‹ Les Flavy (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · FLAVY · texte numérisé non relu

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forte pour que l'on put penser à marcher sur Paris.

Derrière Dunois, faTrimouille, Xainlrailles et beaucoup d'autres seigneurs , on distinguait les notables de la ville , qui suivaient k pied celte brillante cavalcade. Richard Paulet se faisait si bien renmrqner au milieu de ses collègues parla noblesse de sa taille et de son visage, que dame Marguerite dit à sa nièce d'un air fier : « Sais-lu qu'il ne manque à ton cousin qu'un cheval pour qu'il tienne sa place à merveille parmi tous ces chevaliers !

— J'aime bien mieuxque lecheval manque, que Richard soit un bourgeois, lui répondit tout bas Georgetle.

— Peut-être as-tu raison, reprit dame Marguerite sans deviner ia pensée de la jeune fille; qui sait combien de ces seigneurs ne seront plus en vie dans un mois s'ils vont essayer de prendre Paris? »

Dans ce moment, Richard, suivant le mouvement de ceux qui marchaient soit devant

lui , soit à CCS côtés , venait tlo lever les yeux vers la fenêtre où se tenaient Germaine et Marie, dont la beauté attirait tous les regards. Il répondit au salut affectueux des deux sœnrs en s'inclinant respectueusement devant elles ; mais celte légère circonstance eut le pouvoir de le troubler au point qu'il passa devant sa tante et Geor2;cllesans les voir. « A quoi pense-t-il donc? dit dame Marguerite ; j'aurais voulu qu'il nous saluât, — Il a salué , » répondit Georgette d'une voix étouffée ; et un nuage de larmes vint obscurcir la vue de la pauvre enfant au point qu'elle ne distingua plus rien du cortège qui continuait à s'achcinrnervers l'église Saint-Jacques, où l'on allait chanter le Te Deiim.

«Je vaisà Saint-Jacques, dit maître Joseph dont la figure était radieuse.

— Allons à Saint-Jacques!» répliqua Daniel. Et tous deux sortirent.

Une douce joie se peignait sur les Iniils de Germaine; Marie, accoutumée à ne sentir.

à ne vivre que par sa sœur, n'avait jamais éprouvé un plus vif contentement ; quant à dame Marguerite , satisfaite du rôle que son neveu avait joué dans toute cette affaire, elle ne tarissait point en discours propres à rehausser l'estime que Richard lui semblait mériter, et qui, bien entendu, devait rejaillir sur toute la famille. La bourgeoisie, qui à cette é])oque acquérait chaque jour plus d'importance , commençait à connaître un orgueil que justiliait son utilité sociale, bien que cet orgueil ne portât point les bourgeois à envier le sort des nobles, dont l'état des choses les tenait encore trop éloignés.

Georgeite seule, au milieu de la joie générale, sentait son pauvre cœur serré comme par une main de for. Aridé(3 du bonheur dont elle jouiisait naguère, lorsque Richard partageait son temps et ses soins entre elle et dame Marguerite , de ce bonheur qui lui était enlevé sans retour, le désespoir s'emparait de son ame. lille maudissait le sort qui avait

réuni deux êtres destinés à vivre si loin l'un de l'autre ; car elle ne doutait pas que Richard n'eût louché le cœur de Germaine. On croit si facilement qu'il doit plaire , celui qu'on aime ! D'ailleurs Richard avait toujours été aux yeux de la jeune fille le modèJe de la perfection humaine. Sa bonté, sa bravoure , la supériorité de son intelligence, et, pour tout dire enfin, la beauté dont l'avait doué la nature, tout pour elle faisait de son cousin un être surhumain qu'elle aimait de toute la puissance de son âme, mais avec une sorte de timidité. Quoique Georgelte eût souvent pensé qu'elle était jolie, près de Germaine elle ne voyait plus en elle qu'une fille commune, mal vêtue , qui ne pouvait espérer un regard. Alors elle se rappelait en frissonnant le sentiment d'admiration mêlée de dépit que lui avait fait éprouver la première vue de la noble fille. « Ne l'ai-je pas moi-même trouvée belle comme les anges? se demandait-elle le cœur navré ; ne me suis-je pas dit : Il l'aimera ! » En .

se parlant ainsi Georgelte leva les yeux sur les deux sœurs et rencontra les yeux de Germaine, qui lui souriait d'un air amical. Elle ne put supporter plus longtemps la vue des traits charmants qu'embellissait encore cette expression de bienveillance , et elle sortit pour cacher ses pleurs.

