‹ Les FlavyChapitre 23 sur 24 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ce n'est plus cet amour de myrtes couronaé ; De poignards, de poisons, il marche environné. Thomas.

La nuit était sombre et pluvieuse; deux heures sonnaient à l'horloge de Compiègne lorsqu'une fenêtre basse du château de Vertbois s'ouvrit sans bruit pour donner passage à trois personnes qui, d'un pas rapide, gagnèrent la petite porte de l'enclos. De ces trois personnes , la dame de Flavy marchait la première , appuyant son bras tremblant sur le bras de messire Pierre Louvain ; l'homme qui les suivait était le bâtard d'Or-

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bendas qui , la veîtle au soir, ainsi qu'il faisait toujours lorsqu'il accompagnait son maître , avait placé son lit dans la salle qui précédait la chambre à coucher du sire de Flavy. Arrivés à la petite porte , ils y trouvèrent un serviteur de messire Pierre et des chevaux. Sans perdre un instant, sans prononcer une parole, tous trois montèrent à cheval avec la plus grande précipitation et partirent au grand galop.

Le lendemain , la matinée étant déjà fort avancée , et les gens de messire Guillaume ne le voyant point paraître sans que personne l'eût vu sortir, un d'eux se hasarda à monter chez son maître ; mais à peine entré dans la chambre, cet homme recula d'horreur devant l'afifreux spectacle qui s'offrit alors ù ses yeux. Un long ruisseau de sang s'échappait du lit sur lequel le sire de Flavy était étendu, percé de plusieurs coups de poignard, dont un lui traversait le cœur. Son épée, que la veille au soir on lui avait vu poser près de

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lui , se trouvait encore à la même place, et tout indiquait que les assassins avaient fait passer le brave du sommeil à la mort sans lui laisser le temps de se défendre.

Un coup aussi hardi n'expliquait que trop la fuite de la dame de Flavy et celle du bâtard d'Orbendas. Aussi maître Joseph , à défaut de parents ou d'amis du défunt, se chargea-t-il d'instruire Charles, Hector et Raoul de Flavy du crime qui leur enlevait un frère, afin qu'ils pussent en poursuivre les auteurs ^. Ce fut lui de même qui se chargea du soin de faire rendre les honneurs

(1) Sur l'ordre du roi et du parlement la vicomtesse d'Arsy fut longtemps retenue prisonnière. Toutefois, d'après sa déclaration faite devant le roi et son conseil que Guillaume de Flavy l'avait accablée de rudesse et de mauvais traitements, elle obtint sa grâce, et toutes ses seigneuries lui furent rendues. Mais pour parvenir à cela, ajoute Mathieu de Coucy, il lui en coitsla grande chevance et beaucoup d'argent. Quant à messire Louvain , plus de quinze ans après, dans la ville de Bordeaux , il fut attaqué ^ fr-appé et mis en grand péril de mort par les serviteurs de Charles , Hector et Raoul de Flavy.

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funèbres au chef de la noble famille, et messire Guillaume alla reposer près de la malheureuse mère de Marie, dont il avait abrégé les jours, et dont la vicomtesse d'Arsy avait pris la place.

Le jour que la terre reçut le cadavre de celui qui lui en avait envoyé tant d'autres, aucune larme ne coula sur cette nouvelle tombe} aucune prière, si ce n'est celle de maître Joseph ^ ne s'éleva Vers Dieu pour obtenir qu'il étendît sa miséricorde sur l'homme qui n'avait jamais fait grâce. La mort sanglante du sire de Flavy parut à tous une justice céleste. Les habitants de Gompiègne et de Vertbois se le persuadèrent d'autant mieux que la même nuit qui vit mourir messire Guillaume vit renaître à l'existence celle pour qui le pauvre priait.

