‹ Les Fléaux nationauxChapitre 3 sur 23 · SA · texte numérisé non relu

SA

AÔ.2

Al. 5

D'après la même publication, en soixante ans (1846- 1905), la population a augmenté de :

14 0/0 en France ; 52 — dans le Royaume-Uni ; 49 — en Autriche; 45 — en Hongrie ; 59 — en Allemagne ; 36 — en Italie; 81 — en Russie.

Ajoutons que l'accroissement a été de : 79 0 0 en Danemark, 47 0/0 en Norvège, 46 0 0 en Suède, 37 0 0 en Suisse, 68 0/0 dans les Pays-Bas, 56 00 en Belgique, 21 0 0 en Espagne et 54 0 0 en Portugal.

Cette décadence est d'autant plus alarmante qu'elle est constante, progressive, régulière. Elle n'est pas le résultat de circonstance accidentelles ou de faits anormaux. Elle se produit, au contraire, elle se poursuit ave: la régularité implacable d'une loi naturelle, on pourrait presque dire avec la logique d'une formule mathématique. Depuis longtemps, les résultats en étaient annoncés et prévus. Tous les statisticiens, et au premier rang M. Levasseur, avaient, dès le milieu du dernier siècle, jeté le cri d'alarme. Tous avaient, dans leurs écrits, notamment dans le Journal de la Société de statistique de Paris, calculé et prédit, à quelques millions près, l'évolution démographique qui commençait et qui devait, en se continuant, nous amener, nous et les autres pays, au point où nous sommes aujourd'hui arrivés. Leurs avertissements patriotiques n'ont pas été entendus : le danger lointain ne nous a pas émus ; avec notre légèreté habituelle, nous ne nous sommes pas suffisamment préoccupés de la plaie qui commençait à nous ronger lentement, sourdement, et dont le développement aujourd'hui est devenu effrayant. Il en est résulté ceci : pendant que nous mettions un siècle à augmenter notre population de 50 0/0 à peine , les Etats de l'Allemagne, durant cette même période, gagnaient ^:;0 0/0; l'Angleterre triplait et au delà le

chiffre <lo ses habitants; la Russie le <itiinluplaii .

Aujourd'hui, M. de Foville a pu, en toute sécurité, faire une autre prédiction, dont la réalisation est aussi certaine que celle des précédentes : « Si les choses continuent du même train, a-t-il dit (1), il y aurait, dans vingt ans, deux Allemands contre un Français, si tant est que la France n'ait pas été dévorée d'ici là. »

11 y a là, en effet, pour nous, la pire, la plus mortelle des infériorités, infériorité écrasante sous toutes ses formes : infériorité dans les luttes industrielles, agricoles, commerciales; infériorité dans les conseils du monde civilisé. Nos rivaux, d'ailleurs, ne s'y trompent pas. Leur haine est clairvoyante. Ils oarlent de la faiblesse de la natalité fran-

çaise avec une ironie méprisante, avec une sorte d'accent de triomphe. C'est un des derniers chanceliers de l'empire d'Allemagne, le comte de Caprivi, disant en plein Reichstag que chaque recensement assurait aux Allemands l'avantage d'un corps d'armée sur la France. C'est ce professeur d'Outre-Rhin, qui, hier encore, commentant les résultats de notre dernier dénombrement annuel et l'excédent des décès sur les naissances, s'écriait avec une joie mal contenue : « Plus de cercueils que de berceaux. C'est

(1) Ibid.

le commencement de la On. Finis Galliae ! Ainsi doivent disparaître, par leur propre faute, les peuples qui ont rompu avec les lois fondamentales de la vie (1). »

Ces paroles hautaines, haineuses, mais malheureusement justes, on voudrait pouvoir les crier aux oreilles de toute la jeune génération française; on voudrait surtout qu'elles pussent être entendues et comprises de tous ceux qui détiennent une fraction de la puissance publique. Elles devraient leur inspirer des réflexions salutaires et patriotiques; elles devraient leur faire sentir l'inanité de leurs préoccupations, de leurs querelles, de leurs passions habituelles, la nécessité absolue de travailler sans retard, sans division, sans relâche à la solution d'une question qui est, pour notre France, dans la plus stricte acception du mot, — une question de vie ou de mort.

Que la dépopulation soit un mal, que même la simple décroissance de la natalité soit, pour un pays, une infériorité relative et absolue,

(1) Cil.' par M. «le Fovillej ibidt p. 15.

cela semble, au premier abord, une vérité tellement certaine, tellement évidente qu'elle ne saurait être contestée.

El pourtant elle soulève des objections qui, pour être paradoxales, n'en exigent pas moins une réponse.

Pourquoi nous alarmer? — disent les uns. Notre natalité se ralentit, sans doute ; mais la France n'est pas seule dans ce cas. C'est, au contraire, le sort commun; c'est presque une loi historique que les peuples arrivés à un certain degré de civilisation voient décroître le nombre de leurs enfants. Et, si nous regardons au delà de nos frontières, nous relevons des faits qui confirment ce principe : en Angleterre, en Allemagne, partout, le mouvement d'accroissement de la population se ralentit de plus en plus et, proportions gardées, ce ralentissement est même plus marqué qu'en France. Nous n'avons donc pas à nous inquiéter.

A ce raisonnement la réponse est des plus faciles.

D'abord, en admettant que la diminution de la natalité soit plus accélérée chez certains peuples étrangers qu'en France, ce phénomène serait relativement nouveau. Si l'on embrasse une période un peu longue, le dernier demisiècle par exemple, on arrive à des constatations tout à fait différentes, que résume le tableau suivant :

34 i ES FLÉAUX NATIONAUX

Naissances par 1.000 habitants :

1845-50 - 1901-04 Diminution.

France 26,7 21/4 19,86 C 0

Belgique 29,0 '28,1 3,11

Allemagne 35,6 34,7 2,53 —

Angleterre 32,8 28,3 13,72

Danemark 30,8 29,1 5,52 —

Suisse 30,3 28,5 5,05 —

Mais, môme en n'envisageant que les dernières années et en admettant que le ralentissement de la natalité chez les peuples voisins soit plus marqué qu'en France, faudrait-il en conclure que notre situation soit meilleure que la leur?

Une simple comparaison fixera les idées.

Supposons deux véhicules lancés à toute vitesse : l'un est une charrette, l'autre une locomotive. La première parcourt cent mètres à la minute, la deuxième mille. On veut les arrêter en même temps et toutes deux ensemble ralentissent leur marche ; la charrette ne parcourt plus que cinquante mètres par minute, la locomotive n'en parcourt plus que quatre cents. L'une a donc perdu la moitié de sa vitesse, l'autre les six dixièmes. Dira-t-on pour cela que la charrette est devenue plus rapide que la locomotive ?

Autre exemple. Un millionnaire et un manouvrier l'ont, tous deux, des économies. Le

LA DKl'Ol'Ul.ATloN

premier a mis, l'année dernière, dix mille

francs de colé, et te second cent francs. Cette année, le millionnaire n'économise plus que cinq mille francs, tandis que le manouvrier en économise quatre-vingt-dix. La puissance d'épargne du premier a donc diminué de moitié, et celle du second d'un dixième seulement. Prétendra-t-on que le millionnaire est en train de se ruiner, et le manouvrier de s'enrichir?

Le raisonnement que l'on fait, à propos duj ralentissement comparé du mouvement de 'a, population en France, en Allemagne et en Angleterre, est exactement de cette force. Ce qui est vrai, c'est que, partant de beaucoup plus haut que chez nous, la courbe de la natalité de nos voisins peut s'infléchir plus vite que la notre sans qu'ils cessent d'avoir d'énormes excédents de naissances, alors que nous nous traînons péniblement aux environs du zéro : quelquefois même, comme cette année, nous tombons au-dessous.

Certains sociologues se placent sur un autre terrain. Sans doute, disent-ils, notre infériorité numérique est certaine, et elle va croissant : elle est même fâcheuse ; mais on ne duit pas s'en émouvoir outre mesure. Ce qui importe, en réalité, ce n'est pas le nombre des habitants d'un pays, c'est leur condition, c'est leur bien-être. A quoi bon des multitudes de misérables que le sol natal peut à peine nour-

rir? Ne vaut-il pas mieux avoir un nombre limité de citoyens vivant largement et paisible ment des ressources que la nature et l'industrie mettent à leur disposition? Est-ce que l'idéal serait la Chine avec sa population grouillante et surabondante réduite à émigrer partout où l'on veut bien la recevoir, à oiïrir ses bras pour des salaires infimes, à vivoter péniblement, et en arrivant môme à pratiquer l'infanticide pour arrêter ou, tout au moins, p'our limiter le flot montant et débordant de cette sorte de marée humaine?

