CHAPITRE PREMIER La Dépopulation
LE DERME» DÉNOMBREMENT ET LA POPULATION FRANÇAISE. — LA POPULATION DE LA FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS, AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI. — LA DÉPOPULATION EST-ELLE UN MAL ? — LES CAUSES. — REMÈDES POSS1RLES.
Sous l'apparence de richesse et de prospérité que présente notre pays, les esprits réfléchis discernent depuis longtemps, et avec inquiétude, des symptômes alarmants, des signes d'aiïaiblissement et de décadence. 11 semble que la sève vitale diminue et que le ressort moral soit atteint en même temps que le ressort physique. Il semble que ce grand corps social, qui compte déjà tant de siècles d'existence, soit rongé de plaies intérieures et li n'ait plus la force de continuer son développement, ni de réagir contre les germes morbides qui l'envahissent. On se plaint de l'aiïaissemcnt
des caractères et des volontés, de l'amour croissant de la jouissance et de l'argent, de l'indifférence sceptique de la majeure partie du public. On dénonce avec inquiétude la marche ascendante de la criminalité, surtout parmi les jeunes générations, la diffusion de plus en plus étendue de la littérature ou, pour mieux dire, des produits pornographiques, le développement de l'alcoolisme, l'étalage de plus en plus cynique des doctrines le plus bassement matérialistes, le ralentissement continu de la natalité qui, en se perpétuant et en s'accentuant, finirait par amener l'extinction graduelle de la race française.
Pour tout homme clairvoyant et aimant son pays, il y a là des sujets de sérieuse préoccupation et d'inquiétude. 11 ne faut sans doute rien exagérer : on ne doit jamais oublier les réserves admirables d'énergie et de santé morale que possède notre grande et chère patrie. Les superbes relèvements, les magnifiques renouveaux dont son histoire est remplie sonl faits pour rendre courage et donner confiance dans l'avenir, mais à la condition cependant que l'on ne s'abandonne pas à un optimisme béat, que l'on sache regarder en face la réalité présente et lutter avec énergie contre les maux qui nous menacent, contre les fléaux dont nous sommes assaillis.
Véritables fléaux, en effet, fléaux nationaux,
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ces maladies morales, ces virus perfides qui s'insinuent dans le corps social et le désorganisent sourdement : fléau, l'alcool avec son cortège de maladies héréditaires, de folie, de ruines et de crimes; — fléau, le livre et l'image, la représentation, la publicité obscènes qui ne se bornent pas à déshonorer notre pays aux yeux de l'étranger, mais qui viennent empoisonner la race jusque dans sa fleur, étaler la corruption jusque sur la voie publique et désorganiser la famille jusque dans le foyer domestique. — Fléau, cette propagande néo-malthusienne qui, faisant de l'égoïsme le principe et la règle unique de nos actes, enlève à la vie son objet principal, sa grandeur et sa dignité, à la famille son charme et son honneur, à la pairie l'élément essentiel de sa prospérité, de sa force et de sa durée. — Fléau, les doctrines avilissantes qui, ne voyant en tout que des phénomènes matériels, faisant tout dériver de la matière, ramenant tout à la matière, et négligeant tout élément spirituel comme tout concept métaphysique, ébranlent la morale dans sa base, infirment la loi du devoir dans son principe, tarissent la source de tout dévouement et de tout sacrifice.
On en peut mesurer, chaque jour, les progrès et les ravages, et dans cette constatation même, on doit trouver, non pas un motif de découragement et de désespérance, mais, au contraire,
lis FLEAUX NATIONAUX
une nouvelle et puissante raison de lutter avec énergie et persévérance. Seules, la désertion du champ de bataille et la résignation à nos maux pourraient rendre ceux-ci vraiment incurables.
De tous ces fléaux dont souffre notre France, le plus ancien, le plus souvent dénoncé, est la dépopulation, — ou, si l'on aime mieux, la lenteur relative et absolue de l'accroissement de la population, — ou encore, le ralentissement de la natalité. Cette plaie sociale est peut-être la plus grave de toutes : ce n'est pourtant pas celle qui préoccupe le plus, ni surtout le plus constamment l'opinion publique, parce que ce mal agit lentement, sans bruit, d'une façon sournoise et perfide, ne se trahissant qu'à la longue et par des signes intelligibles seulement Dour les esprits observateurs et réfléchis.
