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CHAPITRE XVII

Hélas ! arraché de la terre Je vais d'où l'on ne revient pas.

Mes valons, ma propre demeure Et cet œil même qui me pleure, Ne reverrontjjamais mes pas.

Lamartine, Méditatiom.

La dame de Flavy, tourmentée de la crainte que Germaine ne lui tînt point parole et que messire Guillaume ne fût instruit de sa fatale indiscrétion , s'était rendue deux fois dans l'appartement de sa belle-fille pour la supplier de nouveau de lui garder le secret; mais vainement elle l'avait cherchée^ dans ce lieu et dans les endroits les plus reculés du châ-

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teau. Elle commençait à penser que Germaine au désespoir pouvait avoir mis fin à ses jours, lorsqu'elle apprit, ce qui l'effraya bien davantage, que Marthe avait vu sortir sa jeune maîtresse , qui avait pris le chemin de Compiègne. Cette nouvelle la saisit d'effroi; non -seulement elle renversait le plan qu'elle avait formé d'user d'astuce et de tout faire pour regagner l'affection de sa belle-fille , mais elle la séparait de celle qui pouvait à l'avenir peut-être ordonner de sa vie. La journée s'écoulait, et Germaine ne revenant pas, la dame de Flavy dans ses terreurs eut recours à celui dont l'entier dévouement lui était assuré. Elle raconta tout ce qui avait eu lieu le matin à messire Pierre Louvain , dont elle implora les conseils et l'appui.

«Vous vous effrayez à tort, lui dit-il; je désirerais beaucoup au contraire qu'elle fût partie pour ne plus revenir et que ceci nous débarrassât d'elle.

— Vous ne m'avez donc pas entendue ? re-

prit la châtelaine avec impatience ; messire Guillaume ne m'a parlé de la mort de son neveu que sous le plus grand secret ; c'était surtout sa fille qu'il ne voulait pas en instruire , et c'est à sa fille que j'ai tout révélé.

— Mais elle vous a promis de se taire , çt je la connais mal ou je gagerais qu'elle se taira.

— Elle m'a promis de ne point parler à son père, répondit la dame de Flavy; il se peut même qu'elle soit partie pour éviter de le revoir ; mais si dans son ressentiment contre lui elle a quitté Vertbois pour toujours , elle l'instruira tôt ou tard du motif de cette séparation. Alors c'est moi que ce terrible homme accusera de lui avoir fait perdre sa fille ; sa fureur n'aura point de bornes , et ma mort peut s'ensuivre. »

Messire Pierre élait violemment épris de la belle châtelaine ; il frémit. Mille morts lui paraissaient trop peu pour messire Guillaume , dont il ne supportait la vue depuis longtemps

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qu'avec horreur; et reprenant la parole sans hésiter : «Pourquoi donc, dit-il, refuser de vous affranchir de ces craintes? pourquoi refuser de vous soustraire à des violences qui me font trembler pour vous? Dites un mot, et messire Guillaume aura vécu, et vous recouvrez votre liberté. Mais ce mot, vous ne m'aimez pas assez pour le dire !

— Ah ! Pierre , un crime ! un si grand crime !

»r- A-t-il jamais reculé devant aucun ? Un crime devient justice quand il en punit tant d'autres. Qui plaindra ce tigre, qui le défendra ? Tous ceux qui l'entourent le haïssent autant que nous ; tous brûlent de se soustraire à son joug. Une fois assurés de notre appui, ses plus intimes serviteurs sont prêts à le frapper: Olivier-le-Rouge , Raoul Courtois, le bâtard d'Orbendas surtout , qui ne lui a pas pardonné de l'avoir traité de lâche devant dix chevaliers, et qui couche

habituellement près de lui

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- — Assez, assez , dit la dame de Flavy ea pâlissant ; je ne puis supporter l'idée d'exposer ainsi votre tête et la mienne. Laissons à la vieillesse, à la guerre le soin de nous en délivrer.

— A la guerre ! répliqua messire Louvain ; et la paix se signe dans huit jours à Arras , entre Charles et Philippe ! »

La dame de Flavy, à qui ces mots enlevaient sa plus grande espérance, réfléchit quelques instants. Peut-être fut -elle tentée de céder, mais la crainte des suites que pouvait avoir un coup aussi hardi finissant par l'emporter : « iNon, non, dit- elle, ne parlons plus d'un projet que la moindre circonstance peut faire échouer. I\e songeons qu'à nous garantir du danger présent. 11 faut que celte Germaine revienne , que je fasse ma paix avec elle et que je m'efforce de devenir son amie,

— Je vous ai conseillé bien souvent d'en agir de cette manière , répondit le chevalier.