A cette situation du coolie jaune, qui ne préférera celle de notre paysan français, peu riche d'enfants, du moins en général, mais vivant tranquille et dans une certaine aisance sur le lopin de terre qu'il possède et cultive lui-même, en tirant sa subsistance et, le plus souvent aussi, l'épargne suffisante pour lui assurer le pain de ses vieux jours? El si Ton envisage non plus le sort des individus, mais l'intérêt du pays lui-même, est-ce que le nombre est tout ? La petite Suisse, avec ses trois millions d'habitants libres, industrieux, ins truits et prospères, ne compte-t-elle pas plus dans le inonde que la malheureuse Irlande, avec ses quatre ou cinq millions d'indigents ignorants et opprimés?

Tout cela est vrai. Mais, en réalité, tout cela ne prouverien. Le nombre n'esl pas tout, sans

LA m POPUL ITION

doute; bien d'autres facteurs contribuent avec lui à la misère ou au bonheur, à la grandeur ou à la faiblesse des peuples. Mais il n'en esl pas moins une des conditions, — et l'une des plus essentielles, — de la prospérité, de la puissance et surtout de l'existence d'un peuple. De quoi servirait à une nation l'instruction, la richesse, avec toutes les jouissances ou les semblants de jouissances qu'elle procure, si elle n'était pas de force à se défendre et si tous les biens créés par elle pouvaient, d'un jour à l'autre, devenir, avec elle-même, la proie d'envahisseurs plus énergiques, plus rudes et surtout plus nombreux? L'histoire est pleine d'exemples de ce genre : elle nous enseigne avec une éloquence incomparable que le premier des biens, pour une nation, est l'indépendance, et que la première garantie de cette indépendance est la force du nombre.

Il y en a d'autres, sans doute. L'arl de la guerre a permis, il permet encore aune poignée de soldats disciplinés, instruits et bien armés de vaincre des multitudes de barbares. Même entre peuples civilisés, la valeur, la science militaire, le génie des chefs ont souvent assuré la victoire à l'armée numériquement la plus faible; mais ce sont des exceptions, qui deviennent et deviendront de plus en plus rares. De plus en plus, les conditions de la lutte, soit économique, soit armée, tendront à s'égaliser entre

hommes appartenant aux diverses races civili-

sées, et c'est an groupe le plus nombreux que, la plupart du temps, le succès appartiendra.

Ce ne sont là, il est vrai, que des conceptions suranne'es et des préjugés d'un autre âge, au dire d'une certaine école nouvelle et de plus en plus audacieuse dans ses négations. S'il fallait l'en croire, la lutte pour la vie entre nations ne serait qu'une de ces absurdités criminelles léguées aux siècles modernes par une humanité primitive et barbare. Le vingtième siècle aurait un autre idéal. Tous les peuples étant frères, tous les hommes étant égaux de droit comme de nature, la concurrence vitale doit s'exercer d'individu à individu d'abord, puis de classe à classe. Le but suprême est bien le progrès de l'humanité ; mais ce progrès lui-même est fait de celui de chaque homme pris isolément ; le bien-être social n'est que la résultante du bienêtre individuel, et chaque individu se trouve ainsi être à lui-même sa lin.

Développer son être physique, intellectuel et moral, améliorer sa situation soit par lui-même, soit par l'effort et dans l'intérêt collectif de sa classe, s'assurer la plus large part possible comme convive au banque! de la vie: voilà l'objet rationnel de ses actes, le but légitime de son existence. Pour cela il n'esl pas besoin de peupler de nombreux citoyens la patrie, cette abstraction sans réalité, ce symbole de

LA DEPOPULATION 30

toutes les haines, ce prétexte de tous les brigandages internationaux. Il n'est pas davantage besoin d'assurer, par de nombreux rejetons, la perpétuité de la famille, caria famille elle-même n'est qu'un groupement temporaire d'individus, sans droits sur aucun d'eux, sans existence distincte de la leur, sans autre raison d'èlre que le rapprochement des sexes, l'élevage et la protection des petits, aussi longtemps que leur faiblesse leur rend nécessaires les soins de leurs parents; et encore, dans la cité de l'avenir, n'est-il pas bien sur que la tutelle commune de la collectivité représentée par l'Etat ne devrait pas se substituer à l'action préservatrice comme à l'autorité des pères et mères. Donc, à aucun point de vue, une nombreuse progéniture n'est nécessaire à l'homme moderne, à l'homme de l'avenir.

Le prix que l'on attache encore à la fécondité n'est qu'une superstition dont on doit se défaire et dont on se défera de plus en plus. L'enfant n'est nécessaire qu'autant qu'il contribue à la joie des parents sans devenir une charge pour eux : Malthus fut un sage, ses détracteurs ne sont que des esprits étroits et arriérés.

Telle est la thèse qu'avec plus ou moins de netteté, développe aujourd'hui plus d'un théoricien; telle est surtout l'idée qui s'est glissée dans mainte intelligence et fausse mainte conscience contemporaine. Elle nous fait toucher au

'lO LES FLÉAUX NATIONAUX

fond de la question, au nœud même du problème. Toutefois elle est en contradiction trop directe avec les sentiments naturels, les instincts et les convictions héréditaires de notre race pour qu'il soit possible de lui imputer uniquement une défaillance presque générale et qui, pour être aujourd'hui plus marquée que jamais, n'en a pas moins des origines lointaines.

Il y a donc lieu d'examiner de près et de discuter les autres causes qui lui sont assignées.

Certains écrivains se bornent à constater que la France est une vieille nation et ils voient dans son âge l'explication de sa stérilité croissante. Ils estiment que nous sommes en présence d'une loi naturelle, fatale pour les peuples comme pour les individus. A les en croire, toute nation en grandissant se civilise; en se civilisant elle s'enrichit; mais, à mesure qu'elle s'enrichit, elle éprouve des besoins nouveaux, elle s'use et s'amollit. De là, pour elle comme pour chaque homme pris isolément, l'appauvrissement de sa sève et de sa vitalité, jusqu'au moment de la décadence définitive, de la stérilité, de la mort.

Cette explication peut être vraie dans une certaine mesure; mais est-elle complète, est-

i \ DEPOPULATION 41

elle suffisante? 11 ne le semble pas. Sans doute, les peuples vieillissent comme les hommes ; sans doute ils ont leurs périodes de déclin et d'affaissement. Sans doute encore la France est une des plus anciennes nations du monde moderne. Mais il ne s'ensuit pas nécessairement (pie sa vitalité doive être affaiblie. L'âge d'un peuple et surtout le développement de sa civilisation ne sont pas, en effet, forcément pour lui des causes de mort tant qu'il a su garder intactes les sources sacrées de sa vie nationale et de sa vie morale. Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la Suisse, ni la Hollande ne sont îles pays neufs, des nations jeunes; presque toutes ont une civilisation avancée, et pourtant elles ne donnent pas de signes d'affaiblissement ou de sénilité. L'Espagne, malgré son long passé, ne semble pas épuisée, et les deux plus vieux peuples de l'Europe, la Grèce et l'Italie, paraissent vouloir renaître, l'une pour la première fois, l'autre pour la deuxième. Dans tous les cas, aucun de ces pays ne donne le môme spectacle que la France : aucun n'est affligé du mal de la dépopulation; tous, au contraire, voient leur population augmenter, dans une proportion plus ou moins forte, il est vrai, mais toujours considérable. Il ne faut donc pas envisager comme fatalement voués à la mort les peuples qui comptent de longs siècles d'existence; et , par cela seul que la France est ancienne et ci-

vilisée, on ne doit pas désespérer de son avenir.

Quelques écrivains ont trouvé une autre explication. Pour eux, tout tient à la différence des religions ; les peuples protestants ou schismatiques croissent rapidement, tandis que les nations catholiques se voient condamnées à végéter et à disparaître. Cette thèse ne saurait retenir longtemps l'attention. Pour la réfuter, il suffit de citer l'exemple de la Belgique, des provinces rhénanes de l'Allemagne, de l'Irlande, de l'Italie, de la Pologne, tous pays essentiellement catholiques pour lesquels on ne voit pas que la foi de leurs habitants soit une cause d'infériorité au point de vue de la population.

Faut-il admettre, avec d'autres démographes, que les races germanique, slave et anglosaxonne soient en progrès, tandis que les races latines seraient vouées à la décadence? Ici encore, pour faire justice de cette assertion, il suflit de lire et de comparer les recensemenls. Si la France voit sa population demeurer stationnante ou même décroître, il y a, au contraire, progrès, et progrès sensible, dans d'autres pays de race latine, par exemple en Italie et en Roumanie. La supériorité des Anglo- Saxons, des Germains et des Slaves n'est donc pas une question de race : elle tienl à plusieurs autres causes sur lesquelles nous aurons à revenir.

