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CHAPITRE XVIII

Hélas ! à des lois infinies L'univers marche résigné ; Il est d'étranges harmonies, Tout a son poste désigné.

Au printemps des chants et des fêtes, Des zéphirs à la jeune fleur, Au sombre océan les tempêtes, Au cœur de l'honome la douleur.

ËuiLE Deschamps.

Messire Pierre venait à peine de repasser le pont de l'Oise quand Daniel , qui amenait les chevaux, arriva sur le lieu de cette triste scène. Tout pressé qu'il était de gagner l'endroit du rendez -vous, à la vue d'un homme étendu sur la terre , que lés rayons

de la lune éclairaient d'une lugubre lueur , il s'arrêta en frissonnant, descendit de cheval et s'approcha. Que devint-il, juste ciel ! quand il reconnut Richard? Le désespoir, l'horreur lui ravirent quelques instants l'usage de ses sens et de sa raison ! « Mort ! mort ! » s'écriait-ii d'une voix étouffée par le désespoir, en jetant sur ce corps immobile des yeux égarés. Mais un léger espoir le soutenant encore, il appela cent fois l'infortuné jeune homme , lui demandant un mol , un seul mot , s'efforça d'arrêter le sang qui coulait de sa blessure; puis enGn, posant sa main sur un cœur qui ne battait plus, il poussa des cris déchirants , et tomba sur ce cadavre qu'il tenait fortement dans ses bras. Quelques paysans qui revenaient du travail le rappelèrent à la vie; ils parvinrent à le séparer du corps de Richard qu'ils rapportèrent à Compiègne. Daniel suivit dans un état qui tenait de la démence. « Non , non , criait-il, il n'est par mort ! il est impossible

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qu'il soit mort ! » Mais alors si, malgré Jes efforts desbraves gens qui portaient Richard, il parvenait à toucher de nouveau ces membres raides et glacés, l'affreuse vérité lui ravissait la parole et le faisait éclater en sanglots.

Sa douleur se serait accrue, si la chose eût été possible , lorsqu'arrivé dans cette salle où, moins de deux heures auparavant, Richard avait serré sa main pour la dernière fois, il devint témoin de la douleur de dame Marguerite et surtout de la douleur de Georgelte. Le long évanouissement qui arracha la malheureuse jeune fille à son désespoir fit trembler pour ses jours, et Daniel, qui avait toujours aimé celte pauvre enfant, nonseulement joignit ses soins à ceux que l'on prenait pour la rendre à la vie, mais il consentit à ne plus la quitter. Sur la prière de dame Marguerite il s'établit dans la maison de deuil où tout se trouvait en harmonie avec le triste état de son âme. Il mêlait ses larmes à celles de Georgette ; sans cesse il

parlait avec elle de l'être chéri que la mort arracltait à leur tendresse, a C'est avec toi que je veux le pleurer, Georgelte, lui disait-il, tu l'aimais^ toi, tu l'aimais, ce bon, ce noble Richard ! Ah I si l'enfer ne s'en fût pas mêlé pour renverser toutes mes espérances, tu serais aujourd'hui sa femme; il vivrait, il vivrait encore !

— Je n'attendais pas du ciel un pareil bonheur , répondait Georgette en sanglotant ; je me disais bien qu'il était trop beau , trop savant, trop brave pour aimer une simple fille comme moi , pour ne pas porter ses vœux plus haut. »

Daniel poussa un gémissement.

« Mais je le voyais tous les jours ; j'habitais la maison qu'il habitait ; tous les soirs en me quittant il me disait: A demain, Georgette ; ce mot suffisait pour me consoler d'avoir souvent passé la journée entière à l'attendre, et quand il me répétait de sa douce voix que j'étais sa sœur, sa meilleure

amie , Dieu sait que je me contentais de ce bonheur-là ! Il est donc vrai que je ne l'entendrai plus cette voix ! Il est donc vrai que Richard est mort! >, s ecriait-eile en fondant en pleurs, et Daniel se plaisait à voir son pauvre ami regretté ainsi.