Avec l'appui de (jerinaine , vous n'aviez plus rien à craindre de son père.

— Par malheur je l'ai détestée dès le premier jour que je l'ai vue. »

Messire Louvain sourit; puis, baisant la main de la belle châtelaine : « Ces petites jalousies de femmes, répondit-il, doivent céder à la crainte de rester exposée sans secoues aux fureurs du monstre qui ose meurtrir ces belles mains. Cette Germaine, si j'en crois ce que l'on dit d'elle, n'est point une fille ordinaire ; elle est malheureuse d'ailleurs, n'a pas un parent, pas un ami à qui elle puisse confier ses peines. La mort de ce Regnaujt de Flavy vous servait admirablement. Il fallait plaindre ce jeune homme, il fallait le pleurer avec elle, et vous. étiez certaine d'obtenir son affection, sa confiance ; mais où la joindre maintenant?

— Elle ne peut s'être retirée, répondit la dame de Flavy , que chez un bourgeois de Compiègne, qui lui est tout dévoué et qui se nomme Richard Paulet. Si je pouvais envoyer

à ia ville une personne sûre et habile pour m'en assurer...

— J'irai moi-même , interrompit messire Louvain; je lui parlerai en votre nom, et je ferai tout pour la ramener. C'est à vous ensuite à faire le reste , à gagner son amitié. Songez que nous n'avons pas de temps à perdre : la nouvelle de la paix ramènera ici messire Guillaume; alors je ne vivrai pas si je vous laisse seule avec lui.

— S'il ne trouvait pas sa fille ici, ce serait fait de moi! dit la dame de Flavy en frissonnant.

— 11 vaudrait mieux, dans ce cas, ne point l'attendre et vous réfugier, dès demain, dans mon château de Roche-Brune.

— Roche -Brune ne tiendrait pas deux jours contre lui , reprit-elle , et croyez-vous qu'il ne viendrait pas aussitôt m'y chercher? J'irais au bout du monde qu'il m'y poursuivrait. Malheureuse ! s'écria-t-elle tout en larmes, quel fatal mouvement de colère m'a

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portée à trahir ce secret, quand j'avais promis de me taire !

— Le mal est fait, dit messire Louvain , ne songeons plus qu'à le réparer. Je vais parlir à l'instant même, et si elle est encore à Conipiègne, il faut qu'elle revienne, morte ou vive.

— Tout mon espoir est en vous! répondit la belle châtelaine, en attachant sur lui ses yeux mouillés de pleurs. «

Le chevalier imprima ses lèvres sur la main qu'elle lui tendait. «Ah! dit-il, pourquoi vous êtes-vous laissé séduire par ces grands biens dont vous ne jouissez pas !

— Pourquoi vous ai -je connu trop lard! dit la dame de Flavy. »

Messire Pierre, que son amour aveuglait au point de lui faire voir dans sa belle amie la plus intéressante victime , poussa un long soupir et sortit.

Ayant fait aussitôt seller un cheval, il se mit en route pour la ville , avec l'espoir de

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parvenir à toucher le cœur de la iioble fille qu'il allait trouver. Quoiqu'il eût vu Germaine rarement et qu'elle le connût à peine, la voix publique ne lui laissait point ignorer qu'il avait à faire à l'une de ces âmes généreuses qu'il est aisé d'attendrir, et messire Pierre espérait tout de son éloquence.

Arrivé devant la maison du jeune bourgeois, la servante qui lui ouvrit la porte lui apprit que Germaine et Richard venaient de la quitter à l'instant, et, sur les questions de messire Louvain, cette fille, à qui l'on n'avait point dit de se taire , lui indiqua le chemin de la porte de l'Oise comme celui qu'ils avaient pris. Le chevalier n'hésita pas à les suivre, et bientôt de nouvelles informations l'engagèrent à sortir de la ville. La nuit commençait à tomber; mais à peine arrivait- il sur le pont de l'Oise qu'à la faible lumière du crépuscule il distingua devant lui une femme couverte d'un long voile blanc, qui marchait d'un pas rapide , appuyée sur le bras d'uo

jeune homme. Un moment lui suffit pour les atteindre, et, sautant à bas de son cheval, il l'attacha au montoir, s'approcha de Germaine, se plaça devant elle, et, la saluant respectueusement : «La dame de Flavy m'envoie, ma noble demoiselle, lui dit-il, vous supplier de revenir à Vertbois, où votre départ a jeté l'alarme et le désespoir.