De temps en temps, cependant, à échéances fixes, un document officiel, le recensement, dresse publiquement le bilan de nos gains et de nos pertes et fait, en quelque sorte, à ce point de vue l'examen de conscience de la nation. On s'en émeut plus ou moins pendant quelques jours; on en parle pendant quelques semaines : puis l'opinion s'en désintéresse, détournée par d'autres soins, préoccupée d'autres incident-: et tout reprend son train accoutumé, et le fléau
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poursuit sa marche lentement, mais sûrement. Il ne faut donc pas s'étonner si toute l'étendue et toute la profondeur du mal sont inconnues de l'immense majorité du pays ; si l'effroyable gravité du danger lui échappe ; si les causes réelles n'en sont pas suffisamment déterminées ; si les remèdes vraiment efficaces, vraiment nécessaires sont en général ignorés.
Cette année, la somnolence habituelle a été quelque peu secouée. Deux circonstances toutes récentes ont donné au problème de la dépopulation ce que l'on appelle, en style boulevardier, un regain d'actualité. Au printemps dernier, la Société d'économie sociale a tenu à Paris son congrès annuel, sous la présidence de M. de Foville, président de l'Académie des sciences morales et politiques, et elle a consacré exclusivement sa session à l'étude du problème de la population qui fut, pendant près d'une semaine, examiné sous toutes ses faces, et plus spécialement au point de vue français, par les hommes les plus compétents.
Peu de jours, d'ailleurs, avant l'ouverture de ce congrès, avait été publié le tableau de mouvement de la population française en 1907 et ce tableau faisait apparaître, non plus, comme de coutume, un insignifiant excédent des naissances sur les décès, mais un excédent assez sensible des décès sur les naissances. En 1907, la France a perdu 794.000 de ses habitants ; il
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ne lui est né que 774.000 enfants : perte sèche, environ 20.000 habitants. Jusqu'à présent, quand on parlait de la dépopulation de notre pays, les optimistes ne manquaient pas d'objecter que l'on exagérait, qu'il pouvait y avoir une grande lenteur d'accroissement absolue et surtout relative, mais qu'il ne s'agissait pas de dépopulation au sens propre et rigoureux de ce mot. Aujourd'hui, c'en est fait de ces explications consolantes ; c'est bien en face du fait brutal de la dépopulation que l'on se trouve et les chiffres officiels publiés par le Gouvernement ont résonné comme une sorte de glas funèbre.
Quand on considère ces chiffres et ceux du dernier recensement quinquennal, quand on les rapproche des relevés antérieurs, surtout quand on compare la population française avec celle des pays étrangers, on ne peut se défendre d'une profonde inquiétude et d'une véritable angoisse.
A l'époque de son premier recensement sérieux, en 1801, la France, ou du moins la partie de la France qui forme son territoire actuel, était peuplée de 27.100.000 habitants. Vingt ans plus tard, en 1821, malgré les épouvantables hécatombes du premier Empire, elle comptait 30.500.000 habitants, c'est-à-dire 3.400.000 âmes de plus. C'était le temps où, au lendemain d'une bataille meurtrière, Napo-
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léon pouvait dire, — avec quelque exagération sans doute : — « Bah! Paris aura réparé cela en une nuit ! »
De 1821 à 1831, sous le gouvernement réparateur de la Restauration, la progression est plus rapide encore : elle est de 2.100.000 âmes en dix ans, et le chiffre de la population française atteint, en 183 1 , 32.600.000 âmes. Dans les trois décades suivantes, l'accroissement, sans être aussi fort, est encore sensible. Il représente 1.600.000 habitants pour dix années, et les recensements successifs donnent une population de 3i. 200. 000 âmes en 1841, de 3"). 800.000 âmes en 1851 et de 37.400.000 âmes en 1861 , après l'annexion de Nice et de la Savoie. On atteint même, en 1866, le chiffre de 38.200.000 âmes. Mais bientôt surviennent l'année terrible, la guerre, la perte de l'Alsace- Lorraine, et le dénombrement de 1872 n'accuse plus qu'une population réduite à 36.100.000 âmes. On regagne assez vite, dès 1881, le chiffre de 37.400.000 habitants; mais depuis, quel ralentissement! En 1886, 37.900.000 habitants, soit un demi-million d'augmentation; en 1891, 38.332.000 habitants, c'est-à-dire une augmentation ne dépassant pas 400.000 âmes en cinq ans. En 1896, la population légale (1) atteignait
(1) Dans tous ces chiffres, il n'est question que dore qu'on appelle la « population légale ». La population réellement présente est toujours assez sensiblement inférieure (environ 125.000 unités).