Serait -ce donc la race française elle-même,

et la race française seule, qui aurait perdu sa force et sa fécondité? Mais, ici cucore, les faits se chargent de répondre, et ils le font avec une rare éloquence. La race française uc se rencontre pas seulement en France : elle peuple une partie de la Belgique, une partie de la Suisse, cl, dans aucun de ces deux pays, elle n'est atteinte de stérilité. Bien plus, de l'autre côté de l'Atlantique, nous trouvons une preuve bien plus concluante encore que la race française est demeurée vivace et forte. En dépit des traités qui nous l'ont arraché, en dépit du temps, le Bas-Canada est resté terre française. Il l'est par les mœurs, par la religion, par les sympathies, par notre langue même qui s'y parle encore, dit-on, avec une pointe d'accent normand et des locutions du xvue ou du xviii0 siècle. Dans les limites du Dominion, la race anglo-saxonne et la race française se trouvent rapprochées, mais non confondues, rivalisant d'énergie et d'activité productive. Or, que voyons-nous là-bas, dans cette France américaine? Une race qui n'a rien perdu de sa fécondité et qui, par la rapidité de son développement, égale, si elle ne surpasse, ses voisins anglo-saxons. De 1703, date de la conquête anglaise, à 1906, le nombre des Canadiens français a passé de 65.000 à 2.500.000 : la population du Bas-Canada a donc augmenté de 381 0/0, c'est-à-dire au moins aussi rapidement que celle

il LES ['LÉAUX nationaux

des Etats-Unis, mais dans des conditions tontes différentes, car, tandis que le peuplement des Etats-Unis est dû principalement à l'afflux des émigrants étrangers, celui du Bas-Canada, où l'immigration est à peu près nulle, a pour cause dominante, et même presque exclusive, la fécondité des anciens colons et do leurs descendants actuels. Celle-ci est vraiment extraordinaire : on rencontre fréquemment au Canada de3 familles de seize, dix-sept et dix-huit enfants; il n'est pas rare d'en voir qui comptent vingt enfants et plus. Un détail cité par M. de Foville dans son discours au Congrès de la Société d'économie sociale (1), est, à ce point de vue, bien caractéristique. Une vieille coutume canadienne veut que la vingt-sixième partie *\i'< récoltes soit abandonnée au clergé; mais, en échange de cette dime, le vingt-sixième enfant de toute famille atteignant ce chiffre est, de droit, à la charge du curé qui doit pourvoir à son entretien, et il parait que le cas se présente assez souvent pour que l'obligation imposée, de ce chef, au clergé canadien ne puisse être considérée comme simplement théorique.

Ce trait de mœurs en dit long sur la fidélité avec laquelle l'antique précepte crescile et multiplicamini est observé, encore aujourd'hui, par nos frères canadiens.

(1) Réforme sociale du ler-16 juillet 1908, p. 9.

LA DEPOPULATION !•>

Ils ne sont pas, du reste, les seuls colons français chez lesquels se soit conservée la fécondité traditionnelle qui distingua si longtemps noire race. Sans approcher, à ce point de vue, des Canadiens, les Français établis en Algérie et y ayant fondé une famille ont sensiblement plus d'enfants que n'en a la moyenne des ménages de la métropole, et le fait est d'autant plus remarquable que ces colons sont, pour la plupart, originaires de nos départements du Midi où la natalité est des plus faibles. Peuton, en présence de tels exemples, parler encore de l'épuisement de notre vieille race gauloise?

Mais alors, quelle est donc la cause qui a déterminé, dans notre France moderne et dans la France contemporaine surtout, le phénomène lamentable de la dépopulation?

Est-ce l'alcoolisme? La question est des plus controversées. Au dire des uns, l'alcool, en minant et en brûlant l'organisme humain, le stérilise; suivant les autres, il aiderait, au contraire, à la formation de familles, sinon saines et vigoureuses, du moins nombreuses. Et, des deux cotés, on peut invoquer des arguments de fait. Dans certaines régions, telles que la Normandie, les progrès de l'alcoolisme ont coïncidé avec l'abâtardissement et aussi avec la diminution numérique de la race. En revanche, d'autres pays également atteints de cette plaie de l'alcoolisme, les Etats Scandinaves, la

Russie, l'Allemagne et l'Angleterre conservent néanmoins une forte natalité. En France même, les départements bretons, qui ne comptent pas parmi les plus sobres, sont néanmoins de ceux où l'accroissement de la population est le plus rapide. En sens inverse, les départements du bassin de la Garonne, presque exempts d'alcoolisme, sont de ceux qui ont relativement le moins d'enfants. De l'ensemble de ces faits il semble ressortir que, si l'alcoolisme peut être une cause accessoire et locale de la dépopulation, il n'en est pas la cause générale et principale. Mais, en revanche, il est, sans contestation possible, un des agents les plus directs, les plus certains et les plus néfastes de la dégénérescence de la race : il se peut qu'il ne réduise pas la quantité des enfants, mais, à coup sûr, il en affaiblit, si l'on ose ainsi parler, la qualité et il peut ainsi, à la longue, indirectement tarir les sources de la vie. A ce point de vue, il a sa place marquée parmi les fléaux nationaux, et il sera, comme tel, l'objet d'un chapitre spécial dans la suite de ce livre.

Est-ce le service militaire obligatoire et universel qu'il faut accuser de la dépopulation? Oui encore, dans une certaine mesure. 11 est certain qu'en retenant les jeunes gens à la caserne, le service militaire retarde les mariages. Toutefois, cet inconvénient, très sensible avec le service de cinq ans el même avec le service

de trois ans, l'est beaucoup moins avec celui de deux ans, puisque les jeunes hommes appelés sous les drapeaux vont maintenant se trouver libérés à un âge où presque jamais leurs contemporains restés dans la vie civile n'ont encore contracté mariage. Mais le service militaire agit dans le sens de la dépopulation bien moins directement par l'obstacle et le retard qu'il apporte au mariage qu'indirectement par l'orientation qu'il donne, par les habitudes qu'il fait contracter aux jeunes hommes appelés sous les drapeaux, surtout à ceux originaires de la campagne. En les attirant forcément à la ville, il leur inocule le goût des distractions variées et des plaisirs douteux qu'on y trouve ; il les y retient aussi par l'appât de gros salaires et de travaux faciles en apparence, par l'habitude de la domesticité que prennent les « ordonnances », souvent trop nombreux, des officiers; par le mirage des petites fonctions publiques que la plupart des conscrits espèrent trouver dans leur giberne, comme autrefois, — disait le proverbe, — le bâton de maréchal de France. Or, les petits fonctionnaires et les domestiques sont, — à part de rares exceptions, — autant d'hommes perdus pour la constitution des familles nombreuses dont la France a besoin.

A ces divers points de vue, le régime de la nation armée est donc incontestablement pernicieux; mais c'est un mal inévitable. Il faut,

d'ailleurs, se garder de toute exagération et contrôler notre propre expérience par celle de l'étranger. Si donc nous portons nos regards par delà nos frontières, que voyons-nous? Partout, sur le continent, fonctionne le service militaire universel à la française, ou plutôt à la prussienne, et partout la population augmente rapidement, alors qu'elle diminue en France. Ce n'est donc pas encore là qu'il faut chercher la cause réelle, la cause déterminante du mal dont nous souffrons.

A côté des charges militaires imposées à nus concitoyens, il y a les charges fiscales dont le poids est, de l'aveu de tous, écrasant. (Iliaque année, les rapporteurs du budget le constatent sur le mode élégiaque et réclament l'allégement du fardeau, ce qui n'empêche pas celui-ci de grossir toujours avec la régularité implacahle d'une marée montante qui n'aurait pasde reflux. Pour l'exercice financier qui va s'ouvrir, l'État nous demande une somme de 3.973 millions de francs, près de ï milliards! Et il ne s'agit là que de ses dépenses ordinaires. 11 faut y ajouter toute une série de dépenses hors budget auxquelles le Trésor fait face à l'aide d'emprunts plus ou moins déguisés. Il y a encore les centimes départementaux et les centimes communaux, dont la somme double le principal des contributions directes perçues pour le compte «le l'État : il y a les

LA DEPOPULATION 49

prestations, il y a les octrois. Le tout ajoute au moins un milliard au budget de l'Etat. On arrive ainsi à un total de près de 5 milliards, — le moulant de l'indemnité de guerre payée à l'Allemagne après nos désastres de 1870 et de

Ainsi, notre population de 3!) millions d'habitants supporte plus de 101) francs par tête d'impôts perçus pour le compte de l'Etat, et le total de ses charges fiscales approche de 130 francs par tète, — en comprenant dans le calcul sur lequel est basée cette moyenne les enfants, les vieillards, les infirmes, tous ceux, eu un mot, qui consomment sans produire. 100 francs d'impôts généraux par tète, c'est-àdire, en moyenne, de 400 à 500 francs pour un ménage ordinaire se composant du père, de la mère et de deux ou trois enfants !

