‹ Les Flavy (volume 2)Chapitre 22 sur 22 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Te servir comme une esclave, apprêter ton repas et la couclic dans quelque coin ignoré de l'univers, eût clé pour moi le bonheur suprême,

Cn\TEAlIDRIAND, AlClla.

Si jeune et si simple que soit une femme, nul ne lit mieux qu'elle dans le cœur de celui qu'elle aime, et l'angoisse qu'éprouvait Richard n'échappa point à l'œil attentif de Georgetle. En dépit des efforts qu'il faisait pour paraître calme, tout en lui décelait une douleur dont la jeune fille souffrait avec lui, sans savoir quel motif avait pu la causer. Aussi lorsque, ne pouvant plus supporter la

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contrainte qu'il s'imposait, Richard quitta la chambre, Georgette écouta selon sa coutume s'il sortait ou non de la maison, et n'ayant point entendu la porte s'ouvrir et retomber, elle ne tarda pas à sortir elle-même dans l'intention de le suivre.

Sous différents prétextes elle entra dans celles des Cambres de la maison où il pouvait être et finit par le trouver dans une salle basse, séparée des appartements que l'on habitait. Là, le jeune bourgeois, assis sur un banc, la tête appuyée dans ses deux mains, était si profondément livré à ses pensées qu'il n'entendit pas entrer sa cousine. Georgette s'approcha, lui posa la main sur l'épaule en prononçant doucement son nom, et Richard ayant levé la tête, elle lui sourit tristement.

«Que désirez-vous, Georgette? dit-il; pouquoi quittez-vous les dames?

— Ne me prenez pas pour une effrontée qui vient trouver un garçon, Richard, répondit la pauvre enfant dont les yeux devinrent hu-

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mldes; vous et moi ne sommes-nous pas frère et sœur?

— Oui, ma bonne Georgette, frère et sœur, reprit-il. Eh bien! que me voulez- vous? » Et il serra la jolie main de la petite comme il aurait serré celle d'un camarade.

Georgette s'assit à quelque dislance de lui, assez embarrassée d'expliquer sa démarche.

«Je venais, dit-elle, puisque vous voulez le savoir, parce que j'étais inquiète. Je vous ai vu tout à coup devenir si pâle, si triste... Eles-vous malade, Richard?... souffrez-vous?

— Je ne suis point malade, répondit -il, sans oser ajouter qu'il ne souffrait point.

— Pourquoi donc vous tenez-vous ici tout seul, avec l'air accablé et la tôle dans vos deux mains?

— Je réfléchissais aux affaires présentes, dit Richard en aflectant le plus grand calme ; quand la paix va se faire, j'ai plus d'une chose à penser qui concerne mes intérêts.

— La paix! répondit Georgette d'un air

de doute ; ou en a bien souvent parlé sans que nous l'ayons vu se conclure ; par malheur, je crains bien qu'il en soit de même celte fois ; aussi vous ne me voyez pas joyeuse comme vous tous. •

Ce discours, qu'une fierté féminine inspirait à la jeune fille dans l'intention de cacher les motifs de sa tristesse habituelle, alla droit au cœur de Richard pour y porter, sinon l'espoir, au moins une consolation momentanée.

« Vous ne croyez donc pas que la paix se fasse, Georgette? dit- il en cachant la joie que lut causait celle supposition.

— Non. Je ne sais pourquoi quelque chose me dit qu'elle n'aura pas lieu. Je m'en afflige pour vous, Richard, pour ma tante et pour ces nobles dames que vous avez prises en si grande amitié... »

Georgette s'arrêta. C'était la première fois qu'elle osait parler de Germaine à son cou^ sîn; mais cet instinct qui nous porte à nous

assurer de notre malheur avait dicté ses dernières paroles.

«Ces nobles dames s'inquiètent bien moins de notre sort que nous ne nous occupons du leur,» répondit Richard; et l'espèce d'aigreur qui se montrait dans ces paroles fut loin de déplaire à Georgelte. «Le sort nous a placé si loin d'elles, ajouta-t-il, que nos intérêts ne peuvent avoir rien de commun.

• — C'est ce que je me suis dit bien des fois, répondit la jeune fille en faisant tous ses efforts pour étouffer un soupir^ qu'il avait fallu une réunion de circonstances extraordinairespour loger dans notre maison les filles du sireFlavy. — Mais maintenant que îa paix va se faire, sire Reornault reviendra réclamer ses droits à la main de sa cousine; tous deux iront habiter leur noble manoir. Près d'un mari qu'elle aime... car vous avez bien vu qu'elle l'aime, Georgelte? »

Georgelte ne répondit point.