le chiffre de 38.517.000 habitants, en augmentation de 475.000 unités; en 1901, elle s'élevait à 38.962.000 habitants, soit 444.000 de plus; et, en 1906, à 39.250.000, en augmentation de 288.000 unités seulement, c'est-à-dire moins de 60.000 par an. Enfin, en 1907, nous en perdons 20.000.
Ce qui rend cette perte particulièrement grave et inquiétante, ce sont les circonstances dans lesquelles elle se produit. On avait déjà vu, dans le passé, sous l'influence de diverses calamités, la natalité annuelle tomber au dessous de la mortalité. Ce douloureux phénomène avait marqué la funèbre année 1871, et la cause n'en était que trop évidente. Plus près de nous, dans les années 1890-92, 1895 et 1900, sous l'action d'une épidémie nouvelle et aussi meurtrière que prolongée, les décès l'avaient encore emporté sur les naissances : de 38,000 unités en 1890, de 10,000 en 1891, de 20,000 en 1892; mais, depuis lors, on avait constah1 une reprise, très faible, il est vrai, et surtoul très passagère, car le fléchissement n'a pas tardé à reparaître et à s'accentuer. Depuis le commencement du siècle notamment, on voit ce mouvement de décroissance se continuer d'année en année, avec une régularité presque mathématique et comme en vertu d'une sorte de loi démographique spéciale à notre France' contemporaine. Dans des circonstances abso-
lument normales, en dehors de tonte calamité exceptionnelle, sans guerre, sans disette, sans épidémie, on voit, sur les tableaux graphiques représentant le mouvement de la population, la courbe de la natalité et celle de la mortalité se rapprocher de plus en plus, jusqu'au point où elles se confondent : en dernier lieu même, la première tombe au-de>sous de la seconde : signe visible de l'arrêt de la vie. En 1902, l'excédent des naissances sur les décès se chiffre encore par 84,000; en 1903, par 73,000; en 1904, par 57,000; en 1905, par 37,000; en 1906, par 27,000; en 1907, comme on vient de le voir, c'est le chillïe de — 20,000 qui est enregistré par la statistique (1).
(1) Voici, du reste, d'après le dernier Annuaire statistique de la France, le relevé comparatif des naissances et des décès depuis trente-cinq ans (moyennes annuelles) :
1903-r.Mi:,
Naissances
953. 000 ou 26,0 933.000 — 25,0 923.000 — 24,2 865.000 — 22,5 858.000 - 22,3 844.000 — 21,7 817.000 - 20,9
par 1000 habitants.
Décès
Quel sera celui de 1908?
On se le demande, non sans inquiétude.
Mais, quel qu'il soit, un fait est certain d'avance : c'est que la population française proprement dite est, non pas stationnaire, mais en décroissance.
Il ne suffit pas, en effet, de relever le nombre de millions d'habitants existant en France ; il faut tenir compte de leur nationalité. Or, un fait incontestable et des plus alarmants se dégage de toutes les statistiques dressées depuis une vingtaine d'années : c'est le nombre considérable et rapidement croissant d'étrangers qui viennent s'établir en France et y combler le> vides de la population indigène. En 1851, il n'y en avait pas plus de 337,000; d'après le recensement de 1901, et sans même parler des quelques milliers de naturalisations qui ont lieu annuellement, on ne comptait pas moins de 1,021,000 étrangers vivant sur notre territoire. Ils représenteraient donc 2,69 0/0 de la population totale, et c'esl leur natalité plus forte qui, compensant la faiblesse de la natalité française, empêche, depuis longtemps, nos recensements d'accuser, d'une façon constante, un excédent de décès. Mais cet excédent de décès, c'est-à-dire la dépopulation, est un fait acquis depuis plusieurs années, si Ton envisage seule la population de nationalité française. 11 n'y a peut-être pas pour un pays de plus grand
danger que cette lente infiltration de races étrangères, cette sorte d'endosmose humaine qui substitue des cléments exotiques à la race autochtone, qui non seulement suscite aux enfants du sol des concurrents redoutables dans leur propre patrie et souvent prépare la voie aux invasions étrangères, mais encore altère et transforme insensiblement le caractère national.