Sans doute, il ne s'agit là que de moyennes: il y a bon nombre de familles qui paient deux, cinq, dix, cent fois plus d'impôts, et la part des très petits contribuables, qui constituent la masse, s'en trouve diminuée d'autant ; mais, même en tenant compte de ce fait, la charge de ceux que l'on se plaît à appeler « les petits H les humbles » n'en reste pas moins accablante.

Au poids de l'impôt s'ajoute le poids de la dette qui perpétue l'autre, engage l'avenir et semble nous ôter jusqu'à l'espérance. De toutes

les grandes puissances du monde, la France est celle qui, avec la moindre population, a la plus grosse delte publique. Quel est exactement le poids de celle-ci? On est loin d'être d'accord sur ce point. Les uns disent 3i milliards, les autres 31. Quelques-uns y ajoutent lii capital auquel correspond l'annuité inscrite au budget de l'État pour le payement des pensions civiles et militaires ; d'autres refusent de l'aire entrer ce capital dans le calcul de la dette publique. En s'en tenant au chiffre le plus bas, notre dette publique représenterait encore 800 francs par tète de Français, et, si l'on adoptait le chiffre de 3i milliards, si l'on y ajoutait celui de la dette départementale et communale, on arriverait au total effrayant de 38 milliards de francs pour 39 millions d'habitants, — presque 1.000 francs par tète. De sorte que, suivant l'ingénieuse formule de l'un de nos financiers contemporains, chaque petit Français trouve, en naissanl, dans son berceau, comme don de joyeux avènement, une carie à payer annuelle de 130 francs et... un billet de 1 .000 francs, non pour en jouir, il est vrai, mais pour en acquitter les intérêts sa vie durant, pour le traîner comme un boulet jusqu'à s;i mort.

On dira qu'après tout, ce billet a été dépensé, au cours du siècle qui vient de s'écouler, dans l'intérêt de l'Etat sous la protection duquel

notre petit Français va grandir; qu'il profitera de tout ce que celte somme a servi à créer ou à entretenir et que, dès lors, il est juste qu'il en paie sa part. ■ — Cela peut être vrai en théorie; mais, en fait, que de choses le petit Français n'aurait-il pas à répondre, s'il savait et s'il pouvait parler ! Est-il vrai que tous les capitaux empruntés qui ont fini par former cette masse énorme de plus de trente milliards aient été employés pour le bien réel du pays et à des œuvres dont toutes les générations successives, et en particulier la génération actuelle, aient eu à profiter ? A côté des grands travaux publics dont l'utilité n'est pas contestable, à côté de quelques grandes colonies dont la possession est avantageuse, ils ont surtout servi à combler les déficits causés par les révolutions ou par l'imprévoyance des gouvernements, à solder des entreprises hasardeuses ou mal conçues, surtout à liquider les dépenses d'une longue série de guerres qui, finalement, ont laissé la France moins grande qu'avant 1789.

Cette dette représente donc bien moins le prix des services rendus par avance aux Français de notre temps que la triste rançon des fautes commises par les générations passées. La justice veut que nous acquittions cette rançon. C'est la loi de l'humanité qui rend les générations solidaires les unes des autres et fait porter aux enfants la peine des fautes

commises par leurs parents, comme elle les fait profiter du fruit de leurs vertus et de leurs labeurs. Mais, du moins, devrait-on travailler à réduire, par l'amortissement, le poids de ce funeste héritage, — et, bien au contraire, il va toujours croissant.

Il faut retenir ces deux chiffres : cent francs d'impôt par tète, rien que pour la part de l'Etat, et près de mille francs de dette publique : il faut les répéter, les méditer, y penser souvent, pour en demander, pour en poursuivre sans relâche la réduction, car, s'ils ne contiennent pas, à beaucoup près, l'explication du mal de dépopulation dont nous souffrons, il n'en semble pas moins certain que l'énormité de nos impôts est en partie responsable de l'arrêt de la natalité française.

Mais quoi ! dira-t-on. Est-ce que les familles pauvres ne sont pas souvent les plus prolifiques ? Est-ce que les Français de l'ancien régime n'étaient pas autrement écrasés d'impôts que ceux de notre temps, et cependant n'avaient-ils pas ces nombreuses familles que nous ne connaissons plus ?

Cela est vrai, sans doute; mais cela n'infirme pas notre thèse. Les familles pauvres, qui ont généralement un assez grand nombre d'enfants, sont des familles indigentes, presque toujours exemptes d'impôt direct, vivant à la ville, comptanl pour vivre sur \o complément

la i>i;popri.A TION

(le ressources que leur procure de bonne heure le travail de leurs enfants ou trouvant dans le nombre de ceux-ci un moyen d'intéresser la charité publique et de s'assurer des secours.

Quant aux contribuables de l'ancien régime, il est incontestable qu'ils étaient autrement chargés d'impôts que nos contemporains. Mais ils avaient assez de courage, ils étaient animés de convictions assez fortes pour que ce fardeau ne les arrêtât pas dans l'accomplissement de la loi morale et religieuse. Là était tout le secret de leur fécondité. Devant les générations actuelles qui ne sont pas trempées de même, il faut supprimer le plus possible les obstacles matériels qui suffisent à les faire hésiter, et l'excès de l'impôt, ayant pour conséquence la cherté et la difficulté de la vie, est certainement un des plus sérieux.

Notre régime fiscal a été, de tout temps mais surtout de nos jours, l'objet d'éloges et de critiques également exagérées. Les uns se plaisent à rappeler les services qu'il a rendus et à en vanter la prétendue excellence. Excellent, je veux bien admettre qu'il l'est au point de vue du rendement. C'est assurément un merveilleux pressoir avec lequel on parvient, pour ainsi dire, à extraire du contribuable le meuvimum de substance vitale. Maison a peine à ne pas lui reprocher son efficacité même et sa puissance ou, pour parler plus justement,

l'extension exagérée qui lui a été donnée. A force d'enrichir le Trésor, il finit par appauvrir la nation, par l'appauvrir d'hommes, ce qui est, de toutes les disettes, la plus désastreuse. Ses inégalités, ses défectuosités inévitables se font sentir d'autant plus douloureusement que la taxation est plus exorbitante, et la seule réforme qu'il comporte, c'est une série de réductions considérables. On dira que les économies sont difficiles, qu'elles bouleverseraient le budget. Sans doute ; mais, malgré tout, elles devraient se faire. Autrement, ce n'est pas le budget qui sera en péril, ce sera la France.

Pour tout esprit réfléchi, pour tout cœur doué de quelque humanité, il est impossible de ne pas voir l'homme derrière le contribuable, de ne pas songer aux sacrifices, aux privations, aux souffrances qu'inflige au travailleur manuel, au manouvrier, au petit paysan l'obligation de réunir et déverser entre les mains de l'Etat la somme relativement énorme que celui-ci lui réclame chaque année. Est-il excessif de demander que, dans la préparation du budget de l'Etat, on prenne un peu plus de souci de celui qui doit le payer; que l'on ne commence pas par chiffrer, sans se préoccuper du reste. les besoins réels ou prétendus du Trésor: que l'on songe d'abord aux contribuables, que l'on voie dans le plus humble d'entre eux non pas

LA DKPOPt'LATION • K )

seulement, suivant le mot célèbre d'un drame contemporain, « la créature humaine », mais encore, ce qui est plus, « la créature divine », c'est-à-dire notre égal devant le Créateur, notre frère par la divine origine et la nature immortelle de son âme?

Cette préoccupation, il faut le reconnaître, est aujourd'hui générale, du moins en paroles. Jamais on n'a tant gémi sur l'énormité des impôts et sur le sort du petit contribuable, et jamais celui-ci, depuis la Révolution, n'a eu plus à payer. Aussi parle-t-on beaucoup de le soulager et prétend-on y travailler. C'est le point de départ, le but ou le prétexte de tous les projets de réforme fiscale éclos depuis une dizaine d'années. Mais, généralement, le remède eit pire que le mal, et les prétendues réformes aboutissent ou menacent d'aboutir à des augmentations d'impôts. Sans vouloir rien préciser, sans entrer dans le détail de cette question étrangère à notre sujet, il sera permis cependant de constater que, dans tous ces projets à l'ordre du jour, on semble perdre de vue le principe fondamental de la solidarité des contribuables et la loi des répercussions fiscales qui ne permet pas de surtaxer à outrance une classe de citoyens sans que toutes les autres s'en ressentent. C'est une vérité que semblent un peu trop méconnaître nos modernes réformateurs et dont l'oubli menace de rendre

stériles ou môme nuisibles leurs plus s<m!i lisantes conceptions.

