CONCLUSION
Abattue par tant de douleurs, la jeune châtelaine de Vertbois, l'héritière des grands biens de messire Guillaume, n'offrait plus que la belle ombre de ce qu'elle était naguère. Une pâleur mortelle ne quittait plus son front, et le feu de ses grands yeux noirs semblait s'être éteint dans les pleurs. Souvent on la voyait passer des heures entières en si-
lence, plongée dans une sombre rêverie; souvent aussi elle parcourait à pas lents les vasles salles du château où tout retraçait à sa mémoire les scènes de son enfance, où tout lui rappelait celte famille si nombreuse et si chère, dont les uns avaient cessé de vivre, dont les autres vivaient loin d'elle. Elle se traînait.jusqu'à la chapelle ; elle s'agenouillait à la place où Regnault et Marie avaient reçu la bénédiction nuptiale; elle les revoyait tous deuXj elle revoyait Richard; puis, jetant autour d'elle des regards de désespoir, elle s'écriait : a Aujourd'hui, seule! seule! » De toutes les peines qui affligeaient le cœur de Germaine , en effet , l'isolement était peut-être la plus cruelle et celle de tous les moments ; car ce cœur n'avait battu jusqu'alors que pour aimer. Aussi la présence de maître Joseph et les soins que cet excellent ami lui prodiguait lui causaient-ils un attendrissement qui quelquefois allait jusqu'aux larmes. Dès qu'il arrivait près d'elle^ Ger-
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maine lui tendait sa inaiii amaigrie^ lui adressait un de ces vsourires d'autrefois, et s'efforçait devant lui de se montrer moins malheureuse.
Telle était la triste existence de cet enfant du malheur, lorsqu'un matin maître Joseph entra, le visage rayonnant de satisfaction. «Réjouissez-vous, ma fille, lui dit-il, réjouissez-vous! la paix avec le duc de Bourgogne est signée. »
A ces mots une faible rougeur colora les joues pâles de Germaine. « La paix, dit-elle, la paix! Ainsi je reverrai Marie, si elle n'a point quitté la courd'Arras!
— Quel autre séjour aurait-elle pu choisir, répondit le vieillard, lorsqu'elle vit là, protégée par vos oncles Hector et Raoul, qui sans doute tiennent lieu de père à son enfant?
— Son enfant ! je vais donc le voir aussi ! dit Germaine, dont cette pensée semblait ranimer l'existence. Je retrouverais une fa-
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mille! Ah! je n'espérais pas qu'un si grand bonheur me fût réservé !
— Et moi, mon enfant, et moi je n'ai jamais douté que, pour prix de tant de souffrances, le ciel vous accorderait des jours calmes et sereins, une félicité aussi pure que votre âme.
— Quoi ! je vivrais près de Marie! près du fils de Regnault! Je n'ose le croire, mon père ; tant de fois déjà nous nous sommes flattés que la paix était faite!
— Mais pour cette fois rien n'est plus certain. Le gouverneur a reçu celte nuit un message du roi qui défend désormais toute hostilité contre les Bourguignons. La paix définitive a été signée à Arras, le vingt-un de ce mois ; Philippe et ses seigneurs ont juré sur la croix de la maintenir. On sait même que le sire de Lannoi, en levant la main , a dit qu'il n'en serait pas de celle-ci comme des cinq autres, et qu'il promettait à Dieu de ne jamais l'enfreindre. Enfin d'heure
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en heure il arrive des nouvelles qui confirment ce que j'avais appris au château.
— Et dès à présent le chemin d'Arras est libre?
— Libre comme tous les chemins du royaume, répondit le bon prêtre, se livrant à un transport joyeux. Les barrières élevées entre nos provinces sont abattues ; la France ne reconnaît plus qu'un maître ; tous les Français vont marcher sous le même drapeau...
— Et mon oncle Hector, mon oncle Raoul reviendront comme amis à Compiègne ! interrompit Germaine avec un contentem^yit inexprimable; ils défendraient nos murs si les Anglais osaient encore les attaquer!
— Oh ! maintenant que nous n'allons plus avoir affaire qu'aux étrangers, nous aurons bon marché d'eux, j'espère.
— Oui, oui, dit Germaine avec l'accent d'une joie inaccoutumée , ce jour est un jour de fête pour tout le royaume. »
Alors maître Joseph se mit à lui peiadre l'ivresse qu'excitait cette heureuse nouvelle , les transports des citoyens de toutes les classes ; le clergé , la noblesse , le peuple se mêlant dans les rues, sur les places pour crier : Noël ! enfin le délire général qui avait lieu à Compiègne comme il avait eu lieu à Arras.
Germaine souriait doucement au tableau du bonheur public , et son pauvre cœur battait de plaisir à l'idée que les malheurs de la France étaient finis. Elle voulut contribuer richement aux réjouissances que préparait la ville , et chargea maître Joseph de répandre avec profusion ses largesses sur tous les infortunés de Yertbois et de Compiègne.
Depuis ce moment plus d'une douce pensée vint se mêler aux tristes pensées de Germaine ; une première joie est si vive, quand on a beaucoup souffert , qu'elle ne pouvait songer à revoir Marie sans éprouver un contentement qui lui ravissait l'âme. Sans cesse elle s'entretenait avec maître Joseph de son départ pour Arras ,
OÙ le bon prêtre s'était engagé à l'accompagner dès qu'elle serait assez forte pour se mettre en route, et le bonheur qu'elle attendait semblait devoir suffire pour hâter cet instant. En attendant un jour si désiré, elle se plaisait à faire embellir sa demeure , que bientôt sans doute sa sœur et l'enfant chéri viendraient habiter tous deux, et, grâce à celte heureuse pensée , Vertbois reprenait à ses yeux le charme que depuis longtemps il avait perdu.
Un jour elle était seule dans sa chambre , prêtant l'oreille au bruit des fêtes et des chants d'allégresse qui depuis une semaine retentissaient autour du château.
« Béni soit le ciel ! disait-elle ; il existe des heureux, et peut-être bientôt moi-même je sentirai mon cœur battre de plaisir ! »
Dans ce moment la porte s'ouvrit ^ et Chariot entra, conduisant un chevalier, que Germaine reconnut aussitôt pour son oncle Hector. A la vue d'un parent, d'un Flavy, elle pousse un
cri de joie , court à lui. ... 0 bonheur ! ô consolatioa céleste! une femme en deuil le suit, tenant par la main un enfant de deux ans beau comme les anges. «Germaine, dit Marie qui se précipite au coude sa sœur, veux-tu que je vive près de toi avec le fils de Regnault?
— Il aura deux mères! » s'écrie Germaine en pressant avec transports l'enfant sur son cœur.
ru DU SECOND et dernier voloub.