Sans doute, les moyens actuels de communication et l'adoucissement général des mœurs facilitent dans une large mesure et rendent même inévitable cette compénétration internationale; mais celle-ci ne peut être vraiment utile et féconde qu'à la condition d'être réciproque. Sans doute encore, certains pays ne se sont développés que grâce au concours de l'immigration étrangère ; mais ces pays étaient des pays neufs, offrant aux nouveaux venus des espaces immenses et déserts à mettre en valeur et n'ayant qu'une civilisation naissante, embryonnaire, une existence nationale encore incertaine et imprécise que ne risquait pas de déformer l'afflux des colons étrangers. Il en est autrement des nations déjà vieilles, constituant un organisme complet, ayant acquis avec leur plein développement une physionomie, des mœurs, un caractère qu'il importe de conserver intacts, et, dans tous les cas, assez nombreuses et assez compactes pour que l'étranger ne puisse
plus s'y implanter, du moins en grand nombre, qu'à la façon d'un coin pénétrant dans le tronc d'un arbre séculaire.
Les peuples de l'antiquité, au temps de leur décadence, ont connu ce péril et cette plaie. Gomme on Fa dit souvent après Polybe, la Grèce a péri faute d'hommes. A Rome, quand, sous l'influence du luxe et de la corruption, la forte race qui avait conquis et cultivé le Latium eut cessé de suffire aux rudes travaux des champs, quand les latifundia eurent commencé à couvrir l'Italie qu'ils devaient perdre, le peuple romain dégénéré a ouvert ses rangs aux affranchis, c'est-à-dire à la lie de toutes les nations qu'il avait soumises ; il a vu affluer à Rome et dans toutes les grandes villes des nuées d'immigrants venus de tous les coins de son immense empire et au milieu desquels les anciens Quirites se sont trouvés comme noyés. Il a fini par ne pouvoir plus même protéger ses frontières, et, après avoir conquis le monde, il a dû faire appel, pour se défendre, aux mercenaires, en attendant d'être conquis par les Barbares.
Rome en est arrivée là, parce qu'elle avait cessé d'avoir des enfants. Or, c'est là le mal dont la France est menacée, ou, pour parler plus exactement, c'est la plaie dont elle est atteinte.
Si l'on examine, en effet, comment notre
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population se décompose par âge et quel en est le mouvement, il est impossible de n'être pas alarmé, effrayé de ce fait douloureux : ce n'est pas par le développement des jeunes générations que la France a pu, jusqu'à présent, maintenir à peu près sa population ; c'est par une prolongation de la moyenne de la vie humaine, par une plus longue conservation des générations existantes. On meurt moins en France que par le passé. Le taux de la mortalité moyenne et annuelle, qui était de 23,3 entre 1841 et 1850, n'était plus, en 1892, que de 22,2 pour 1,000 habitants; il est tombé, dans la période 1902-1906, à 19,5 pour 1,000 habitants. C'est une amélioration fort appréciable. Sans doute, elle est encore très faible, en comparaison des progrès accomplis dans divers pays étrangers. En Angleterre, par exemple, malgré des conditions climatériques beaucoup moins favorables que les nôtres, les perfectionnements de l'hygiène publique ont fait tomber, en un demi-siècle, de 22,46 à 15,7 pour 1,000 la mortalité moyenne et annuelle.