Au retour de Richard , on apprit que les ambassadeurs envoyés par le roi au duc de Bourgogne non - seulement revenaient fort satisfaits de l'accueil qu'ils avaient reçu , mais qu'ils ramenaient avec eux des ambassadeurs de Philippe , chargés de travailler à conclure la paix. Le lendemain , en effet , on vit arriver à Compiègue Jean de Luxembourg , l'évêque d'Arras et les sires de Brimeu et de Charny , qui apportaient les bases d'un traité par lequel le duc s'engageait à reconnaître Charles pour roi de France.

On imagine aisément quelle joie celte heureuse nouvelle excita dans la ville. Mais comment se représenter la joie de Germaine à

l'idée que tout ce qui était Français allait quitter les rangs de l'étranger, que son père et Regnault marclieraient sous la lïîCme bannière? Son bonheurétait si grand que, nepouvant y croire , elle ne se lassait point de faire répétera sire Guillaume, à Uicliard , à Daniel , que les envoyés de Philippe ne quittaient pas le roi , que les conférences avaient lieu chaque jour , et qu'on en espérait la meilleure issue.

Richard observait Germaine , non sans éprouver je ne sais quelle émotion pénible dont il n'était pas le maître ; c'est en vain qu'il appelait la raison et l'orgueil à son secours; en vain qu'il se demandait quelles espérances étaient renversées pour lui qui n'avait jamais espéré ? Il ignorait combien la douceur du moment présent suffit àramoun Ne pouvant vaincre le sentiment d'adoration qui était devenu sa vie, il avait réduit son existence au bonheur de vivre près de Germaine, de lavoir, d'entendre sa voix. Le passé n'importe que peu à ce-

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lui qui se contente d'un sort privé d'avenir ; aussi, depuis son entretien avec Daniel , chaque jour effaçait-il de plus en plusle souvenir de Piegnault de sa pensée. Il n'en était plus de même maintenant que le moment approchait où Kegnault reviendrait dans sa famille, reverrait Germaine et réclamerait ses droits à la main de sa cousine. Peut-être ne se passêrait-il pas un mois avant que l'infortuné Richard soit témoin de ce mariage, avant que le beau chevalier emmène dans son manoir sa noble épouse. Une seule pensée douce venait se mêler à tant de pensées déchirantes : Daniel ne pouvait-il passe tromper? Quand, depuis son enfance , Regnault avait embrassé un parti odieux à Germaine, quand, toujours séparés, ils ne s'étaient revus que pour peu d'instants, par quelle fatalité l'amour aurait-il vaincu la haine que la noble fille portait aux amis de l'étranger?

Le trouble que Daniel disait avoir observé en elle au seul nom de Regnault était la

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seule preuve de cet amour. Richard pouvaitil s'en rapportera un indice aussi léger quand il s'agissait pour lui de vie ou de mort? Non sans doute ; et il s'attachait parfois à l'idée que Germaine n'aimait point son cousin. Alors son cœur battait plus librement, il renaissait au bonheur modeste , mais ineffable, d'aimer en secret , d'aimer en silence, et d'un amour si pur qu'il aurait pu s'adresser au ciel.

C'est dans cette dernière disposition d'esprit qu'il était, lorsque, s'étant rendu dans la salle où tout le monde était déjà rassemblé, Germaine l'accueillit avec plus d'affection qu'elle ne l'avait jamais fait encore.

Daniel n'oubliait point, le dîner fini, de boire à la paix avec l'excellent ratafia de dame Marguerite. Ce jour-là toute la compagnie lui fit raison , sans en excepter les deux nobles sœurs, qui, vu l'objet de cette libation , consentirent à mouiller leurs lèvres delà douceliqueur. «Alapaix !» s'écria le pelithomme,qui donnait habituellement le signal en avalant un

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plein verre. « A la paix ! qui réunira tous les Français, qui réconciliera toutesJes familles!» ajouta Germaine avec l'accent du bonheur.

e Nous pourrons enfin prier tout haut pour notre roi , dit maître Joseph.

— Et rejeter pour toujours l'Anglais dans son île ! s'écria Richard.

-r- Alors Marie , reprit Germaine, nous reverrons notre cher Vertbois !

— Et notre cousin Regnault! «dit la petite. Germaine ne répondit point, mais elle serra

Marie dans ses bras et la baisa sur le front.

A la vue de cet innocent transport , un frisson mortel parcourait les membres de Richard. Il lui sembla s'éveiller douloureusement; l'heureux songe disparut , Daniel avait dit vrai!

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