S'il fallait, il est vrai, en croire certains optimistes, on perdrait son temps à vouloir opérer des dégrèvements et l'on aurait tort de s'émouvoir de la masse énorme des charges fiscales imposées aux contribuables français. 11 n'y aurait pas lieu de s'effrayer du chiffre des impôts. Ceux-ci sont proportionnés aux ressources d'un pays, au développement de la richesse publique, et il est naturel, il est presque inévitable qu'ils augmentent avec le progrès de la civilisation, sens pour cela devenir plus onéreux. A l'appui de cette assertion, on rappelle que la France de l'ancien régime 11 échissait sous le poids d'impôts dix fois moins considérables que ceux acquittés parla France contemporaine, et l'on cite l'exemple des pays étrangers qui nous entourent et dont les dépenses croissent peut-être plus rapidement encore que les nôtres, sans que leur prospérité en paraisse compromise. Cette dernière assertion est à peu près exacte ; mais la comparaison ainsi établie entre l'étranger et la France pèche par un point, et par un point essentiel. On oublie que, chez la plupart de nos voisins, l'augmentation des dépenses publiques coïncide avec un accroissement de population qui en est le correctif, tandis que chez nous des charges sans cesse croissantes sont imposées

à une population à peu près stationnaire, qu'elles contribuent, d'ailleurs, à maintenir dans cet état de stagnation. Pour rompre ce cercle vicieux, il n'y a qu'un seul moyen, le dégrèvement.

Si l'on accuse nos lois fiscales d'empêcher la fondation de familles nombreuses, c'est depuis plus longtemps encore et avec non moins de vivacité que l'on adresse le même reproche au Code civil. Nul ne l'a attaqué avec plus de vigueur que Le Play et son école. Comment veut-on, — disait l'illustre sociologue, — que les mariages soient aussi fréquents qu'il le faudrait, quand leur conclusion est, de par la loi, entourée de formalités et d'exigences paperassières propres à décourager, surtout dans le peuple, les meilleures bonnes volontés, à plus forte raison les bonnes volontés douteuses ou chancelantes qui ne cherchent qu'un prétexte pour se dérober à l'accomplissement d'un devoir? Comment veut-on que les mariages soient féconds lorsque le père de famille est dépouillé par la loi de la liberté testamentaire, quand il sait la conservation de son héritage compromise ou rendue impossible par la réserve assurée à ses enfants et par l'obligation du partage en nature?

Et enfin, pour ce qui concerne le divorce, comment veut-on, — disent aujourd'hui les disciples du maître, — que le père et la mère

travaillent avec suite, avec conliance, avec courage, à la constitution et au peuplement de leur foyer quand ils savent celui-ci menacé et, pour ainsi dire, miné, du jour môme de sa fondation, par la possibilité du divorce? A quoi l)on se créer une famille, si elle peut, d'un jour à l'autre, être dissoute et comme déchirée par le caprice de l'un des époux, si les enfants mêmes peuvent devenir un empêchement et une gêne pour celui des deux conjoints qui voudrait se remarier?

Toutes ces questions, — surtout la question du régime successoral, — ont été discutées avec passion, on pourrait presque dire avec acharnement. Aux yeux de Le Play et de son école, il n'y avait pas de salut en dehors de la liberté testamentaire ; aux yeux de la plupart des juristes, le Code civil était comme une arche sainte sur laquelle on ne pouvait porter la main sans se rendre coupable d'une espèce de sacrilège.

Aujourd'hui, il semble qu'il se produise, de part et d'autre, une sorte d'apaisement et comme une tendance au rapprochement. Ce n'est pas que l'école de Le Play ait cessé d'avoir foi dans l'excellence de la thèse soutenue par son fondateur. Elle considère le droit d'exhérédation comme la sanction nécessaire de la puissance paternelle, la liberté testamentaire comme le complément et le prolongement du

LA DEPOPULATION 59

droit de propriété. Elle soutient, — et il est difficile de le nier, — que la crainte de voir diviser après sa mort le bien acquis ou conservé par le travail de toute une vie porte souvent le père de famille, et surtout le paysan, à pratiquer le système de l'enfant unique. Elle estime qu'il y aurait avantage pour tous à ce que l'héritage pût être réparti librement par le chef de famille entre ses descendants donl, mieux que personne, il connaît les aptitudes, à ce qu'il pùi choisir parmi eux le plus apte et le [dus digne pour continuer son œuvre et conserver intact le foyer familial. Elle prétend qu'en habituant les jeunes gens à ne pas compter absolument sur une part de la fortune paternelle, on éveillerait, on stimulerait, pour le plus grand bien de tous et principalement pour le leur, de précieuses facultés et de jeunes énergies qui aujourd'hui sommeillent inertes et inutiles. Elle affirme que c'est la condition essentielle du relèvement de la patrie, car il n'y a pas plus de foyers stables sans liberté de lesler que de familles fortes sans foyers stables et de nal ions prospères sans familles fortes.

Mais, tout en maintenant ces principes, l'école de Le Play est bien obligée de tenir compte des faits et de se rendre à l'évidence des conclusions qui s'en dégagent. Or, il est incontestable que l'état des esprits et des mœurs a grandement changé depuis le temps où Le Play écrite

vait, encore plus depuis le jour où Napoléon inscrivait dans le Code civil le principe du morcellement des héritages pour démocratiser la propriété et effacer du sol même de la France jusqu'aux derniers vestiges de la féodalité et de l'ancien régime. Non seulement le Gode a fait son œuvre en dissolvant malheureusement les anciennes familles-souches que célébrait Le Play, mais encore il s'est créé une société nouvelle imbue d'autres idées, et le système du partage égal a passé de la loi dans les mœurs. Aujourd'hui, en effet, que voyons-nous? La liberté testamentaire du père de famille n'est pas absolument supprimée, elle n'est que restreinte. Il a la libre disposition d'une part de son héritage qui s'appelle la quotité disponible et qui varie suivant le nombre des enfants. Or, en fait, il est très rare que le père de famille use de cette faculté et fasse son testament. L'égalité des partages est tellement entrée dans la pratique et dans les esprits que l'on peut se demander si l'inscription du principe de la liberté testamentaire dans notre Gode modifierait sensiblement la situation actuelle et si le droit ainsi conféré aux chefs de famille contemporains serait sérieusement utilisé par eux. Aussi, tout en maintenant leur doctrine et en persistant à réclamer la liberté testamentaire, beaucoup de membres de l'école de la paix sociale sont-ils obligés «le reconnaître qu'il ne

LA DÉPOPULATION 6i

faul pas trop compter sur l'eflicacité de cette réforme pour rendre les familles françaises plus stables, plus fortes et plus fécondes.

Ce qui, à leurs yeux, pourrait avoir et ce qui mirait sans doute plus d'utilité pratique, ce serait la modification des articles 832 et suivants du (Iode civil sur les partages et sur la composition des lots. Aujourd'hui non seulement les parts doivent être égales, à moins de dispositions contraires du testateur, mais encore chaque lot doit comprendre, autant que possible, « la même quantité de meubles, d'immeubles, de droits ou de créances de même nature ou valeur ». En outre, le testateur n'a pas le droit de fixer par son testament la composition des lots. C'est, en pratique, le partage obligatoire, la liquidation forcée de tous les petits domaines, et, quand il y a des mineurs, une notable partie du bien à partager est absorbée par les frais. La perspective de voir ainsi mis à l'encan son foyer ou son champ pour le plus grand profit des hommes de loi mais au plus grand détriment de sa famille, doit certainement inciter, dans nombre de cas, le paysan propriétaire d'un petit bien à s'en tenir à l'enfant unique. Il semble donc urgent de modifier les articles 832 et 834, de décider qu'à l'avenir les lots devraient être simplement égaux en valeur sans être obligatoirement composés des mêmes éléments, el, en outre, de reconnaître

au chef de famille le droit de régler, par son testament, la composition des lots.

A ce programme de réforme législative les juristes n'opposent plus, comme autrefois, une résistance irréductible, un intransigeant non possiimus. Sans doute, ils restent attachés au Code civil, et l'on ne saurait les en blâmer. Ils croient qu'il ne faut toucher que d'une main discrète et prudente à ce monument sur lequel repose notre société moderne, et en cela, ils n'ont assurément pas tort. Us ont même d'autant plus raison de prendre cette attitude que les attaques contre le Gode sont plus vives et plus acharnées de la part du parti socialiste qui voit en lui le palladium de la propriété capitaliste et de l'ordre social issu de 1789. Mais, en même temps, ils admettent des retouches, — et des retouches assez considérables, — notamment en ce qui concerne la partie du Code relative aux successions, aux testaments et aux partages. Les progrès de la législation comparée leur ont permis de mieux mettre à profit les enseignements fournis par les pays étrangers et il leur a été impossible de méconnaître les résultats trop visiblement fâcheux du système pratiqué en France depuis un siècle.