Dans d'autres pays, le progrès est non moins remarquable : en Belgique, on est passé du chiffre de 23,60 en 1846-1850 à celui de 16,7 en 1902-1906; en Allemagne, de 26,9 à 19,4; en Danemark, de 20,5 à 14,8; en Suisse, de 23,4 à 17,5; en Autriche, de 30,5 en 1876- 1880 à 24,2 en 1902-1906; en Hongrie, de 36,4
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à 26,1 ; en Italie, de 20,5 à 21,9 ; en Suède, de 18,3 à 15,2 ; aux Pays-Bas, de 22,9 à 15,6.
Tout en enviant ces magnifiques re'sultats, nous pouvons enregistrer avec satisfaction le progrès plus modeste accompli chez nous. Mais on ne doit pas se faire d'illusions sur sa porte'e réelle. En prolongeant parmi nous la vie, on a fait acte d'humanité; on n'a pas sensiblement accru les forces delà patrie. On risque de faire peu à peu de la France une nation de vieillards. Or, est-il besoin de le dire, ce qui assure la puissance et l'avenir d'un pays, ce ne sont pas les vieillards, ce ne sont même pas les générations mûres arrivées au sommet de la vie ; ce sont les jeunes générations, les enfants, les jeunes gens, les ménages nombreux, les mariages féconds.
Où en sommes-nous à ce point de vue? Sans doute, le nombre des mariages, après avoir fléchi, a sensiblement repris. Il était tombé du chiffre de 315,000 en 1869 à celui de 238,000 (année moyenne), de 1893 à 1897 : mais. depuis, il s'est accru et, en 1907, nous le retrouvons au môme taux qu'en 1869, c'est-à-dire à 315,000. On se marie donc plus qu'il y a quelques années (1). Est-ce parce que l'on a la perspective de pouvoir se démarier plus faci-
(1) Nombre annuel moyen de mariages et proportion par 1,000 habitants de 1873 à 1905, d'après VAnnuaire stnti*tique de t'a /•'/•<</!<'<• pour 1906 :
LA DEPOPULATION
lement? Est-ce parce qu'il y a. un plus grand nombre de ménages résolus à réduire leurs charges de famille? Toujours est-il que, si le nombre des mariages augmente, ils sont malheureusement de moins en moins féconds. Au commencement du xixe siècle, avec une population inférieure à 30 millions d'habitants, il y avait toujours plus d'un million de naissances par année moyenne. En 1859, il y en avait encore 1,107,000. Depuis, quelle chute! En 1881, il n'y en a plus que 937,000; en 1891, 860,000; en 1894,855,000; en 1907, 774,000. La réduction est donc de 333,000 ou de 30 0/0 en moins d'un demi-siècle.
En d'autres termes, il naissait :
De 17 70 à 1780..
380 enfants par an sur 10.000 habitants
De 1801 à 1810..
De 1821 à 1830..
De 1841 à 1850. .
De 1861 à 1870..
De 1871 à 1880..
De 1881 à 1890..
De 1S91 à 1900..
En 1907
C'est une décroissance de près de moitié en
1873-1877 299.000 (moyenne annuelle) ou 8,2 par 1.000 habit.
cent quarante ans, et de 17, 5 °/0 dans le dernier quart de siècle.
Cette rareté des enfants en France est, du reste, arrivée à un tel point qu'elle saute, pour ainsi dire, aux yeux. Jl n'est pas un étranger vouant dans notre pays qui ne soit surpris du peu d'enfants qu'il y rencontre. Il n'est pas non plus un Français un peu âgé qui, se reportant par le souvenir à ses premières années, ne remarque dans les rues la disparition graduelle des enfants. Rien assurément de plus grave et de plus déplorable, car qu'est-ce que cela signifie ? Gela veut dire que nous vivons sur le passé, que les réserves de l'avenir, en un mot, sont entamées et compromises.