«La demoiselle Germaine , continuu-t-il ,

ne conservera pas longtemps le souvenir de nous tous, et si je trouve la mort en combattant contre les Anglais, elle ne saura pas même que l'obscur bourgeois est tombé au champ d'honneur. »

La tristesse subite de Richard, l'indifférence qu'il venait d'affecter d'abord sur le sort des deux sœurs, tout alors était expliqué pour la pauvre Georgette. Non -seulement Richard était amoureux, mais Richard était jaloux de Regnault de Flavy. La découverte de ce mystère déchirait le cœur de celle dont toutes les espérances de bonheur s'écroulaient. Toutefois il se mêle tant de dévouement à l'amour d'une femme que le chagrin qu'elle éprouvait laissait place à sa pitié pour l'ingrat. Tant que Richard avait parlé, l'altération de sa voix, de ses traits, la pâleur de ses lèvres tremblantes attestaient la douleur profonde qu'il éprouvait, et le premier besoin de la jeune fille fut celui de le consoler autant qu'il lui était possible de le faire.

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« La paix n'est pas encore signée, il s'en faut bien , dit-elle en secouant la tête de l'air le plus naturel, et peut-être ni vous ni inoi ne verrons le jour où les amis du duc de Bourgogne donneront la main aux amis du roi Charles.

— Tout sera décidé sous peu,» dit Richard; et se levant, il se mit à marcher dans la cham- , bre avec une extrême agitation.

«C'est pour cela qu'il faut attendre avant de se réjouir ou de s'affliger, reprit Georgette; pour moi tout me dit que pendant longtemps encore notre position ne changera point. »

De même que l'homme qui se noie s'accroche à la plus faible branche, Richard s'attachait au pressentiment d'une jeune fille pour repousser l'idée de voir avant peu Germaine devenir la femme d'un autre, et comme tout lui semblait doux comparé à ce supplice, une sorte de calme rentra dans son âme,

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« Vous avez raison , GeoigeUe , dil-il en souriant tristement; quoique plus jeune vous vous êtes toujours montrée bien plus sage que moi , qui depuis mon enfance suis le jouet de passions extrêmes, et qui ne peux rien sentir modérément.

— Moi , Richard ! . . . je ne suis au contraire qu'une pauvre fille bien faible , bien inutile dans ce monde.

— INe pariez pas ainsi, bonne cousine, répliqua Richard en prenant la main de Georgette, dont les yeux se mouillaient de pleurs; ma tante et moi nous ne désirons rien tant que votre bonheur, et quel que soit le sort que le ciel me réserve, tout sera fait pour l'assurer. »

La fin de ce discours, qui pouvait faire croire que Richard pensait à mourir, fit pâlir Georgette. «Dites-vous que vous ferez tout, Richard? demanda- 1- elle en appuyant sur ce mot.

,7— Tout, répéta-t-il.

— Je vousverrai donc tranquille et content?

— Qui peut l'être dans le temps où nous vivons?» répondit Richard, croyant ainsi cacher son secret, tant il pensait peu que l'innocente fille l'eût deviné.

« Et pourtant, je vous ai vu si joyeux quand vous espériez en secret chasser les Anglais de Compiègne ! Maintenant qu'ils n'y sont plus, vous devriez être satisfait.

— Je le suis, Georgette , je le suis, » dit-il. Mais cette simple observation de la jeune fille avait fait rougir Richard ; elle lui rappelait le temps où son désir était de venger son père, où tous ses vœux étaient pour la France, tandis qu'alors il souhaitait au fond du cœur la continuation de la guerre et des malheurs de son pays. « Fasse le ciel, reprit-il, que notre entreprise sur Paris réussisse !

— Notre entreprise ! Est-ce que vous comptez accompagner l'armée?

— Sans doute ; j'ai quelques intelligences dans la ville, qui ne seront peut-être pas inu-'

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tiles. D'ailleurs que iais-je ici? il vaut bien mieux aller se battre.

— Se faire tuer ! dit Georgette en frissonnant. Hélas ! quand, il y a trois jours, je voyais passer sous mes fenêtres tous ces beaux chevaliers, j'avais tant de plaisir à penser que vous n étiez qu'un bourgeois!»

Richard tressaillit : aQu'un bourgeois ! ditil. Oui, vous avez raison, je ne puis jamais être autre chose; mais un bourgeois peut verser son sang pour le roi avec autant de vaillance qu'un seigneur. Le mien a déjà coulé bien des fois , Georgette , et pourtant je ne suis pas mort. »

Ces mots furent accompagnés d'un sourire si triste et qui exprimait si bien le regret de vivre encore que la jeune fille ne put que pousser un long soupir et lever les yeux au :'■' ciel sans répondre. « Maintenant, Georgette, continua-t-il, allez retrouver ma tante ; je ne larderai pas à vous suivre. »

Une douleur d'autant plus vive qu'il fallait

la dévorer en silence déchirait le cœur de la pauvre enfant. Elle se leva sans regarder celui qu'elle s'était flatté de voir vivre pour elle et qui voulait mourir pour une autre, et elle sortit lentement de la chambre.

