause même de cette exagération,le crédit se resserre de plus en plus. Tous les symptômes avant-coureurs de la catastrophe s’accumulent ; après avoir eu recours aux multiples expédiens que l’ingéniosité de son esprit a pu lui suggérer, le Khédive est acculé à la faillite inévitable et se voit contraint de suspendre ses paiemens.

L’Europe s’émeut alors : la France et l’Angleterre, dont les nationaux forment le gros des créanciers lésés, font entendre leur voix. Ismaïl paraît réorganiser à la fois la dette et l’administration, les soumet au contrôle de deux hauts fonctionnaires, désignés par les cabinets de Paris et de Londres, et institue une commission de la Dette publique, où sont appelés à siéger des représentans de la France, de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Autriche. Cette seconde période, celle du condominium anglo-français, ne dure pas longtemps. Le Khédive supporte impatiemment 1 intervention quotidienne des contrôleurs généraux ; il ne tient pas les engagemens souscrits par lui ; il est déposé et remplacé par son fils Tewfik. Celui-ci, plus docile, cède aux conseils de l’Europe, et, par la loi de liquidation, règle en 1880 le sort des porteurs des diverses catégories de dette. La commission internationale de la Dette est organisée fortement et mise en possession, dune façon effective, des revenus qu’elle doit employer au paiement des créanciers. Les commissaires sont reconnus comme représentans légaux de ces derniers, et, à ce titre, autorisés à poursuivre, devant les tribunaux mixtes institués en 1875, l’administration des finances égyptiennes. Durant cette troisième

période, qui s’étend jusqu’à l’insurrection d’Arabi-Pacha, le contrôle s’exerce avec efficacité. A partir de 1882, et de la bataille de Tell-el-Kébir, qui supprima pour toujours, semble-t-il, les velléités d’indépendance et d’autonomie nationales, si tant est que ces velléités aient jamais existé, le contrôle anglo-français disparaît; la Caisse de la Dette et la commission internationale subsistent; mais un travail incessant se poursuit, de la part des autorités anglaises, pour se substituer partout au gouvernement du Khédive. En matière financière, elles s’efforcent de diminuer les pouvoirs de la commission internationale. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail des nombreux incidens qui ont mis en relief cet antagonisme, ni d’indiquer comment, pour des raisons de politique générale, certains représentans des créanciers européens ont fait cause commune avec ceux qui portaient atteinte aux droits dont la défense leur était confiée. Cherchons seulement à établir, avec impartialité, quelle influence la prépondérance anglaise a eue et a encore sur le développement des finances égyptiennes. Il est incontestable que le protectorat de fait, sinon de droit, exercé au Caire par la nation du monde dont le crédit est coté le plus haut, n’a pu nuire à celui du pays où elle faisait acte de suzeraineté : les diverses conversions ont été facilitées parla présence des troupes anglaises. Mais ces opérations eussent été possibles par la seule vertu de la commission internationale de la dette, émanation des six grandes puissances, dont l’une ou l’autre, sinon l’ensemble, eût toujours été prête à appuyer les droits des commissaires, au cas où le Khédive les eût méconnus.

D’autre part, si cette sorte de reflet du crédit anglais a pu élever la cote des fonds égyptiens et les faire rechercher comme placement par la Cité de Londres, il convient de rappeler que, à plus d’une reprise, les exigences du gouvernement égyptien, qui ne faisait en cette circonstance qu’exécuter les ordres, à peine déguisés sous des formes courtoises, de l’impérieux lord Cromer, résident anglais et haut commissaire de la reine, ont entamé les réserves accumulées par la Caisse de la Dette. La loi internationale de liquidation et les décrets ultérieurs avaient voulu que ces réserves atteignissent promptement le niveau à partir duquel 1 amortissement de la dette eût suivi un cours régulier. Quand on réfléchit que les diverses catégories de cette dette représentent presque toutes des sacrifices considérables faits autrefois par les porteurs, on est en droit de regretter que les stipulations des contomk cli. — 1899. 38

REVUE DES DEUX MONDES

trats qui les régissent ne soient pas exécutées dans leur intégralité. On peut redouter que les revenus qui leur ont été attribués ne soient détournés un jour de leur emploi spécial et que le service des obligations ne redevienne une charge ordinaire d’un budget, qui pourrait être de nouveau en déficit, s’il plaisait à la Grande-Bretagne de lui imposer telle ou telle dépense que bon lui semblerait. Alors même que cette prévision ne se réaliserait pas, la méconnaissance du droit n’en est pas moins formelle et regrettable.