Ainsi donc, la population reste stationnaire ou tend à décroître, elle est de plus en plus mélangée d'éléments étrangers, elle compte de moins en moins d'enfants. A ces trois symptômes si alarmants s'en ajoute un autre non moins grave. C'est l'altération survenue danla distribution géographique de cette population amoindrie. Au commencement de ce siècle, les trois quarts de la race française vivaient aux champs, et de cette population rurale fut formée la Grande-Armée qui parcourut en triomphe l'Europe entière. Aujourd'hui l'é *art entre les districts ruraux et les districts urbains est retourné au profit de ces derniers. De plus en plus, le paysan émigré vers les villes. Dès
LA DISPOPULATION 'J.'J
1891, on constatait que, dans les vingt années précédentes, le nombre des habitants de la campagne qui l'avaient abandonnée atteignait le chiffre formidable de 4.366.000 personnes, dont plus d'un million s'étaient dirigées vers le seul département de la Seine. Chaque recensement révèle une nouvelle accélération de cet exode funeste. Dans les cinq années écoulées entre 1901 et 1906, la population de Paris a passé de 2.714.000 à 2.763.000 âmes, et la population du département de la Seine, de 3.669.000 à 3.849.000 âmes. Celle des autres grandes villes a augmenté dans des proportions au moins égales. Or, ce n'est pas, on le sait, par leur propre fécondité que les grandes villes s'enrichissent, c'est au détriment des campagnes.
Presque tous les départements sont atteints par cette sorte de contagion : d'après le dernier recensement, 29 seulement accusaient un accroissement de population; les 58 autres étaient en perte, et ces derniers étaient tous des départements que l'on pourrait appeler ruraux, dans lesquels la grande majorité des habitants se livre à la profession agricole ou, tout au moins, vit dans de petites communes ne dépassant pas 2.000 habitants. Encore, dans ces départements menacés de devenir peu à peu des déserts, est-il à remarquer que le vide *e lait surtout dans les très petites communes,
purement agricoles, et qu'il y a comme une absorption de leurs meilleurs éléments par la petite ville ou le gros bourg.
Ce phénomène ressort, avec une lumineuse évidence, d'une série d'études locales faites, depuis une quinzaine d'années, dans toutes les régions de la France et sous les auspices de la Société des Agriculteurs de France. Sur la proposition de M. Gheysson, cette société a institué un concours biennal de monographies de communes rurales, et ce concours, déjà huit fois répété, a produit une collection de plus de cent cinquante mémoires, encore inédits pour la plupart, dans lesquels se trouvent exposées avec un soin minutieux non seulement la situation présente, mais encore l'histoire démographique et sociale de chacune des localités prises pour type.
Or, il n'arrive, pour ainsi dire, jamais que les recensements du dernier demi-siècle accusent un accroissement de population dans ces petits centres dévie rurale : presque partout, au contraire, — excepté en Bretagne, — ils enregistrent des diminutions très considérables, représentant le quart, le tiers, lamoitié même du nombre des habitants et toujours imputables à deux causes : le ralentissement de la natalité, la désertion des campagnes au profit des villes.
LA DEPOPULATION "J. )
De lels déplacements de population ne sont pas seulement déplorables pour les campagnes; ils sont funestes pour le pays tout entier, car l'exode des ruraux vers les villes est un des facteurs les plus énergiques de la dépopulation. C'est une nouvelle entrave à la fécondité', une porte de plus ouverte à la mort, un nouvel affaiblissement de la puissance de la France. En effet, la mortalité moyenne annuelle est sensiblement plus élevée dans les grandes villes que dans les campagnes et, de plus, la proportion des conscrits réformés étant beaucoup plus forte dans les centres urbains que dans les districts ruraux, le contingent militaire perd, de ce chef, et par le seul fait du déplacement de la population, un nombre d'hommes considérable qu'il est très difficile de chiffrer exactement, mais qui ne doit pas être inférieur à 10.000 par an, de sorte qu'en vingt ans l'armée de la France se trouve ainsi affaiblie de la valeur de plusieurs corps d'armée.
Telle est la vérité dans toute son étendue et dans toute sa tristesse. Mais on ne saurait s'en tenir là. Pour se rendre compte de la situation, on doit la considérer non seulement au point de vue absolu et en elle-même, mais encore au point de vue relatif et par comparaison : il faut, en un mot, faire cette opération, encore trop peu habituelle aux Français, qui consiste,
comme on l'a dit, à ouvrir sa fenêtre et à regarder ce qui se passe à l'étranger. C'est alors que l'état de choses actuel apparaît particulièrement grave. En effet, pendant que nous descendons la pente, les autres la montent. Tandis que nous perdons, ils gagnent ; tandis que nous diminuons ou tout au moins demeurons stationnaires, nos voisins, nos rivaux grandissent.