Toutefois , par une sorte de respect religieux pour la volonté de celui qui n'était plus, il s'abstint d'apprendre à !a jeune fille que Richard était mort en accompagnant Germaine de Flavy , et le secret qui venait de se renfermer dans la tombe lui paraissant sacré, il n'ajouta point cette douleur à la douleur de la pauvre enfant. Quant aux questions que lui adressait Georgette pour apprendre quelle exécrable main avait frappé Richard^ Daniel ne pouvait y répondre; car il lui était impossible de s'expliquer à luimême cet affreux événement. Ignorant ce qu'était devenue Germaine , cherchant en vain à deviner comment elle avait été séparée de son guide , ce mystère sanglant restait

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couvert pour lui d'un voile impénétrable.

La mort du jeune bourgeois excita dans la ville une affliction si vive que le gouverneur donna des ordres pour en faire découvrir l'auteur; mais à cette époque où chacun se faisait justice soi-même , la justice légale usait trop rarement du peu de moyens que lui laissait le malheureux état de la France pour intervenir avec succès dans une affaire de ce genre et qii'on pût espérer quelque chose de ses recherches, en sorte que le meurtrier devait rester longtemps inconnu.

Les habitants de Compiègne ne se contentèrent point de pleurer Richard; ils voulurent rendre aux restes de leur ami , de leur brave défenseur , des honneurs rarement accordés alors à la bourgeoisie. Les notables reçurent l'offrande des riches et des pauvres pour élever à leur jeune collègue une tombe magnifique, sur laquelle devaient être inscrits ces mots : Compiègne à Richard Paulet, Toute la ville suivit le cercueil, qui fut porté a. 19

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à l'église Saiat-Antoine , où maître Joseph prononça une courte oraison funèbre , que ses pleurs interrompirent souvent. « Son bras a toujours défendu le faible et l'opprimé, dit-il ; son cœur était ouvert à tous ceux qui soufifraient, et sa fortune était celle de tous les malheureux. Dieu lui tiendra compte du bien qu'il a fait à ses semblables ; il n'a vécu que trente ans, mais sa noble vie assure son bonheur dans l'éternité. »

Les assistants fondaient en larmes. Daniel, agenouillé dans un coin de l'église, était l'objet de la pitié de tous; néanmoins, l'affliction générale et les honneurs que l'on rendait à celui qu'il avait tant aimé adoucissaient un peu la douleur du pauvre homme et la rendaient moins amère.

L'innocente cause de cette douleur ne pouvait point, hélas! la partager. Germaine, rapportée par messire Louvain, était rentrée dans Vertbois sans avoir repris sa connaissance, et une fièvre violente , un délire af-

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freux avaient succédé à sou long évanouissement. Elle appelait Richard d'une voix déchirante, elle appelait aussi Reguault; raais dans le désordre de ses idées, c'était messire Guillaume qu'elle accusait de les avoir tués tous deux, et le bonheur de messire Louvain voulait qu'elle n'eût pas encore une fois prononcé son nom.

En dépit de l'effroi qu'inspiraient à la châtelaine les discours sans suite de la noble fille, et de ses efforts pour qu'ils ne fussent entendus que d'elle , il lui devint bientôt impossible de soustraire Germaine à la vue des serviteurs du château. Dès que la nouvelle d'un danger imminent se fut répandue , l'amour que ces braves gens portaient à leur jeune maîtresse les rendit sourds aux prières comme aux ordres de la dame de Flavy. Tous voulaient entourer, tous voulaient soigner la bienfaisante créature qu'ils étaient menacés de perdre. La vieille Marthe, qui s'était établie dans la chambre de la mourante, qu'elle

aga les flavy.

ne quittait pas un instant, acceptait les secours des plus habiles, et ne refusait point aux autres la triste consolation de voir une dernière fois leur protectrice, qui ne les reconnaissait plus.

Le médecin de Gorapiègne que Marthe avait fait appeler aussitôt, touché de la jeunesse et de la beauté de celle que tant de regrets allaient accompagner dans la tombe, passait des journées et des nuits entières à Vertbois, tout en déclarant qu'il n'espérait rien de ses soins et que chaque heure pouvait être la dernière heure de Germaine. Ce fut par lui que l'on apprit dans la ville le danger qui menaçait la fille du sire de Flavy ; aussitôt une immense quantité d'habitants de Compiègne coururent aux portes du château, et quoique l'entrée leur fût refusée, leur foule se renouvelait sans cesse, demandant à grands cris des" nouvelles de la malade.

