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Les Flavy

Douces illusions de mes esprits cliainiés. Projets évanouis aussitôt que formés, Ne m'entretenez plus de vos douces chimères. Campistron, Amlronk.

L'espoir qu'avait eu Charles d'entrer dans Paris ne se réalisa point. Ceux des habitants qui s'étaient montrés les amis des Anglais et des Bourguignons, redoutant la vengeance des Armagnacs, n'hésitèrent point à soutenir de tous leurs efforts la garnison , qui était peu nombreuse, et ils annoncèrent si hautement II. 1

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l'intention de s'ensevelir sous les murailles plutôt que (le se rendre qu'aucun des partisans du roi n'osa se montrer. Les Français n'en résolurent pas moins de donner l'assaut, mais il fut soutenu avec une telle vigueur que l'armée perdit beaucoup de monde, et qu'il fallut enfin renoncer à l'altaque. Charles alors se relira sur la Loire , et ses troupes allèrent renforcer les garnisons des villes dont il était devenu maître.

La nouvelle de l'échec essuyé devant Paris ne put arriver devant Compiègne, sans renverser toutes les espérances de paix qu'on avait pu concevoir. Ce revers devait enorgueillir les Anglais et rapprocher d'eux le duc de Bourgogne, qui ne tarda pas, en effet, à se réconcilier complètement avec le duc de Bedford. Déjà sur aucun point la trêve n'était observée, et quoiqu'elle eût été prolongée de quelques mois. Français, Anglais et Bourguignons se couraient sus comme par le passé; chacun s'efforçnit de rentrer dans les villes,

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dans les forteresses qu'il avait perdues; enfin, il était aisé de prévoir que la guerre allait recommencer plus terrible que jâniâis.

Après avoir fait un si beau rêve , Germaine voyait s'éloigner , pour toujours peut-être , le bonheur qu'elle s'était prorais un instant. Pour comble de peine , elle vivait dans une ignorance entière du sort de Regnault; ceux qui l'entouraient n'ayant aucune relation avec la cour de Bourgogne , ses joUrs , ses mois s'écoulaient sans qu'elle entendît prononcer le nom de celui qui occupait toutes ses pensées , et sans qu'elle pût apprendre s'il était mort ou vivant. La joie que la pauvre Germaine avait connue pour si peu de jours rendait plus profonde la mélancolie habituelle de son caractère; mais accoutumée à se sacrifier aux aulres, ni Marie, ni la famille qui lui donnait asile, ne pouvaient deviner à quel point elle était malheureuse. La douceur de son langage et de son sourire était la même, et Richard, témoin de ce caliiiie apparent,

jouissait délicieusement des jours de bonheur que lui accordait la destinée, en le laissant vivre près d'elle.

L'hiver entier s'était passé ainsi; au printemps, le duc de Bourgogne et le régent, complètement réconciliés, réunissaient toute leur puissance pour enlever au roi les villes que ce prince avait reconquises , lorsqu'un soir, tandis que Daniel racontait comment un exprès de Charles venait d'apporter à la garnison l'ordre de se tenir sur ses gardes, la porte s'ouvrit, et Chariot entra dans la salle.

Le retour de cet enfant perdu de Compiègne excita plusieurs sentiments divers. Marie poussa un cri de joie à la vue du fils de Marthe, d'un commensal de Vertbois; Daniel serra cordialement la main de son ami ; Richard frémit de l'arrivée fatale d'un émissaire de Regnault, et Germaine sentit ses genoux fléchir, saisie de l'affreuse pensée que Chariot n'avait plus de maître.

« Par Saturne ! dit le petit sorcier, les Bour-

guignons voulaient-ils aussi te pendre, pour que tu reviennes ainsi?

— Je reviens voir ma mère et vous, répliqua Chariot; messire Regnault m'a rendu toute ma liberté.

— Où l'àvez-vous laissé? demanda Germaine, dont cette réponse avait dissipé les terreurs.

— A Paris , en compagnie du duc de Bourgne , » dit Chariot ; mais il se garda bien d'ajouter que le jeune chevalier s'apprêlait à suivre le duc au siège de Choisy-sur-Oise , attendu qu'il venait d'apprendre dans Compiègne que cette place était défendue par Louis de Flavy, qui la tenait pour messire Guillaume, ce que Regnault lui-même ignorait»

— Ainsi les Bourguignons vont faire la

guerre sans toi? dit Daniel en riant.

