CHAPITRE IL
Je prévois des malheurs et plus longs et plus grands Que ceux dont nos vieillards parlent à leurs enfants.
ANONTME.
Georgette avait reconnu qu'un moyen certain d'attirer sur elle l'affeclion de Richard était de se rendre agréable aux deux sœurs, et comme cette affection, de quelque nature qu'elle fût , lui semblait préférable à tous les trésors de ce monde , elle avait depuis longtemps renoncé à la raideur boudeuse qu'elle montrait d'abord aux nobles dames , et répondait gracieusement à l'amitié que lui témoignaient Germaine et Marie. Peut-être la pauvre enfant, encouragée par les manières
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fraternelles de son cousin , remettait-elle à l'avenir le soin de lui rendre la première place dans le cœur qu'elle ambitionnait ; peut-être aussi n'avait-elle pu résister elle-même au charme qu'exerce si naturellement une ineffable bonté , et ne voyait-elle pas la fille de messire Guillaume donner avec tant de douceur l'exemple de la résignation , oublier toujours ses propres peines pour compatir si vivement aux peines d'autrui , et répandre ses bienfaits sur l'infortune , au point que tous les malheureux de Compiègne l'appelaient leur providence , sans éprouver pour sa rivale un sentiment qui s'opposait à la haine. Il faut le croire, puisque Georgette, en maudissant la destinée , ne maudissait jamais Germaine.
Toutefois , c'était surtout avec Marie qu'elle avait formé une sorte de liaison que l'âge et plusieurs rapports de caractère rendaient plus intime chaque jour. Les deux jeunes filles se quittaient peu, à la grande satisfaction de Germaine, qui voyait sa sœur joyeuse, et bien
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loin de regretter la solitude de Vertbois. Le repos dont jouissait la ville leur permettait de parcourir les rues de Compiègne , où les filles du sire de Flavy pouvaient marcher dans la sécurité la plus parfaite. Il leur arrivait même, depuis le retour de Chariot, de se faire escorter parlui pour aller voir la vieille Marthe. Le village de Vertbois se trouvant à moins d'un quart de lieue des remparts , le trajet était sûr, car le séjour non interrompu d'une garnison française commandée par leur seigneur avait rendu du courage aux pauvres paysans ; tous étaient revenus dans leurs chaumières et s'étaient remis à semer les terres qui touchaient la ville, dans l'espoir de les récolter; mais cet espoir leur fut bientôt ravi.
Quoique Chariot se fût abstenu de donner l'alarme, les nouvelles qui arrivaient de toutes parts prescrivaient trop impérieusement le besoin de se mettre sur ses gardes pour que sire Guillaume ne redoublât point de précau-
tion et d'activité. La terreur qu'il inspirait suffit pour presser tous les préparatifs de défense , lors même que l'effroi de revoir les Anglais dans leurs murs n'eut pas animé les habitants. Dans la bourgeoisie, dans le peuple , chacun se préparait à s'armer, chacun s'offrait pour aider au travail des fortifications. Richard ne se lassait point d'exercer ses miliciens, dont le nombre s'augmentait d'une foule de gens que leur âge dispensait de porter la hache ou la lance. Les vivres arrivaient de lous côtés; enfin on eût dit que ce petit coin de la France se croyait appelé à décider sans retour la querelle entre Charles VII et Henri VJ.
Tandis que l'on se préparait ainsi dans Compiègne à se défendre vigoureusement si l'on était attaqué, la nouvelle arriva que Choisy-sur-Oi.«e venait de se rendre au duc de Bourgogne ! « A nous la balle , dit Daniel ; maintenant qu'ils en ont fini là, ce sera sans doute notre tour. Et je pense que ce garçon n. 2
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pourrait nous en dire quelque chose , ajoutat-il en regardant Chariot qui venait d'entrer dans la chambre.
— Moi! répondit Chariot Me l'air le plus franc , je ne sais rien , sinon que je me battrai comme un enragé pour ma ville natale.
— A cet égard je réponds de lui , dit Germaine; c'est un brave de plus dans Compiègne.