La dame de Flavy témoignait la même anxiété sur l'état de sa belle-fille; dans le

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tourment d'esprit qui l'agitait, il ne se passait point une heure sans qu'elle envoyât ou qu'elle allât elle-même savoir aussi des nouvelles de la malade. Toutefois un intérêt bien contraire à celui de ces bonnes gens la faisait agir, puisque son plus grand désir était de voir la mort se hâter; la mort, en satisfaisant sa haine, la délivrait de toutes ses craintes , et non-seulemenl alors elle tremblait pour elle, mais elle redoutait pour messire Louvain , dont le manoir était voisin de Compiègne, la vengeance qui serait tirée du meurtre de Richard si Germaine nommait le meurtrier. Messire Louvain lui-même, témoin des malédictions dont on accablait sans le connaître celui qui avait pu frapper le jeune notable, n'en était pas à se repentir d'avoir ramené à Verlbois la fille de messire Guillau tne. Bien qu'il n'eût pas l'âme assez noire pour . avoir songé d'abord à s'assurer la paix en se délivrant de Germaine , il n'en désirait pas moins vivement alors , que la tombe ensevelît

proniplement le secret de la belle châtelaine et le sien.

Le sort néanmoins s'obslinait à refuser à tous deux l'atroce satisfaction qu'ils lui demandaient. Depuis huit jours Germaine, grâce à sa jeunesse et aux soins qui lui étaient prodigués , luttait contre un état de faiblesse approchant de l'agonie, dont l'infortunée ne .sortait que pour retomber dans les accès d'une fièvre délirante. Maître Joseph était accouru l'un des premiers près de ce lit de douleur , où celle qu'il avait vu naître vingt ans auparavant, à la joie d'une nombreuse famille, allait rendre le derniersoupir, éloignée de tous les siens. Aux discours sanssuite que Germaine tenait dans son délire , il ne douta pas que l'assassin de Richard ne fût connu d'elle; mais en vain aurait-il cherché à tirer quelque lumière des mots confus échappés à l'égarement, et que Germaine accompagnait de cris et de larmes.

Emu de tendresse et de pitié, le bon prêtre

conjurait l'infortunée de reconnaître son vieux ami , la nommait des noms les plus doux , lui parlait au nom de la sœur qu'elle appelait sans cesse dans son délire ; mais Germaine n'entendait rien , ne voyait rien que les effrayants fantômes qui assiégeaient son esprit troublé. Elle jetait autour d'elle des regards égarés , demandait du secours avec des accents qui déchiraient l'âme, parlait de sang, de mort, et se tordait les mains de désespoir. Ne pouvant réussir à la calmer, maître Joseph se jetait à genoux près d'elle, implorant Dieu pour cet enfant de son cœur , et si parfois alors la fièvre venait à céder, Germaine , sans reconnaître la voix qui priait pour elle , y répondait de sa faible voix par des prières.

CHAPITKE XIX.

Mon front," que la pâleur efface.

Ne conserve plus que la trace De la foudre qui l'a frappé.

Lajiàktine, MédUationt.

Bien loin, comme on l'imagine, de faire instruire messire Guillaume du danger de sa fille, la dame de Flavy ne redoutait rien tant qu'un message de lui , et chaque heure qui s'écoulait lui semblait une heure de grâce.

Un matin que ses tristes pressentiments la tourmentaient plus que de coutume, elle était

seule dans sa chambre. Cachée derrière un rideau, ses yeux se portaient avec autant de dépit que de colère sur la foule qui se pressait autour des murs , attendant la sortie du médecin, lorsque messire Louvain entra chez elle. Rappelé à Roche-Brune par une affaire pressante , il venait prendre congé d'elle , promettant de reveni^à Vertbois le soir même. « Quoi ! s'écria-t-èlle avec effroi, vous m'abandonnez dans un pareil moment? Vous me quittez, Pierre ! vous me quittez !