C'est ainsi qu'au dernier congrès de la Société d'économie sociale on a pu, sans surprise mais avec une grande satisfaction, entendre un des plus distingués professeurs de la

Faculté de droil do Paris reconnaître que, « si le système de succession en vigueur en France n'est pas la cause unique de la faiblesse de la natalité, il est possible, certain même qu'il y a contribué dans une large mesure en fragmentant le patrimoine au décès du propriétaire. Car il n'est pas douteux que l'homme, du moins dans certains milieux, les milieux ruraux notamment, ne se fait pas à l'idée que ce bien qu'il a constitué si péniblement soit à la merci de la mort. Et, faute de pouvoir faire l'enfant aîné, il se réduit à faire l'enfant unique (1). » Comme remèdes, M. Thaller a pleinement admis l'extension de la quotité disponible qu'il voudrait voir fixer au tiers, peutêtre même à la moitié de la succession, quel que soit le nombre des enfants. Il a également admis, il a même réclamé avec énergie l'abrogation des articles du Code qui exigent que les lots soient non seulement égaux en valeur, mais encore de nature semblable. Enfin, il a insisté avec beaucoup de force et de raison sur les inconvénients de l'article du Code qui fait cesser, de droit, l'indivision sur la demande d'un seul intéressé . 11 a fait remarquer que, bien à tort, le Code semble considérer l'indivision comme un mal, la famille comme un fover de discorde,

(1) Rapport de M. Thaller, T{c[or-me sociafe, n° du 16 juillet 1908, p. 65 <•! 66.

la propriété familiale comme un mode de possession et d'exploitation tout à fait inférieur. C'est là une idée fausse, antisociale, antifamiliale, par là même favorable à la dépopulation et contre laquelle il importe de réagir. Cette réaction salutaire a, d'ailleurs, déjà commencé, et d'autant plus heureusement qu'elle a commencé par en bas. Les diverses lois sur les habitations à bon marché oui, en effet, dérogé sur ce point au principe du Code : elles ont même fait beaucoup plus que d'y déroger, elles l'ont renversé. Elles admettent qu'il suffit, non plus de la volonté d'un seul pour faire cesser l'indivision, mais de l'opposition d'un seul intéressé pour la maintenir. La même règle vient d'être étendue aux maisonnettes et aux lopins de terre de nos paysans par la loi du 10 avril 1908 sur les petits domaines ruraux, dont l'initiative est due à M. Ribot. D'après cette loi encore trop peu connue, la maison ou le champ du petit propriétaire rural peut être, sous cer laines conditions, maintenu à l'état indivis après la morl du propriétaire et sur la demande soit de l'époux survivant, soit de l'un do* enfants, jusqu'à la mort du conjoint ou jusqu'à la majorité de l'aîné do* enfants. C'est là une innovation considérable : elle peu! exercer une heureuse influence au point de vue de la conservation (\^> familles rurales et, par là-

LA DEPOPULATION

même, comme moyen d'enrayer la dépopulation de la France.

Ni l'exagération des charges fiscales, ni les défectuosités de nos lois successorales ne sauraient cependant suffire à expliquer le mal dont nous souffrons si cruellement. Elles y contribuent certainement; mais elles ne le déterminent pas. Ce mal a des racines plus profondes; il tient surtout à des causes morales qui, lentement, insensiblement, mais avec une puissance presque irrésistible, agissent sur le corps social tout entier et sur chacun de ses membres.

La première de ces causes morales est le goût croissant du bien-être, goût que les progrès accomplis et l'amélioration incontestable des conditions de la vie semble, non pas assouvir, mais surexciter encore. C'est là, bien plus que dans le renchérissement des subsistances, qu'il faut, à notre avis, chercher l'explication de notre faible natalité.

Le renchérissement des subsistances se produit, en effet, dans presque tous les pays étrangers, en Allemagne notamment, autant, sinon plus que chez nous, et nous ne voyons pas qu'il y ait pour conséquence un arrêt sensible dans le développement de la population. En France même, il s'en faut de beaucoup qu'il soit général. Il ne porte pas sur l'aliment essentiel de l'homme, surle pain, dont le prix actuel

est égal, sinon inférieur, à son prix ancien. 11 ne porte pas davantage sur le vin, si déprécié, ni sur les étoffes, sur les vêtements ordinaires dont les prix ont si fortement baissé depuis un demi-siècle. A la campagne surtout, les conditions spéciales dans lesquelles vit le paysan font qu'il n'a, pour ainsi dire, pas plus à dépenser qu'autrefois pour les objets de première nécessité. Il est fort souvent propriétaire de la maison qu'il habite, ou, s'il la loue, le loyer n'en a que fort peu augmenté. Quant à sa nourriture, il la tire en grande partie du champ qu'il cultive, du petit bétail qu'il élève, de la basse-cour que sa femme dirige. S'il est simple manouvrier, il est souvent nourri par celui qui l'emploie; comme fermier ou comme métayer, il vit des produits du domaine qu'il exploite pour le compte du propriétaire, et l'augmentation des prix sur le marché ne réagit pas sur toute cette consommation en nature. Quant à son vêtement, s'il voulait se contenter d'une toilette simple, il pourrait certainement se la procurer à des prix moindres que ceux d'autrefois.

Et cependant, on se plaint de la misère qui sévit dans certaines régions rurales, on se plaint tantôt du manque de bras, tantôt de l'insuffisance du gain réalisé par l'ouvrier rural: on constate avec inquiétude le rapide dépeuplement des campagnes. C'est, dit-on, la faim

qui chasse le paysan de son village; l'homme quille la terre parce que la terre ne nourrit plus l'homme.

Qu'y a-t-il d'exact dans ces assertions, dont quelques-unes semblent, à première vue, contradictoires? Il n'est pas inutile de l'examiner.

Les doléances sur les souffrances de nos campagnes, — remarquons-le tout d'abord, — ont été beaucoup plus fondées, il y a quelques années, qu'elles ne le sont aujourd'hui. La crise agricole a, sans aucun doute, diminué d'intensité. Dans le Midi, il est vrai, elle est, depuis trois ans, violente et cruelle par suite de causes spéciales et, il faut l'espérer, momentanées; mais, dans le reste du pays, elle s'est atténuée et, dans certaines régions, elle n'existe même plus qu'à l'état de souvenir. Mais, à côté de la crise agricole qui tend à disparaître, il se produit une crise de main-d'œuvre qui tend à s'aggraver. Et cette crise se manifeste sous deux formes contraires, qui semblent inconciliables et ne le sont cependant qu'en apparence : les exploitants se plaignent d'éprouver de plus en plus de difficultés à se procurer la maind'œuvre nécessaire ; les ouvriers se plaignent de n'avoir pas assez de travail pour vivre.

Les uns et les autres disent vrai suivant les saisons et suivant les régions. Au moment des grands travaux agricoles, il est certain que, la

masse des produits ayant augmenté par suite des progrès de la culture et la population rurale ayant généralement diminué, on éprouve de plus en plus de difficultés à se procurer les bras nécessaires, même à des prix surélevés. Mais, d'un autre côté, il est visible que, presque partout, le travail, surabondant à certaines époques, est devenu plus rare ou même fait absolument défaut pendant une grande partie de l'année. L'emploi des machines se généralise ; le battage au fléau a fait place à la batteuse mécanique, qui exécute en quelques jours le travail d'un hiver entier ; les petites industries domestiques ont disparu devant la concurrence écrasante des grandes manufactures et des grands ateliers urbains ; comme le petit commerce local végète, on ferme boutique devant les envois des grands magasins.

Dans diverses régions, c'est la transformalion même de l'agriculture, imposée par les circonstances, qui a, en quelque sorte, chassé le paysan de la campagne vers la ville ou, toul au moins, raréfié la population. On constate ce phénomène là ou la baisse des prix des céréales et la hausse de ceux du bétail ont amené les exploitants à substituer la prairie aux terres arables. Le nombre d'hommes employés par la culture a diminué, dans ce cas, de moitié au moins : d'où, insuffisance «le travail en dehors do quelques rouîtes périodes de

LA DEPOPULATION 69

presse, prolongation indéfinie des chômages,

réduction du nombre des enfants et exode des ruraux vois les villes. C'est dans ce cas que l'on a pu dire avec raison que l'homme quittait la terre parce que la terre ne le nourrissait plus.

Mais ce fait est jusqu'à présent demeuré exceptionnel, et l'on peut considérer qu'il n'aurait suffi ni à dépeupler les campagnes, ni à ralentir sensiblement l'essor de la natalité rurale si d'autres causes plus profondes n'étaient venues s'y ajouter. Ces causes, on les a indiquées plus haut et tous les observateurs attentifs s'accordent à les signaler : c'est le goût du bien-être, le besoin d'un certain luxe relatif; c'est l'affaiblissement des caractères et la crainte de l'effort ; c'est l'orientation défectueuse trop souvent donnée à l'éducation populaire.