Une heureuse crise , que le médecin n'avait osé espérer, vint rendre à Germaine la vie et la raison. Elle reconnut tous ceux qui l'entouraient, tendit la main à maître Joseph,

et d'une voix tremblante qu'on entendait à peine :

« Richard, dit-elle, Richard est-il mort ? » Il fallut la tromper alors ; maître Joseph , espérant bien que Dieu lui pardonnerait ce mensonge, lui fit croire que le jeune bourgeois n'avait point succombé à sa blessure, mais qu'il se rétablissait lentement. Bientôt Germaine voulut au moins voir Daniel, voir Georgette ; elle priait sans cesse le bon prêtre d'aller chercher, d'amener près d'elle un de ceux qui soignaient Richard, et pendant deux semaines qu'elle passa dans un état de faiblesse qui pouvait faire craindre une rechute, maître Joseph fut contraint d'employer mille ruses pour se dispenser de satisfaire ses désirs. Ignorant d'ailleurs que messire Guillaume fût revenu à Vertbois , elle ne prononça pas une fois le nom de son père.

Dès'qu'elle eut repris assez de force pour confier à son vieux ami les souffrances qui

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l'avaient conduite aux portes du tombeau , maître Joseph apprit la mort de Regnault , le nom du meurtrier, et le nom du meurtrier de Richard. L'infortunée, qui lui ouvrait son cœur tout entier, ne lui cacha plus ce qu'avait été pour elle l'époux qu'elle avait donné à sa sœur ; il sut quel bonheur elle s'était promis tant qu'elle avait vu dans Regnault son fiancé et quelle peine amère avait succédé à ces douces espérances. Tandis que d'une voix déchirante Germaine déroulait aux regards du bon prêtre ce long tissu de douleur, il attachait des yeux humides de larmes sur le pâle et beau visage où se peignait une âme si belle, et demandait tout bas à Dieu le prix de tant de vertus et de tant d'infortunes.

Bientôt, cependant, il devint impossible de cacher davantage à Germaine qu'elle était orpheline , et que son père avait succombé sous les coups d'un assassin. Cette fin terrible de messire Guillaume arracha le

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pardon du cœur de sa flialheurétise fille ; elle devait aussi sans doute attirei" sur lui là miséricorde de Died, et Germaine pria et fit prier dans toutes les églises de Conipiègne pour 1 anie de cet homme cruel tjui l'&'i'Éiit aimée; mais sa douleur fut loin d'approcher de celle qu'elle éprouva lorsqu'il fallut enfin lui apprendre que Richard avait cessé de vivre. Quelque soin que prit maître Joseph d'adoucir pour elle ce dernier coup, elle faillit y succomber, et l'on trembla de la voir retomber dans l'affreux état dont elle était à peine sortie. Richard mort, mort en la protégeant, devenait un objet de regrets si cuisants, si cruels, que chaque jour semblait accroître son désespoir. Elle ne pouvait le nommer, elle ne pouvait penser à lui sans verser des larmes dont l'amertume était déchirante. « Ah ! mon bon, mon pauvre Richard! s'écriait-elle, pourquoi ne suis-je pas morte moi-même avant d'aller te chercher pour te conduire dans la tombe ! C'est moi,

c'est moi qui l'ai tué ! » Et maître Joseph , qui s'efforçait en vain d'arracher cette horrible persuasion de l'esprit de Germaine , se disait, désespéré lui-même: « C'esi donc pour Richard qu'elle mourra! »

Un jour, après être restée longtemps plongée dans un morne silence, elle dit au bon prêtre : « Un seul désir pourrait encore m'être permis; mais mon malheur ne voudra

pas qu'il soit jamais exaucé. Je voudrais voir

Daniel.

— Pourquoi , ma chère enfant? demanda maître Joseph.

— Pour qu'il me pardonne ! répondit Germaine en fondant en pleurs; il aimait tant llichard! Ah! si Daniel consentait à me voir, à me pardonner, quel bien cela me ferait! »

Maître Joseph lui offrit de faire quelques tentatives pour lui procurer cette consolation , et Germaine ayant répondu à son offre par un doux et triste sourire, il partit aussitôt pour Compiègne. Comme il avait été plus

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d'une fois témoin du désespoir de Daniel , il tremblait aussi que le petit sorcier ne consentît point à venir trouver l'infortunée qui implorait sa présence et que la démarche qu'il allait faire, n'obtenant pas de succès, n'ajoutât encore à la douleur de Germaine.