A côté de la France et de ses 39 millions d'habitants, que voyons-nous en Europe? L'Allemagne à laquelle son dernier recensement (celui de 1905) attribue une population de 00. 64 1.000 habitants; l'Autriche-IIongrie, qui en comptait 45 millions dès 1900 ; l'Italie, qui en avait 33 en 4906. Gela donne, pour le groupe de la Triplice, une population totale de près de 140 millions d'habitants, trois fois et demie supérieure à la notre. Il est vrai qu'à l'autre extrémité de l'Europe, notre alliée, la Russie fait contre-poids avec ses 130 millions de sujets. Mais, à nos portes, de l'autre coté du détroit, la (îrande-Bretagne, si longtemps inférieure à la France comme population insulaire, nous rattrape et nous dépasse maintenant avec ses 44 millions d'habitants, sans compter les 350 millions d'hommes que la Greater Sritain tient sous sa domination ou sous son protectorat, de telle sorte que, régnant sur le quart du genre humain et partout représenté
LA DEPOPULATION 27
par sa marine, son commerce ou ses (^migrants, l'Anglais ne peut aller, [jour ainsi dire, nulle part dans le monde sans entendre parler sa langue et sans se trouver comme chez lui.
Puis, si nous passons l'Océan, voici la colossale fédération des États-Unis avec ses 84 millions d'habitants et, plus loin encore, dans les profondeurs de l'Extrême-Orient, les innombrables multitudes de la race jaune, les 330 millions de Chinois qui s'éveillent à la civilisation européenne, les 48 millions de Japonais qui s'y montrent déjà pleinement initiés.
Mais laissons de côté ces géants naissants ou en voie de résurrection et ne sortons pas des limites de l'Europe. Par suite de la faiblesse de notre population, la place que nous y tenons est de plus en plus réduite. C'est, d'ailleurs, une situation relativement nouvelle pour nous.
Il y a cent vingt ans, à l'aurore de la Révolution, en 1789, sur les 91 millions d'habitants que réunissaient les grands Etats de l'Europe, la France en comptait, à elle seule, 26 ; l'Allemagne entière, y compris l'Autriche et la Prusse, en avait 28 ; l'Angleterre 12 et la Russie 25 .
Au sortir des guerres de l'Empire, en 1815, les 133 millions d'habitants des grands pays d'Europe se répartissent de la manière suivante :
2o LES FLÉAUX NATIONAUX
France 29 millions.
Russie 45 —
Autriche 30 —
Angleterre 19 —
Prusse 10 —
En 1880, tout est changé. La Russie d'Europe a déjà 84 millions d'habitants, l'Allemagne 45, l' Autriche-Hongrie 39, l'Angleterre près de 3o, et la France 37.200.000 ; mais un nouvel Etat, l'Italie, a pris rang parmi les grandes puissances et ne compte pas moins de 28 millions d'habitants.
Aujourd'hui, comme on l'a vu, il n'y a que 39 millions de Français contre 33 millions d'Italiens, 44 millions d'Anglais, 45 millions d'Austro-Hongrois, 61 millions d'Allemands et 130 millions de Russes.
Au dernier congrès de la Société d'économie sociale, son président, M. de Foville, résumait ainsi la situation d'après les chiffres réunis par M. Levasseur, dans son étude sur l'équilibre politique et militaire des grands États européens (1) : « En s'en tenant aux grandes puissances, — l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et, depuis son
(i) Séance du 18 mai 1 9 u S . — Réforme sociale, des 1er- 16 juillet 1908, p. 13.
Voici, sous une autre forme, la môme comparaison, telle qu'elle est présentée dans le rapport de M. Emile Levassent-
l.A DEPOPULATION 29
unification, l'Italie, — l'auteur fait voir que l'élément français constituait 38 0/0 du total sous Louis XIV, 2T> 0/0 à la veille de la Révolution, 21 0/0 après Waterloo, 15 0/0 seulement en 1872 et, vingt ans après, 12 0/0. — A l'heure qu'il est, ce n'est même plus 10 0/0. »
au ministre du Commerce, inséré en tête du Recensement (jénéral de la population effiectaé en 1001, lo-me Ier, p. 13 :
population de divers états européens