— Jamais , répondit Germaine , qui fit quelques pas en avant. » Mais mes.'^ire Louvain continuant à lui barrer le passage : « Aucun motif grave ne peut expliquer une pareille résolution, reprit-il, et si vous consentez à m'écouter un instant....

— Vous avez entendu la réponse à votre message, interrompit Richard avec fermeté; je pense que cette dame a le droit d'aller où bon lui semble sans que vous osiez y mettre obstacle.

— J'ignore quel est celui qui s'enhardit jusqu'à parler de ce ton à un chevalier! répliqua fièrement messire Louvain.

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— Un ami sous la protection duquel je me suis mise volontairement, dit Germaine.

— Vos amis et vos protecteurs naturels , ma noble dame , ne sont-ils pas dans le château de vos pères ? reprit messire Louvain d'un air doux et persuasif, ou ne voulez-vous point croire au désir sincère que la dame de Flavy a de se réconcilier avec vous?

« Tant de discours sont inutiles, seigneur chevalier, repartit Richard, qui sentait trembler le bras de Germaine sous le sien. Madame vous a signifié ses intentions ; reprenez votre chemin et laissez-nous continuer le nôtre.

— Pas sur votre ordre au moins, répondit messire Louvain avec colère. Puis, se retournant vers Germaine ; je vous supplie, dit-il, de m'écouter un moment , sans que cet homme continue à troubler notre entretien.

— Cet homme vous ferait repentir de votre audace s'il était seul avec vous , dit Richard dont le courroux s'allumait.

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— Je VOUS prie, messire Louvain, de me laisser en paix, dit Germaine , surmontant la terreur que lui causait cette fatale rencontre, ni vous, ni celle qui vous envoie n'avez le droit de me retenir.

— Ne me refusez pas du moins un instant d'entretien, reprit messire Pierre , bien décidé à ne point la laisser partir; je suis un messager de paix, et quand vous saurez...

— Je sais tout, je sais tout, dit Germaine, en se pressant avec effroi contre Richard. »

Mais le chevalier , qui insistait pour être écouté, ayant fait alors le mouvement de prendre sa main et de la séparer de son compagnon : « Ne la touchez pas ! ne la touchez pas! s'écria Richard du ton de la menace.

« Insolent ! dit messire Louvain à demivoix, en repoussant l'importun. »

Ce mot était à peine prononcé , que Richard, d'un coup de poing donné dans l'estomac, envoya messire Pierre tomber à quelques pas de distance.

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« Misérable ! s'écria le chevalier, malheur à toi ! »

Tandis qu'il se relevait et s'armait de son glaive, Richard, quittant aussitôt le bras de Germaine : « Fuyez ! fuyez ! dit il ! rentrez dans la ville! je vous suis!» Et l'éloignant d'une main, il tirait son épée de l'autre. Mais Germaine, bien loin de fuir, s'attachait à lui, et repoussait de son faible bras messire Louvain, qui revenait vers eux hors de lui-même. et Richard ! messire Louvain ! criait-elle éperdue, ayez pitié de moi! Au secours! au secours ! Ne viendra-t-il pas de secours ! »

Richard, plus occupé d'elle que de repousser les coups dont le chevalier voulait le frapper sans atteindre Germaine, n'en parait pas moins les attaques avec une habileté qui déconcertait la fureur de son adversaire. Tout en suppliant sa malheureuse compagne de s'échapper, il ne perdait pas de vue le fer dont jusqu'alors messire Louvain n'avait pu que le menacer, lorsqu'aux accents de Ger-

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maine il jeta sur elle un regard rapide. Messire Pierre saisit cet instant, s'élance et lui traverse le cœur d'un coup terrible.

c Germaine ! » s'écria Richard en tombant. Et ce mot fut le seul que la mort lui laissa prononcer. A cette vue , Germaine , qui venait de se précipiter entre eux, poussa un cri perçant et perdit connaissance.

Tout ce qu'on vient de lire s'était passé comme on l'imagine avec la rapidité de l'éclair. Messire Louvain , sans s'arrêter au soin de rappeler à la vie la malheureuse fille de messire Guillaume, ne perdit pas un instant pour la plact^r avec lui sur son cheval, et, chargé de ce triste fardeau, il se hâta de regagner Vertbois sans rentrer dans la ville.

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