— Soit, reprit le petit sorcier; je sais qu'il se battrabien , mais il se tait de même, voulant dire par là qu'il garde le secret de ses amis.
— Et par tous les saints! maître Daniel, qu'est-ce que j'aurais pu vous apprendre? Vous en savez maintenant autant que moi.
— Maintenant, tu as raison ; mais il n'en est pas moins vrai que je me trompe fort ou que tu aurais pu nous dire plus tôt. . . .
— Comment, plus tôt? interrompit Chariot; il n'y a pas un quart d'heure qu'on les voit arriver par la route de Yerberie.
— Arriver! qui? s'écria Daniel.
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— |Et qui diable voulez-vous que ce soit sinon les Anglais et les Bourguignons?
— En grand nombre? demanda Richard.
— La sentinelle des créneaux de la grosse tour, qui les a aperçus le premier, dit que la poussière annonce une grosse troupe ; on viept de feruier les portes de la ville, et nsessire Guillaume vous envoie chercher, maître Richard pour vous donner ses ordres. »
Richard, se hâla de prendre son casque, sa hache, et sortit.
A l'exception de Georgelte et de Marifî, dont le visage était pâle comme la mort, cetfe
nouvelle avait été reçue ayec une sorte de calme que peut seule expliquer l'habitude du danger.
«Je ne suis pas fâché d'en finir, dit Daniel avec beaucoup de sang-froid; je ne connais rien de pire que l'attenie d'un mal dont on ignore la portée. Maintenant du moins nous allons connaître leur force et les moyens qu'ils comptent employer contre nous.
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— Je sais de mon père, dit Germaine, que le. duc de Bourgogne traîne toujours avec lui une artillerie considérable.
' — Reste à savoir comment son monde sait en tirer parti, répliqua le petit sorcier, et nos gens prétendent ici qu'ils sont fort supérieurs aux Bourguignons dans la science maudite de pointer un canon ou une coulevrine.
— Je sais bien, dit dame Marguerite, qu'en i4i4» lorsque le père du duc actuel se présenta devant Paris, il avait déjà une grande quantité de ces engins de l'enfer, et je me souviens qu'un jour...» La bonne dame allait sans doute entamer le récit de l'affaire sous Paris, en i4ï45 lorsque par bonheur s'interrompant soudain : «Sais-tu, Georgette, ditelle, si l'on a déchargé les deux bateaux qui sont sur l'Oise?
— Je l'ignore, répondit la pauvre enfant, que, dans la terreur qui l'avait saisie, les bateaux intéressaient fort peu.
— Viens donc vite avec moi , reprit dame
Marguerite; c'est ce qui presse le plus ; je ne me soucie pas que les Anglais en profilent.
— Voulant dire par là, dit Daniel, qu'il ne faut pas qu'ils sachent de quel bois vous vous chauffez. Mais un insta.it , je sors avec vous ; je vais un peu savoir ce qui se passe. »
Restée seule avec sa sœur et Chariot, Gerroaine demanda à ce dernier s'il avait fait avertir la vieille Marthe, afin qu'elle rentrât dans la ville.
«Ma mère est décidée à ne point quitter son logis, répondit- il ; elle ne s'y croit pas plus exposée qu'ici, et je pense qu'elle a raison.
— Pas plus exposée qu'ici! répéta Germaine dont les grands yeux noirs se fixèrent sur le frère de lait du jeune chevalier; mon cousin vient donc avec le duc de Bourgogne?»
Chariot s'inclina sans répondre.
«Horrible temps! horrible guerre! s'écria Germaine en baissant sa tête sur ses deux
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itiains jointes. Mon Dieu ! donnez - moi clù courage contre tant d'horribles pensées qui me déchirent 1 ame. w
Le découragement de Germaine efifraya Marie phis que n'aurait pu le faire toute autre chose, et elle se mit à pleurer en silence.