— Par Notre-Dame! repartit Chariot, ils n'ont déjà que trop de monde. J'avais la maladie du pays , voyez-vous , et d'ailleurs mes-

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sire Regnault s'apercevait bien que je ne me battais pas de bon cœur contre les nôtres. J'avais beau me faire une raison, ça n'allait pas; de façon que raon jeune maître m'a dit il y a deux jours : « Écoute, Chariot, maintenant que Gompiègne est aux Français, tu peux y retourner sans courir aucun risque ; ainsi va-t-en, mon garçon, va embrasser ta mère, \a^ revoir Yertbois et mes belles cousines.» Je ne me \e suis pas fait répéter deux fols, et me voilà. »

Tant que dura ce discours , Richard avait tenu ses yeux attachés sur Germaine , qui ne détourna pas les siens de Chariot , dont elle sembh'it craindre de perdre une parole.

a Et pourquoi ne vous a-t-ii pas renvoyé plus tôt? demanda maître Joseph.

— Parce que depuis notre départ de Gompiègne , nous sommes restés plusieurs mois eu Flandre, où nous avons assisté aux noces de monseigneur Philippe avec la tille du roi de Portugal.

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— Ce devait être une bien belle chose, sans doute? dit Marie.

— Une des plus belles que l'on puisse voir, ma noble demoiselle. Ce pays-là ne ressemble guère à notre pauvre France ; on y roule sur l'or et sur l'argent. Groiriez-vous, maître Daniel, qu'aux fêtes que l'on a données pour le mariage plusieurs fontaines jetaient du vin toute la journée ?

— Voilà une excellente idée, dit Daniel, si toutefois le vin était bon.

— Du vin parfait, reprit Chariot; aussi voyait-on le soir bien peu d'hommes sur leurs jambes dans la ville de Bruges.

— Je voudrais pour beaucoup qu'ils fussent encore tous par terre, répliqua Daniel , voulant dire pnr !à...

— Laissons la prospérité du duc de Bourgogne, comparée à notre misère, inlerrompit Germaine tristement.Votre raèreseportebien, Chariot; nousavonsfait cette semaine une promenade jusqu'à Vertbois, oiVnous l'avons vue.

— J'espérais qu'elle serait venue s'établir dans la ville, répondit-il; la ville devait être plus sûre.

— Les environs le sont aussi; car tout le pays est maintenant à nous, reprit Germaine d'un air de satisfaction, et depuis huit mois, nous avons du moins la jouissance de ne voir que des Français.

— Dieu fasse qu'il en soit longtemps ainsi! répliqua Chariot.

— Tous tant que nous sommes, nous ferons nos efforts pour cela, dit la noble fille en adressant à Richard un sourire plein de confiance et d'amitié. Mais vous avez sans doute besoin de prendre quelque chose, mon pauvre garçon, après avoir fait une aussi longue route ? «

Quelque fût le chagrin que Kichard éprouvait au fond du cœur, il ne pouvait, sans ressentir une grande consolation, voir Germaine l'associer aussi affectueusement à la haine comme aux espérances dont elle nourrissait

son âme. Cette conformité dans leurs sentiments lui semblait une sorte d'alliance entre la belle fille et lui, qui le rendait trop heureux et trop fier pour ne pas alléger sa peine. Il se hâta de conduire Chariot dans la salle à manger. Daniel les suivit, et resta bientôt seul avec l'homme de guerre, dont il se mit à partager la collation, tout en le faisant causer, après quoi Chariot prit congé de ses jeunes maîtresses et partit pour Yertbois.

Germaine ne l'avait pas laissé s'éloigner néanmoins sans lui donner l'ordre de revenir le lendemain ; car ce qu'elle désirait surtout, c'était d'entretenir sans témoins importuns celui qui venait de quitter Regnault après l'avoir suivi pendant plusieurs mois. Aussi fut-ce avec une grande joie qu'à l'heure qui suivit celle du déjeuuer elle vit Georgette amener Chariot dans la chambre verte où elle se trouvait seule avec Marie.