— Pour quelques heures seulement ; je serai de retour avant la nuit.

— Mais pourquoi partir? reprit-elle; pourquoi nous séparer lorsque tant de dangers nous menacent tous deux?

— Que pouvons-nous craindre? répondit messire Louvain; le médecin vient de me dire que, depuis hier soir, elle était sans pouls, sans mouvement, et ne prononçait plus

f une parole.

— Eh bien! donc, attendez; attendez du

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moins quelques heures. Il se peut qu'alors nous soyons tout-à-fait tranquilles, que je puisse enfin dire à ces misérables, dont la vue me fatigue et m'irrite tous les jours , que leur bien- aimée châtelaine n'est plus de ce monde. »

Tout en parlant ainsi , elle attachait des regards furieux sur les malheureux habitants de Vertbois et de Compiègne qui remplissaient l'avenue, lorsqu'elle aperçut une troupe de cavaliers'qui prenait le chemin du château.

« Pierre ! s'écria-t-elle en pâlissant , regardez ! regardez! Fasse le ciel que ce ne soit pas mon mari lui-même qui revient chez lui ! »

Messire Louvain s'approcha de la fenêtre et reconnut en effet le brillant cortège dont se faisait toujours accompagner le haut et puissant seigneur de Vertbois.

« C'est lui, dit-il, non sans être un peu troublé à son tour.

— Que faire! que devenir! s'écria la châtelaine hors d'elie-mème.

— Il faut surtout garder sa tète et son sang-froid, dit le chevalier qui s'était remis aussitôt. Il ne sait rien, après tout, et votre trouble seul pourrait lui donner des soupçons.

— Mais partez du moins avant qu'il vous trouve ici; partez par la petite porte du pourpris dont vous avez la clef.

— Pourquoi donc? répliqua messire Pierre; ce serait vous perdre que d'agir avec mystère. Le sire de Flavy n'a-t-il pas déjà plus d'une fois reçu ma visite? Peut-il s'étonner que je vienne en bon voisin m'informer de l'état de sa fille, surtout quand le château de Vertbois renferme deux ou trois autres amis? Je ne veux partir, au contraire, qu'après l'avoir vu ; ma présence vous donnera du courage dans ce premier moment.

— Et j'en ai besoin, dit la dame de Flavy, dont tout le corps tremblait d'une manière effrayante.

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— Calmez-vous, ma belle, ma noble amie, reprit messire Louvain en couvrant de baiser ses mains de la châtelaine. Je voudrais que vous fussiez en état d'aller le recevoir dans les cours. Faites qu'il vous voie la première; attendrissez-vous sur le malheur qui l'attend —

— Êtes-vous sûr qu'elle ne parle plus? interrompit la dame de Flavy.

— J'en suis certain. Peut-être n'est-il plus temps qu'il assiste au dernier soupir de sa fille.

— Ah 1 s'il en était ainsi ! dit-elle en levant les yeux au ciel.

— Agissez dans cette croyance. Abordez cet homme odieux sans témoigner aucune crainte; flattez sa douleur; quelque chose qu'il dise ou qu'il fasse dans son désespoir, approuvez tout. Soumettez-vous enfin : vous n'avez pas voulu frapper le tigre; apprenez à feindre avec lui. »

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Messire Louvain , tout épris qu'il était de la belle châtelaine , n'ignorait point qu'elle était loin d'avoir reçu en partage la patience et la douceur; il craignait surtout pour elle ce caractère impérieux, si propre à exciter les violences de messire Guillaume , et cette crainte dictait des conseils que la dame de Flavy lui promit de suivre.

L'objet de sa terreur approchait ; elle s'efforça de reprendre du calme. Suivie de celui dont l'amour et le courage la soutenaient un peu, elle descendit dans la première cour, au moment où l'on ouvrait la grande porte pour le sire de Flavy.

Messire Guillaume , déjà instruit de son malheur par les gens de Compiègne qu'il venait de voir, sauta précipitamment à bas de son cheval, et^ sans paraître même remarquer sa femme qui s'avançait vers lui, s'écria d'une voix désespérée : «Où est-elle? où estelle? Que je voie ma fdle ! » Un geste alors

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ayant suffi pour l'instruire, il s'élança vers la tour avec une rapidité telle qu'on eût vainement essayé d'accompagner ses pas.