((Qu'il me soit permis de risquer quelques mots dans l'espoir de consoler mes jeunes dames, dit Chariot; pour moi, je suis porté à me réjouir bien plus qu'à m'afïliger de savoir messî^é Regnault dans le camp ennemi; car s'il arrivait que la ville fût obligée de se rendre, il obtiendrait duj duc Philippe les meilleures conditions pour nous tous. »
Il est de fait qu'à cette époque où tant de familles se ttouvaient divisées par une guerre de parti, on en était souvent réduit à se féliciter d'iavoir rencontré parmi ses adversaires un parent, et même un Gis ou un frère. A la suite d'aussi longues discordes civiles d'ailleurs, l'odiellx de cosjoutrages faits à la nature V. >.^ait bien loin d'approcher de ce qu'il serait
de nos jours. Aussi le chagrin de Germaine naissait-il surtout de la pensée que sire Guillaume ne consentirait jamais à revoir un des vainqueurs de Compiègne.
«Quelles conditions, répondit-elle, satisferaient l'honneur et la fierté de celui qiiî vous commande? Quand la ville se rendra, mon père sera mort, et puissé-je alors l'être aussi! ajouta-t-eîle d'une voix plus basse.
— Toi ! loi ! s'écria Marie en la serrant dans ses bras ; et que deviendrai-je si tu m'abandonnes?»
Depuis que Germaine tenait lieu de mère à sa jeune sœur, sa tendresse pour la douce fille était devenue si vive qu'elle ne connaissait guère d'autre joie que les joies de Marie. Honteuse d'avoir cédé à une douleur qui lui était personnelle , elle se hâta de sécher les larmes qu'elle avait fait couler, soit en démentant les paroles qui venaient de lui échapper, soit en émettant l'espérance à laquelle elle-même cherchait à s'attacher. Wt^''..
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«Ils ne prendront pas la ville d'ailleurs, disait-elle ; ne le pensez-vous pas, Chariot , qu'ils ne prendront pas la ville?
— Par saint Jacques! répondit-il, il est de l'intérêt de tous de l'empêcher; car après ce qui s'est passé, si les Anglais rentraient jamais dans Compiègne, ils y mettraient tout à feu et à sang.
— Et ce pauvre Richard qui les a trompés si longtemps, dit Marie, que ne lui feraient-ils
' pas, mon Dieu !
— Richard, mon père et tant de braves gens qui nous défendent, reprit Germaine , voilà ce qui doit nous rassurer, nous rassurer complètement.
— Et nos murs, les meilleurs qui entourent ville de France, répliqua Chariot.
— Et des armes pour tous les habitants, dit Germaine.
— Et des provisions pour soulenir un siège de trois mois.
— Il est vrai, répondit Marie; Daniel le
disait encore hier; car il s'inquiète surtout des provisions, Daniel.
— En homme de sens qu'il est , reprit Chariot; ne me parlez pas d'avoir l'estomac creux pour se battre.
— Maintenant, Chariot, dit Germaine, comme il nous est indifférent de rester seules dans la maison, allez voir si l'on sait quelques nouvellesetrevenez nous les dire dès que cela vous sera possible.
— Tout le temps que messire Guillaume ne me prendra point, je l'emploierai selon les ordres de mes jeunes maîtresses. » En disant ces mots Chariot salua respectueusement et partit.
«A celles qui n'ont plus de famille, dit Germaine en regardant sortir le fils de Marthe, les anciennes connaissances sont bien loin d'être indifférentes; je ne puis te dire combien j'aime à voir près de nous le père Joseph et ce bon Chariot !
— D'autant plus, dit Marie, que Richard
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maintenant ne sera presque jamais au logis.
— Ah ! que je le trouve heureux de pouvoir défendre nos remparts !
— Tu crois donc, Germaine, que ces braves gens l'emporteront; tu crois que les Anglais n'entreront pas?
— Ils seront repoussés par trop de bras et par trop de haine, » répondit Germaine avec feu.
Comme Marie ne doutait point que sa sœur n'enveloppât Regnault dans cette haine, elle se garda bien de ramener l'entretien sur leur jeune parent, que Germaine ne nomma pas davantage, tout en ne cessant d'y songer.