Désirant échapper à tous les regards, elle gagna le petit jardin de la maison, et là ses larmes purent enfin couler librement. C'est en vain que son âme était à la fois brisée par l'amour, la honte et la jalousie ; elle pleurait moins sur elle que sur Richard , elle priait pour lui. «Qu'il ne meure pas, mon Dieu! disait-elle, qu'il ne meure pas, et je supporterai la vue de cette femme, et je ne la maudirai plus, pourvu qu'il vive, pourvu que je le voie sourire. » C'est ainsi que la pauvre Georgette prenait du courage contre ses douleurs présentes, dans la crainte d'une douleur qui les aurait toutes surpassées. '

Après avoir passé cinq jours à Compiègne, le roi parlait le lendemain. Les ambassadeurs du duc de Bourgogne devaient le suivre ; car

la paix n'était point signée , mais simplement une Irève qui devait durer jusqu'à Noël, et dont Paris était excepté, Charles et son conseil ne renonçant point au projet de marcher sans tarder contre celte ville.

Le soir qui précéda ce départ, comme on était tous rassemblés dans la salle, Richard annonça la résolution qu'il avait prise d'accompagner les troupes du roi jusque sous les murs de la capitale.

« Sainte Vierge ! s'écria dame Marguerite en joignant les mains, qui a pu vous inspirer une pareille idée, mon cher enfant?

— Son mauvais génie sans doute, répliqua Daniel d'un air grave ; autrement aurait-il pensé à abandonner sa ville natale quand elle a si grand besoin de sa présence ?

— Ma présence est inutile à Gompiègne, répondit le jeune bourgeois; mes collègues les notables feront ma besogne tout aussi bien que je pourrais la faire.

— Ils empêcheront le pillage organisé des

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soldats? reprit le petit sorcier; ils tireront de leursmains les marchandises de la mère Clouet comme tu l'as fait ce matin? ou la fille de Thomas Putois, comme tu l'as fait il y a huit jours? Tu sais bien que le plus brave de ces vieux bourgeois ne peut voir un homme d'armes en face sans trembler de tous ses membres. Tu es le seul ici qui leur impose, qui ose les menacer de sire Guillaume, et qui puisse parler à sire Guillaume s'il le fallait.

— Quoi! dit Germaine, que Daniel avait regardée en terminant son discours , les bourgeois ont-ils encore à se plaindre de la troupe ?

— Peut-être viendra-t-il un temps, ma noble demoiselle, où celui qui porte un glaive cessera d'en frapper ceux qui n'en portent point; mais par saintBoniface! il s'en faut bien que ce temps-là soit le nôtre, vous le savez. Une grande partie de la garnison, d'ailleurs, se compose de la compagnie de messire de Flavy, et les compagnies sont une terrible chose ;

soit qu'elles nous attaquent ou qu'elles nous protègent, au bout du compte cela revient au même ; car si Ton pendait tous les brigands qu'elles renferment, il en est beaucoup oîi il resterait le capitaine ; pas toujours encore, ajouta-t-il entre ses dents.

— Et Richard veut abandonner la maison quand nous avons à craindre de pareils hommes ! dit dame Marguerite.

— lia tort, dit Daniel avec force.

— Il a tort, » répéta maître Joseph, ([ui désirait voir Germaine et Marie rester sous l'énergique protection de leur hôte.

D'après ce que venait de dire Daniel et d'après ce qu'elle savait du passé, Germaine craignait d'autant plus les excès auxquels pouvaient se porter les soldats, qu'à son grand désespoir leur chef était surtout l'objet des craintes générales et qu'elle ne l'ignorait point. La noblesse et la fermeté du caractère de Richard, le heureux hasard qui leur fai-

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sait habiter la même maison, avaient été si propices jusqu'alors à la ville, qu'elle n'hésitai i pas à plaider aussi la cause de ses pauvres concitoyens.

«S'il m'est permis de parler comme faisant partie de la famille et comme une sœur parle à son frère, dit-elle en tendant la main à Richard, je pense que vous vous devez avant tout aux habitants de Compiègne.

— A ses amis, dit Daniel.

— A ses parents, ajouta dame Marguerite.

— Je ne partirai pas, s'écria Richard; elle ne m'aura pas en vain appelé son frère,» se dit-il tout bas.

Pour la première fois Georgette attacha sur Germaine un doux regard, a Puisqu'il reste, je ne la hais plus , » pensa-t-elle.

Quant à Daniel, la facilité avec laquelle un mot de la belle fille avait suffi pour tout ob-

tenir lui prouvait trop bien que Richard était plus amoureux, plus fou que jamais. « Peu importe, se disait-il à part lui ; tout vaut mieux pour ce cher garçon qu'un pan des murailles de Paris sur le crâne. »

na DC PREHIER TOLUMI.

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