LES DUPIN DE CHENONCEAUX
aux devoirs de sa place, et qui, entre temps, composa des ouvrages tecliniques sur les matières financières et commerciales. Il j aurait peu de chose à dire de lui sous le rapport littéraire, s'il n'avait eu la hardiesse de s'attaquer à Montesquieu et d'écrire une réfutation de V Esprit des Lois. Dupin, dans cet ouvrage, s'appliquait à défendre les gens de finance que Montesquieu traitait assez mal. Du reste, ce combat inégal ne fut pas de longue durée ; car, malgré une demi-approbation de Voltaire, Dupin supprima lui-même son ouvrage, soit par un sentiment de respect tardif pour un grand écrivain, soit, comme on l'a dit, sur la demande de M"'*' de Pompadour, qui voulait complaire à Montesquieu.
M™^ Dupin avait aussi le goût de l'écritoire. — C'était alors une manie générale. — P^lle écrivait tantôt seule, tantôt en collaboration avec son mari. Or, dans une collaboration aussi intime, il est bien difficile de savoir ce qui appartient à l'un ou à l'autre auteur. Ainsi, on lui attribuait la préface entière de l'ouvrage contre Montesquieu : Observations sur un livre intitulé de l'Esprit des Lois. Elle a peut-être pris une moindre part à d'autres ouvrages techniques, mais elle parait avoir eu le rôle principal dans un travail resté inédit sur le Mérite des femmes et dans un Traité du bonheur, en tète duquel elle a écrit cette maxime naïve : « Tous les hommes ont un « droit égal au bonheur. » Il ne s'agit que de s'entendre avec la Providence.
En dehors de ses distractions littéraires, M'"*' Dupin
avait d'autres moyens de briller et déplaire. D'abord, une grande beauté : « belle comme un ange, » dit M™' Sand, d'après ses souvenirs de famille (1) ; « la déesse de la beauté, » disait Voltaire (2) ; et cent autres témoins rendent hommage à cette beauté incomparable, où se trouvaient réunis les caractères les plus différents : la noblesse et la grâce, un air voluptueux et tendre tempéré par le rayonnement d'une âme pure. Dans son esprit, mêmes contrastes, même réunion rare de qualités diverses, joignant le brillant au solide, la hardiesse philosophique des idées à la sagesse dans la pratique de la vie. Elle disait quelquefois : « J'ai pris des engagements avec la raison. » M'"' Dupin n'était déjà plus jeune quand le comte de Tressan lui adressait ces vers :
... Quand vous parlez, c'est la raison De mille srâces embellie.
Esprit, enjouement^ badinage, Vous possédez tout ce qui plait, Et serez le dernier ouvrage Que les dieux feront si parfait.
L'épithète de « parfait » n'était pas exagérée, car ces dons extérieurs, que possédait M"' Dupin, étaient couronnés par la bonté, la générosité, et une poli-
(I) On verra plus loin quelle était la parenté de M""- Sand avec les Dupin.
(21) Voltaire ne parle qu'une fois de M"° Dupin, dans la correspondance de ses œuvres complètes : Il charge M. de Cideville de reprendre son opéra Prométhée « qu'il a prêté à la déesse de la beauté et de la musique (1745).