Cette crainte tourmentait vivement son esprit lorsqu'il arriva devant la maison de dame Marguerite. Les fenêtres qui donnaient sur la rue étaient fermées avec soin, et le plus grand silence régnait dans cette demeure que le maître n'habitait plus. Le vieux prêtre, après avoir longtemps frappé inutilement à la porte, questionna quelques gens du voisinage, et il apprit que dame Marguerite , dans l'espoir de distraire Georgette d'une douleur que rien ne pouvait calmer, avait quitté Compiègne pour aller habiter Paris. La tante et la nièce s'étaient mises en route la veille, et Daniel n'avait pas hésité à suivre celle qui pleurait Richard.

• Germaine en apprenant ce départ poussa

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un long soupir, puis elle baissa tristement la tête , et de grosses larmes tombèrent sur ses mains jointes.

« J'irai donc sur sa tombe , dit-elle enfin d'une voix douloureuse ; ne consentirez-vous pas à m'y conduire , mon père , à m'y conduire demain ? » ajouta-t-elle en attachant sur le vieillard des regards suppliants.

C'est en vain que maître Joseph lui représenta qu'elle n'aurait point assez de force pour arriver à Compiègne, et que le snectacle qu'elle allait chercher ajouterait à ses peines; il la vit si fermement résolue à remplir ce pieux devoir sans retard qu'il ne voulut laisser à aucun autre que lui le triste soin de l'accompagner.

Le soleil était à peine levé le jour suivant en effet que Germaine, appuyée sur le bras du bon prêtre , suivait le chemin de la forêt qui conduisait à la ville. Ses jambes encore faibles et tremblantes pouvaient à peine la soutenir ; néanmoins elle fit toute la route

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sans vouloir s'arrêter un moment , et l'aspect d'un des plus beaux jours du printemps , la vue de ces vieux arbres qui avaient abrité son enfance , rien ne put la distraire de la religieuse pensée qui occupait son âme.

En entrant dans cette vaste église , entièrement déserte alors , elle se souvint du temp$ où chaque dimanche Richard venait y prier près d'elle et près de Marie; elle reconnut la place où l'infortuné jeune homme s'agenouiU lait, élevant vers Dieu son cœur si noble et si pur , et ses yeux s'arrêtèrent longtemps sur celte place vide.

Maître Joseph la conduisit devant la tombe et s'éloigna de quelques pas pour lui laisser la liberté de se livrer à toute sa douleur. Alors Germaine, tombant à genoux sur la pierre, joignit les mains avec un sentiment de respect et de tendresse que les mots ne sauraient rendre. « Richard , dit-elle , du haut du ciel que ta belle âme habite sans doute , ne repousse pas ma prière ! ae repousse pas la mal-

heureuse femme que tu as longtemps chérie! Pardonne-moi, Richard! pardonne-moi d'avoir causé ta mort ! » Les sanglots les plus douloureux l'empêchèrent bientôt de poursuivre ; mais elle n'en restait pas moins prosternée de-vant ces restesmuets qu'elle iraploraitde cœur, dans une angoisse indicible. Ses yeux élevés vers le ciel semblaient y chercher les yeux de celui qui n'était plus pour y lire son pardon. Bientôt l'image du jeune milicien lui apparut, telle qu'elle était si vivement empreinte dans son imagination ; l'objet de ses larmes la contemplait comme au temps, déjà loin, hélas! où, trop heureux de vivre près d'elle, de l'adorer en secret , il avait été son soutien, son ami , son frère. Alors le souvenir de ces regards d'amour que l'infortuné avait si souvent jetés sur elle lui devint présent au point qu'elle ne put se représenter longtemps le noble et beau visage de Richard sans le voir encore lui sourire.

Cette heureuse illusion parvint à porter

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dans 1 ame de Germaine un sentiment consolateur ; il lui sembla qu'un poids affreux cessait de l'oppresser , et des larmes de regrets, de tendresse , de reconnaissance coulèrent plus doucement de ses yeux. Elle pria longtemps, et lorsqu'elle se leva pour rejoindre son vieux ami : « Je reviendrai, Richard, ditelle en posant sa belle main sur la tombe ; jusqu'à mon dernier jour, s'il est éloigné , je reviendrai souvent ! »

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