Malgré la prolongation des chômages, malgré la disparition ou la réduction des ressources provenant des petites industries domestiques, il paraît à peu près certain que le paysan aurait pu se maintenir à la campagne et y vivre à l'aise s'il avait conservé ses anciennes habitudes de vie simple et frugale. Mais il n'a pas échappé à l'universel besoin de distractions, de demi-luxe et de tout ce que l'on appelle le confort moderne. Il suffit de parcourir les campagnes pour s'en rendre compte. On en trouve la preuve non seulement dans l'apparence plus «'oquette des maisons, dans leur meilleure in —

tallation, dans leur mobilier moins sommaire, — ce qui est fort heureux ; — mais encore, ce qui l'est moins, dans la toilette des paysannes et surtout dans la fréquentation de plus en plus assidue des foires, des cabarets, des cafés, de tous les lieux de divertissement où se dissipe trop souvent le plus clair des ressources de la famille. C'est un fait attesté et déploré, presque partout, par les observateurs impartiaux vivant au milieu des populations rurales; et il est impossible de n'y pas voir une des raisons principales du fléchissement si marqué de la natalité dans nombre de départements pu rem cul agricoles. Le paysan et la paysanne entendent se distraire et, comme ils ont en conséquence des besoins d'argent de plus en plus disproportionnés avec leurs ressources, ils font des économies, et ils les font... sur le nombre de leurs enfants. Ils en arrivent ainsi à pratiquer le système de l'enfant unique, non plus seulement pour éviter le partage de leur héritage, mais tout simplement pour s'épargner la gêne, la charge et le souci d'une nombreuse famille. Mais cet enfant unique lui-même restera-t-il aux champs? Les recensements successifs nous apprennent qu'au contraire il tend de plus en plus à les déserter pour la ville. 11 se sent attiré, en effet, vers les grands centres par ce même goût du bien-être, par la séduction du demi-luxe et des jouissances faciles; il s'y seul

retenu quand le service militaire l'y a appelé, et Ton sait combien souvent le campagnard robuste qu'il était devient un citadin chétif, pauvre « déraciné » tombé dans le prolétariat urbain. C'est par milliers que se comptent, chaque année, ces migrations funestes, qui sont, pour la population française, autant de causes d'affaiblissement au point de vue du nombre et plus encore au point de vue de la vigueur physique et morale de la race.

Au désir de bien-être, à la soif de plaisirs qui sont les raisons principales de l'exode rural vers les villes, s'en ajoutent d'autres qui, pour être secondaires et indirectes, ne sauraient cependant être négligées. L'une d'elles est l'enseignement donné dans les écoles primaires. Les matières que l'on y enseigne sont, en général, beaucoup plus propres à préparer des commis ou des artisans que des agriculteurs. Il est vrai que des notions agricoles figurent au programme des écoles rurales de garçons ; mais cet enseignement accessoire a été trop souvent négligé ; c'est à peine s'il commence à se généraliser et tous les instituteurs n'ont pas encore reçu une formation pédagogique suffisante pour pouvoir le donner avec autorité et profit.

C'est surtout l'instruction primaire des filles qui, à ce point de vue, laisse à désirer. Non seulement l'agriculture n'y a aucune place,

mais même l'enseignement ménager, si indispensable aux enfants du peuple, commence à peine à leur être distribué. Il serait assurément fort injuste de méconnaître tout ce qui a été fait, et surtout projeté ou tenté dans ce domaine, au cours des dernières années. Des programmes très complets ont été rédigés ; on s'occupe de la formation de maîtresses; et, sur divers points, des résultats sérieux paraissent avoir été déjà obtenus, soit par l'enseignement officiel, soit par l'initiative privée. Mais on est encore bien loin d'avoir atteint le but, ou même d'en approcher.

Ce qui importerait surtout, ce serait d'approprier l'enseignement ménager aux besoins spéciaux des populations rurales ; ce serait de le compléter par des notions élémentaires, très simples, mais aussi pratiques que possible, sur le rôle de la femme à la ferme ou dans son ménage des champs, sur la laiterie, sur les soins à donner au bétail et à la basse-cour, sur le jardinage, sur l'hygiène de la maison rurale, si nécessaire et si négligée : ce serait surtout d'inspirer aux enfants l'amour de la vie des champs, du village, de la chaumière où elles sont nées, de la profession qu'exercent leurs parents et dont, après tout, elles vivent.

Or, il est incontestable que, sous ce rapport, il y a encore beaucoup à faire. Trop souvent, on pourrait dire presque toujours, l'enseigne»

LA DÉPOPULATION "i'.\

menl de la petite fille à l'école est orienté bien plus vers la ville, d'où viennent les institutrices, que vers la campagne où elles professent.

Non seulement les matières enseignées sont plus utilisables dans l'industrie que dans l'agriculture, mais encore les sujets traités, les lectures, les exemples choisis tournent l'esprit des élèves du côté de l'industrie, du commerce, des professions urbaines en un mot plutôt que du enté des travaux agricoles. On prépare ainsi des ouvrières d'atelier, des demoiselles de magasin ou même des institutrices, et non les fortes ménagères rurales, capables de soigner la vache, d'atteler la voiture ou de cultiver le jardin, qui font de plus en plus défaut dans les campagnes.

Ceci est plus sérieux que l'on n'est tenté de le croire. La jeune paysanne qui a pu, tant bien que mal, obtenir son certificat d'études, mais à qui l'on n'a pas su faire comprendre les avantages et le charme de la vie rurale, sort, le plus souvent, de l'école avec le vif désir d'échapper aux travaux des champs, qu'elle juge trop durs, qui la rebutent et la dégoûtent. Elle conçoit un secret mépris du métier paternel ; elle aspire au moment où elle pourra émigrer à la ville, épouser un ouvrier d'usine, un comptable, un employé — surtout un petit fonctionnaire — en un mot, un citadin. Qu'en résulte-t-il? C'est que le jeune paysan, resté à la campagne ou y

rentrant après ses années de service militaire, a souvent beaucoup de peine à rencontrer, parmi ses anciennes camarades d'enfance, une jeune fille disposée à s'unir à un simple campagnard, et cette difficulté de se marier est considérée avec raison comme l'une des causes qui contribuent le plus à la désertion des campagnes et, par suite, à l'affaiblissement numérique et physique de la population.

Toutes ces défectuosités de notre état social, que nous venons de passer en revue, concourent sans aucun doute, et pour une large part, à l'existence et au développement du fléau de la dépopulation. Mais elles sont peu de chose, on pourrait presque dire qu'elles ne sont rien en comparaison du vice essentiel et profond que nous trouvons à la racine du mal. Ce vice, c'esl cet affaiblissement des caractères, cette crainte de l'effort, cette éclipse de l'idée du devoir, cette dépravation des mœurs et, pour tout dire d'un mot, cette démoralisation croissante don! les symptômes se multiplient avec nue rapidité singulièrement inquiétante. Il n'est personne qui n'en soit frappé; il n'est personne qui ne soit effrayé de l'accroissement de la criminalité, surtout parmi les jeunes générations, de l'augmentation du nombre des suicides, notamment chez les tout jeunes gens, et, ce qui ne s'était jamais vu autrefois, jusque chez les enfants.

Si l'on veut mesurer cette marée montante.

LA DEPOPULATION 75

il suffit de parcourir les dernières statistiques criminelles et de les comparer aux statistiques antérieures. Voici les résultats que l'on constate ;

Nombre total de condamnes pour crimes et délit* :

1 873-77 (moyenne annuelle) 1 89 . 000 1878-82 190.000

Suicides :

1822-30 (moyenne annuelle) 1.828 1873-77 5.670

Bien que les derniers chiffres marquent un léger temps d'arrêt, il n'en ressort pas moins que, depuis trente ans, malgré l'indulgence

(1) Dont 537 mineurs, parmi lesquels 68 Agés de moins de seize ans.

70 f.ES FLÉAUX NATIONAUX

croissante des jurés et des magistrats, le nombre des condamnés et surtout celui des suicides s'est accru dans une proportion considérable. Ils montrent avec trop d'évidence que la France est, au point de vue moral, sérieusement atteinte. Faut-il, dès lors, s'étonner que des générations capables d'aussi fréquents attentats contre les personnes ou contre la propriété privée, le soient également, et à bien plus forte raison, de calculs coupables dont l'effet est de limiter ou de supprimer la transmission de la vie ? Faut-il surtout s'étonner de ce débordement de vice et de corruption lorsqu'on sait à quel régime moral, ou plutôt immoral, la nation est soumise depuis un quart de siècle? Le poison coule à flots, sans digue et sans obstacle. Triple et mortel poison : poison matériel sous forme d'alcool; poison intellectuel, ou soi-disant tel, sous la forme des romans immondes, des pièces licencieuses, des chansons de café-concert, des caricatures obscènes qui ont si longtemps pratiqué impunément, sous le regard indifférent de la police, ce que l'on a si bien appelé le viol deyeux ; poison moral, enfin, sous la forme des doctrines désespérantes qui tendent à extirper de l'àme humaine la passion de l'idéal et le sonde l'au delà?

