LES DUPIN DE CIIENONCEAUX
lesse citée comme un modèle. « Toujours douce, disait d'elle son ami l'abbé de Saint-Pierre, toujours aimable et surtout toujours raisonnable, toujours polie, et par conséquent toujours heureuse. » Observation très juste, car une politesse constante désarme les inimitiés et gagne les cœurs.
Du reste, toutes ces perfections de M""Dupin eurent leur récompense. Jamais femme ne fut aussi adulée, aussi courtisée avec une respectueuse admiration. Jean-Jacques Rousseau, qu'elle avait pris comme secrétaire avant de lui confier l'éducation de son fils, J.-J. Rousseau s'oublia un jour jusqu'à lui exprimer des sentiments qui n'étaient pas de son emploi. Elle le reprit avec tant de mesure, et d'une manière si délicate, qu'il ne lui en garda pas de rancune. « Toute aimable qu'elle était, elle était sérieuse et « froide... Elle garda deux jours ma lettre sans m'en « parler. Le troisième jour, elle me la rendit, m'a- « dressant verbalement quelques mots d'exhortation « d'un ton froid qui me glaça... ma subite passion « s'éteignit avec l'espérance. » De toutes les bienfaitrices de Rousseau, M'"' Dupin est la seule dont il ait bien parlé jusqu'à la fin. Et cependant elle avait méconnu son génie au point de ne jamais l'admettre à ses diners littéraires, où elle réunissait une fois la semaine l'élite des gens de lettres et des savants : Fontenelle, Buffon, Voltaire, Bernis, Marivaux, Mairan...
M. et M""" Dupin avaient une immense fortune. Ils avaient acheté deux des plus belles maisons de
France : à Paris, l'hôtel Lambert, dans l'île Saint- Louis ; et dans le Berry, le célèbre château de Chenonceaux, suspendu comme un pont au-dessus du Cher, ancienne résidence de Henri II, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis et plus tard du duc de Bourbon, qui le vendit à Claude Dupin, en 1733 (1). Dans ces deux belles habitations, M. et M"' Dupin exerçaient une royale hospitalité. Indépendamment des réunions littéraires mentionnées plus haut, ils recevaient la meilleure et la plus brillante compagnie. M'"^ Dupin, dit Rousseau, d aimait à voir tous « les gens qui jetaient de l'éclat, les grands, les gens « de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez (( elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Ma- « dame la princesse de Rohan, ]\Iadame la comtesse « de Forcalquier... (et d'autres dames de la Cour) « pouvaient passer pour ses amies. »
A Chenonceaux, comme à Paris, la vie était large et généreuse. J.-J. Rousseau s'en souvenait avec plaisir. « On s'amusa beaucoup dans ce beau lieu ; « on y faisait très bonne chère ; j'y devins gras «. comme un chanoine. On fit beaucoup de musique. « J'y composai plusieurs trios à chanter, pleins d'une
(1) Ce château avait été bâti vers 1520 pour Thomas Bohier, l'un des trésoriers de François P'". Il fut vendu après sa mort, en Iood, pour couvrir ses dette:^ envers le trésor royal. Diane de Poitiers le posséda quatre ans et le céda, après la mort de Henri II, à sa veuve Catherine de Médicis, en échange de la terre de Chaumont. Catherine le garda trente ans, jusqu'à sa mort, en 1589. Chenonceaux passa ensuite à Louise de Vaudémont, puis aux Vendôme et aux Condé, jusqu'au jour où le duc de Bourbon, exilé à Chantilly, en 1733, le revendit à M"'' Dupin au prix de 133,000 francs.
LES DUPFN DE CIIENONCEAUX 159
« assez forte harmonie. .. On y joua la comédie. » On a publié récemment des lettres inédites adressées à M™' Dupin par des hommes célèbres et par des princes français ou étrangers, et qui prouvent l'admiration qu'inspiraient sa beauté et sa spirituelle raison. C'était parmi ses contemporains un concert unanime de louanges. Il faut pourtant en excepter la marquise du DeflPand,qui disait de M'"' Dupin : « C'est la sublimité « du galimatias que l'esprit de cette dame. » Puis, dans une lettre à M. Crawford, elle parle des « ténè- « bres de M"'" Dupin » et dit qu'elle ne l'a pas vue depuis six mois. « Vous serez à l'abri des proposi- (c lions de vous mener chez elle. Enfin, venez, venez, « vous ne vous ennuierez pas plus ici qu'ailleurs. » Du reste, ces sévérités de jugement de la spirituelle marquise étaient mises sur le compte de son mauvais estomac !
M"" Dupin, si bien douée et si parfaitement équilibrée, eut pourtant un grand chagrin. Son fils unique, Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux, à qui elle avait donné J.-J. Rousseau comme précepteur, répondit mal à ses soins et à ses espérances. Inquiète de lui voir trop d'ardeur pour le plaisir, elle l'avait marié à vingt ans à M"^ de Rochechouart. Sa fougue prit alors une autre direction ; il se laissa entraîner dans des spéculations imprudentes qui tournèrent en désastre financier; le jeu, auquel il eut recours, acheva sa ruine : « Une nuit, dit M'"' Sand, il perdit (I au jeu 700,000 livres. » Ses parents, après avoir fait de grands sacrifices pour payer ses dettes, vou-
160 LES FIXANCIERS d'aUTREFOIS
lurent le faire voyager. 11 partit en effet pour l'Ile de France. L'année suivante, devenu sage et tranquille, il se disposait à rejoindre sa famille, quand il fut emporté par un accès foudroyant de fièvre jaune.
M""" Dupin devint veuve en 1769. Elle continua d'habiter Chenonceaux ; obligée plus tard de défendre son château contre les confiscations révolutionnaires, elle y déploya une ardeur juvénile et un talent digne de l'avocat le plus expérimenté. Elle avait conservé jusqu'à la fin son prestige et la plénitude de ses facultés. Le parfait équilibre de sa nature physique et morale l'avait préservée à la fois des inimitiés et des maladies. Elle avait près de cent ans quand elle mourut, en 1800.