Cette question de l’amortissement peut être envisagée à un double point de vue. Il est certain que, aussi longtemps que le service d’un intérêt convenable paraît assuré aux porteurs de titres d’une dette, il ne semble pas que le remboursement au pair de ces titres ait pour eux une bien grande importance ; dans certains cas, il constitue pour eux une gêne ou tout au moins une contrariété, en les obligeant à se préoccuper du remploi de leurs fonds lorsque leurs titres sont appelés au remboursement. Ce dernier leur inflige même une perte apparente, lorsque la cote de leurs obligations s’est élevée au-dessus du pair, postérieurement à l’acquisition qu’ils en ont faite; ou une perte réelle, quand ils ont payé une prime pour acheter leurs fonds. Mais ces considérations sont secondaires, lorsqu’il s’agit de déterminer la politique financière générale d'un État, qui a le devoir strict de travailler, par toutes les voies possibles, à l’extinction, ou tout au moins à la réduction, de sa dette. Il est impossible de dire, à aucun moment de l’histoire financière d’aucune nation, que le Grand Livre de la dette est irrévocablement fermé. Il faut songer aux époques de crise, celles où le Trésor devra emprunter ; et, en prévision de cet avenir, il convient, quelque belles que soient les apparences de 1 heure présente, quelque bien assis que semble un budget, de réduire le fardeau des emprunts. C’est ce que les arrangemens internationaux de l’Egypte avaient eu en vue.

Le régime 'financier que nous avons décrit est compliqué : ma.s il est né des vicissitudes politiques que le pays a subies depms 1 intervention de la France et de l’Angleterre, suivie de celle des autres grandes puissances. Tel qu’il est, il a rendu d’immenses services a la nation et a ses créanciers, dont les intérêts ont été sauv gardes par la Caisse de là Dette avec une sagesse et une prudence a laquelle ,1 est impossible de ne pas rendre hommage. La France, par force même des choses, en vertu de l’histoire et des tradi-

tions d’un siècle, représente encore aujourd’hui au Caire l’élément le plus important après la Grande-Bretagne : nos compatriotes sont porteurs des deux tiers environ de la dette égyptienne ; le Crédit lyonnais est le banquier de la Caisse de cette dette; nous avons fondé le Crédit foncier égyptien, dont les principaux actionnaires et obligataires sont Français ; nous avons des intérêts dans de nombreuses compagnies industrielles; beaucoup de maisons de commerce d’Alexandrie sont dirigées par des Français, ou sont en relations étroites avec Marseille et Paris. Les trois cinquièmes des administrateurs et presque tout le personnel du canal de Suez sont français. Notre commerce avec l’Egypte nous place au troisième rang, après l’Angleterre et la Turquie pour les importations; après l’Angleterre et la Russie pour les exportations. Il ne serait pas conforme à l’intérêt de l’Europe que les Anglais modifiassent un organisme créé par sa volonté et qui se compose, non seulement de la Caisse de la Dette et des administrations soumises à son contrôle, mais des tribunaux mixtes. Nous n’avons pu, dans notre étude, nous étendre sur cette institution judiciaire, dont nous avons seulement mentionné la création en 1875. Elle se lie cependant à la question financière, puisqu’elle permet aux créanciers du Trésor de poursuivre utilement l’exécution des engagemens pris vis-à-vis d’eux. Depuis le quart de siècle qu elle existe, elle a fait ses preuves, et, — comme le rappelait l’autre jour M. E.-M. de Yogüé, dans l’éloquent article qu’il consacrait à la mémoire de Nubar-Pacha, —le Khédive dut s'incliner devant elle, le jour où les huissiers affichèrent sur le palais d’Abdin les exploits décernés contre Son Altesse. Alors même que les opérations de rachat qui se poursuivent auraient, d’ici à 1905, fait disparaître la dette de la Daïra et des Domaines, la dette privilégiée et la dette unifiée subsisteront et exigeront le maintien des garanties internationales dont elles sont entourées et que rien ne saurait remplacer. D’autre part, nous venons de rappeler comment l’administration de la justice se lie à celle des finances; lune et l’autre sont sous la protection des puissances, qui doivent rester unies pour assurer le maintien d’un ordre de choses aussi salutaire à l’Égypte qu’aux Européens établis dans la vallée du

Raphaél-Georges Lévy.

Page 1