Un pareil accueil était si peu propre à rassurer la châtelaine que , ses jambes ployant sous elle, elle fut obligée de s'appuyer sur le bras de messire Louvain. Bien loin que celuici pût la décider à suivre messire Guillaume, elle exigea de lui qu'il partît à l'instant même pour Roche-Brune , afin de ne point ajouter à ses dangers par sa présence. Le chevalier, au désespoir de l'abandonner ainsi, combattit vainement son eflVoi, et fut enfin contraint de céder à ses prières, non sans avoir obtenu la parole qu'il recevrait d'elle un message dans la journée même.

Cependant le sire de Flavy était arrivé près de sa fille, et le calme sinistre qui régnait dans cette chambre , où le jour paraissait à peine, l'avait fait tressaillir de crainte. Marthe, maître Joseph et deux ou trois femmes en

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touraient en silence le lit de la mourante, dont on n'entendait plus même la pénible^^et faible respiralion. Il s'approcha de ce lit sur lequel Germaine, les yeux fermés, le visage couvert d'une pâleur livide , était étendue sans mouvement. «Vit-elle encore?» demanda-t-il en frémissant. Un signe affîrmatif du bon prêtre ayant allégé le poids affreux qui oppressait sa poitrine, il prit la main de sa fille, et la serrant dans les siennes :

«Reconnais-moi, Germaine , dit-il d'une voix altérée par la douleur, reconnais ton père. »

A ces mots Germaine se souleva, retira sa main avec force. «Mon père! dit-elle en ouvrant ses grands yeux égarés, mon père! tout couvert du sang de Regnault! du sang de Richard ! 11 vient donc pour me faire enterrer avec eux? Eh bien! me voilà, me voilà! » Et se plaçant comme dans un linceul, elle laissa retomber sa tête.

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a Que dit-elle ? mon Dieu ! s'écria le sire de Flavy.

— Dans le délire qui ne l'a point quittée , répondit maître Joseph , elle n'a cessé de parler de la mort de son cousin.

— Qui de vous l'en a instruite? dit messire Guillaume, les yeux étincelants de colère.

— Hélas ! répliqua la vieille Marthe en pleurant , tout le monde ici l'ignorait ; ses discours seuls m'apprennent que je ne reverrai jamais celui que j'ai nourri de mon lait!

— Misérable femme! s'écria messire Guillaume se parlant à lui-même , elle paiera cher son indiscrétion!» Puis se penchant de nouveau vers sa fille : « Tu ne peux me punir d'avoir voulu te venger, ma Germaine, « reprit-il > et maître Joseph vit une larme sillonner ce farouche visage « Tu pardonneras à ton père, à ton père qui t'a toujours chérie. »

Mais il semblait que l'infortunée ne pût supporter le tourment d'entendre la voix qu lui parlait. Se relevant avec véhémence :

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« Sortez, dit-elle, sortez tous, je souffrirai moins seule ! ne laissez'entrer que Marie. Marie! tu viendras, n'est-il pas vrai? tu m'amèneras ton fils? cela me fera tant de bien! Approche , approche, ma pauvre sœur; donnemoi ce cher enfant, que je l'embrasse! Ah! comme je vais l'aimer ! comme je veux qu'il m'aime ! Tu ne seras pas jalouse , Marie ? Mais non, reprit-elle avec effroi, cache-le, cache- le , ils le tueront ! Sauvez-vous tous deux, bien loin! bien loin! » Et son agitation devint telle que son visage, tout à l'heure si pâle, se couvrit d'une rougeur ardente , et ses yeux étincelèrent.

« Sainte Vierge ! dit Marthe , voilà la fièvre qui la reprend.

— Pourquoi le médecin n'est-il pas ici? cria messire Guillaume avec colère.

— Il sort à l'instant et ne tardera pas à revenir , répondit maître Joseph.

— Il faut en appeler plusieurs, ceux de Yerberie , de Noyon , tous enfin. Mort à celui

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