Chariot ne put rapporter plusieurs de ses entretiens avec son jeune maître sans ap-

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prendre anx deux sœurs qu'elles n'avaient jamais cessé d'occuper l'esprit de leur cousin , au point qu'il ne paraissait heureux que lorsqu'il parlait d'elles. Cette douce certitude était pour Germaine la plus grande consolation qu'elle pût recevoir. « Peut-être ne nous reverrons-nous plus, se disait-elle ; mais jusqu'à son dernier jour il conservera mon souvenir comme je conserverai le sien. » Et cette pensée secrète, qui l'unissait à Regnaull, devenait du bonheur pour celle qui n'avait jamais connu que l'infortune.

Guillaume de Flavy, à cette époque, ne se trouvait point à Gompiègne ; il avait quitté la ville pour aller sur les bords de l'Oise tenter quelques escarmouches contre les ennemis qui se rapprochaient. Revenu dans la ville , il apprit bientôt l« retour de son vassal , et le fit venir pour l'interroger sur les plans de l'armée alliée. Mais Chariot avait promis solennellement à son jeune maître de ne point trahir celui qui lui rendait sa liberté en divul-

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guant les projets du duc de Bourgogne, en ' sorte que le brave garçon feignit une ignorance complète. Il lui en coula d'autant moins pour se taire avec sire Guillaume qu'il fai^ sait chaque jour l'essai de sa discrétion dans ses entretiens avec Germaine et Marie , quoique ces entretiens roulassent le plus souvei^t sur le jeune chevalier. Tantôt il égayait Marie et Georgette par le récit des têtes qui s'étaient données à Bruges pour le mariage de Philippe etrinstitutionderordredelaToisond'Or, récit que les deux jeunes filles ne se lassaient point d'écouter; tantôt il instruisait Germaine des plus beaux faits d'armes qui iUustraient Regnault de Flavy et qu'il avait entendu conter par les Picards ou les Bourguignons. Mais s'il parlait beaucoup du passé , il se taisait sur l'avenir et ne laissait rien entrevoir du véritable motif qui le ramenait à Compiègne.

A peine le conseil du duc de Bourgogne avait-il décidé qnii fallait reprendre cette

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ville que Regnault avait frémi à l'idée qu'elle renfermait ce qu'il avait de plus cher au monde, Marie surtout, Marie dont la douce image ne l'avait jamais quitté. Destiné comme il l'était à suivre ses compagnons d'armes, son unique pensée , son unique espoir était qu'il lui serait permis de protéger ses cousines contre les maux qui menacent les habitants d'une ville assiégée. Il avait appris nouvellement le nom du gouverneur de Compiègne ; mais connaissant parfaitement alors sire Guillaume, pouvait-il penser que cet homme hautain et cruel ne repousserait pas pour ses filles l'appui que lui offrirait un neveu qui sans doute était l'objet de sa haine. Chariot seul, s'il retournait dans les murs, pourrait lui ménager quelques intelligences avec celles qu'il voulait servir au péril de sa vie. Il le fit venir aussitôt, et, lui donnant toutes les instructions qui pouvaient devenir utiles en temps et lieu , il n'eut point de repos qu'il n'eût vu son frère de lait se mettre en route

pour aller veiller sur le sort des deux sœurs. Chariot, tout attaché qu'il était à Regnault de Flavy, revoyait avec un vif contentement le lieu de sa naissance, sa mère et ses jeunes maîtresses. Le temps qu'il venait de passer au milieu des Anglais et des Bourguignons lui faisait retrouver avec joie ses anciens compagnons d'armes, dont un grand nombre faisait partie de la garnison ; enfin , tant de liens auxquels il se rattachait ranimaient si vivement son amour pour sa ville natale qu'en pensant qu'une armée formidable s'avancerait avant peu surCompiègne il lui arrivait d'aller faire le lourdes remparts, regardant ces fortes murailles tout nouvellement réparées , l'artillerie considérable qui les garnissait; puis, songeant à tant de braves qui défendraient tout cela , il se frottait les mains en disant : t Les Goddam ne la prendront pas. »

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