On reviendra, dans les chapitres suivants, sur chacune de ces plaies, et l'on essaiera de les sonder avec toute l'attention quelles méri-

i \ DEPOPUL \T|n\ i i

tent. Qu'il suffise d'indiquer iciles conséquences lamentables qu'a produites, au point de vue spécial de la dépopulation, la double propagande pornographique et matérialiste. Par la plus fausse conception de la liberté delà presse, on a laissé, pendant de longues années, le champ absolument libre aux pires inventions de la pornographie, aux plus révoltantes exhibitions, aux pires réclames de la débauche. Sous ce prétexte que, suivant un mot fameux, « le temps des bégueuleries était passé», on a laissé profaner, bafouer, insulter les plus nobles sentiments, les plus intimes et les plus saintes délicatesses de l'àme humaine.

Qui saura jamais quelles ont été les conséquences d'une pareille propagande? Qui saura dans quelle mesure elles auront tari la sève et la vie nationales? Qui saura les ravages que de tels spectacles, de telles images, de tels écrits ont exercés, exercent encore sur des cœurs et sur des âmes de vingt ans, déjà naturellement en proie à toute la fièvre des passions?

Encore, jusqu'au temps actuel, ces pauvres à mes, ces pauvres cœurs des enfants du peuple trouvaient-ils, dans leur lutte contre ces passions, des soutiens et des guides précieux : c'était non seulement l'instruction religieuse qui leur était donnée au catéchisme, mais aussi l'éducation morale qu'ils recevaient à l'école et qui ne contredisait pas l'enseignement religieux ;

c'était enfin la croyance alors générale aux principes fondamentaux de la doctrine spiritualiste, à ces vérités primordiales que l'on pourrait appeler les dogmes du genre humain . Or, cette foi a été ébranlée, ce soutien leur a été retiré, ce frein salutaire a été brisé.

Aussi voit-on, de plus en plus, dans la masse populaire, même dans la population rurale, et parmi les jeunes gens, prévaloir une conception absolument individualiste, utilitaire et égoïste de la vie. Malgré tous les efforts que des hommes de bonne volonté peuvent faire pour perpétuer l'idée de famille et l'idée de patrie, ces deux dernières assises de toute société civilisée sont de plus en plus minées, ces deux derniers foyers auxquels s'avivait encore la flamme sacrée de l'enthousiasme et de l'abnégation sont de plus en plus attiédis et menacent chaque iour davantage de s'éteindre. Il n'y a rien au delà de la tombe, la vie présente est tout, nous ne sommes que corps et matière ; c'est donc à nous-mêmes qu'il faut penser, c'est de noire corps et de son bien-être que nous devons uniquement nous occuper : telles sont les doctrines que le peuple de nos jours respire pour ainsi dire dans l'air dont il vit; telles sont les principes avilissants qui de plus en plus pénètrent l'àme de notre France.

Au point de vue spécial qui nous occupe, le résultat d'une telle évolution morale est fatal.

Quiconque croira que loul finit avec la vie présente arrivera bientôt à conclure qu'avec ses épreuves, ses déboires et ses souffrances inévitables, elle ne vaut pas la peine d'être vécue. Inutile de la conserver, el Ton se tue. Inutile de la transmettre, et le malthusianisme triomphe. C'est l'histoire de tous les temps. Il y a deux mille ans, un des plus sombres, mais des plus grand poètes de l'antiquité romaine, jetait sur lui-môme, sur l'homme et sur l'univers un regard désespéré. Matérialiste et athée, il refusait d'élever ses regards vers le ciel, ou, du moins, ne le contemplait que pour le déclarer vide et, ne voyant sur la terre que deuil, misère, injustice et douleurs, il en arrivait à cette conclusion funèbre :

« Ne point naître est le sort le meilleur pour l'homme ; vivre le moins longtemps possible esl ensuite le sort le plus enviable (1). »

La plupart des ménages volontairement stériles que l'on rencontre en France ne connaissent assurément ni ce poète, ni son cri de désespoir et ils seraient incapables de formuler en aussi beaux: vers la théorie du néant ; mais ils ne font pas autre chose que de la mettre en pratique, et il en sera de môme, il en sera ainsi de plus en plus tant que la formation

(1) Non nasci sors prima virisj sors proxima, vitam « Degere quam minimam. . . ».

morale de ce pays restera ce qu'elle est aujourd'hui.

Pour sentir tout le prix de la vie, pour la supporter avec courage et pour être disposa à en transmettre le germe à d'autres êtres, il faut voir dans l'existence présente ce qu'elle est en réalité : une épreuve et un passage; il fan! croire à la vertu du sacrifice et de la lutte ; il faut considérer la création humaine comme la continuation de la création divine et voir dans l'enfant qui vient au monde non un agrégat éphémère de molécules vivantes, mais une âme immatérielle et immortelle.

Ce sont là les bases éternelles, les bases immuables de toute famille stable, de tout»' nation vivace. Lapluport des peuples modernes ont eu la sagesse de respecter ces principe-, et ils grandissent ou, tout au moins, se maintiennent. Elles ont été ébranlées en France, et la France décline ou, tout au moins, végète. I !e contraste n'est-il pas suffisamment instructif, el la vraie cause, la cause profonde de la dépopulation de notre pays n'apparaît-elle pas à tous les regards avec une clarté aveuglant e ?

En étudiant les causes de la dépopulation, il nous semble avoir, par avance, indiqué les

principaux remèdes que l'on pourrait opposer à ce mal redoutable.

Comme les causes elles-mêmes, ils sont de diverse nature : les uns matériels, les autres économiques, les autres moraux.

Les remèdes matériels sont bien connus et déjà en partie appliqués. Ils consistent dans le développement de l'hygiène publique et plus spécialement de l'hygiène infantile. Tout ce qui peut sauvegarder la santé publique et contribuer à prolonger la vie humaine sert évidemment à enrayer la dépopulation : c'est une vérité tellement palpable qu'il est à peine besoin de l'énoncer. On parait, d'ailleurs, de plus en plus pénétré en France du devoir de multiplier les précautions hygiéniques, surtout en faveur de l'enfance, et il est naturel que l'on comprenne mieux cette nécessité à mesure que le nombre des enfants diminue. On sait quel développement ont pris les diverses institutions, publiques ou privées, ayant pour objet spécial la protection des nouveau-nés et des tout jeunes enfants. Crèches, asiles, sociétés maternelles, dispensaires, sanatoriums pour enfants, bien d'autres œuvres encore multiplient leurs efforts, avec un zèle admirable, pour conserver les précieuses mais fragiles existences des tout petils. On s'est, d'ailleurs, rendu compte à merveille (pie, pour protéger efficacement l'enfant, il faut d'abord proléger lanière, et la mère

future autant que l'accouchée ; aussi, après de trop longues hésitations, s'est-on enfin décidé à prendre des mesures législatives pour assurer en France, suivant l'exemple déjà donné par divers pays étrangers, la protection des femmes en couches. On ne fera, du reste, par là, que mettre notre législation intérieure en harmonie avec les règles établies par une convention d'union internationale dont la France est signataire.

Toutes ces mesures, toutes ces œuvres sont excellentes, et l'on doit en désirer, en réclamer le maintien et l'extension. Mais elles ne constituent, en réalité, que des palliatifs; elles ont pour but d'atténuer les effets du mal ; elles n'en attaquent pas la cause essentielle qui réside dans la faiblesse de la natalité française.

Pour relever celle.-ci, on a proposé d'accorder de larges dégrèvements aux chefs de famille nombreuses et de grever d'une taxe spéciale les célibataires endurcis ou même les ménagea sans enfants. M. Bertillon et M. le sénateur Piot se sont tout particulièrement distingués dans cette campagne. Nombre de gens les ont plaisantes, — car de quoi ne plaisante. -t-on pas en France? A mon avis, la raillerie en cette matière était fort déplacée. L'idée que M. Bertillon a prise comme point de départ de sa propagande est une idée fort équitable. 11 est certain qu'il n'est pas juste d'imposer une somme

égale de contributions au citoyen isolé et à celui qui doit pourvoir à la subsistance de nombreux enfants. Or, en France, non seulement ce dernier ne jouit d'aucun avantage fiscal, mais encore, du fait des impôts de consommation, il se trouve d'autant plus taxé qu'il a plus de bouches à nourrir. Il serait de la plus élémentaire justice de compenser, autant que possible, par une large atténuation des contributions directes, une inégalité aussi contraire à la raison et au bon droit qu'à l'intérêt général de la nation. Mais, tout en préconisant l'adoption de mesures fiscales conformes aux vues de MM. Bertillon et Piot, il faut se garder de toute illusion sur leur efficacité. Le remède qu'ils proposent n'est nullement nouveau. Home y recourut quand elle commença à n'avoir plus d'enfants et tenta de contraindre les célibataires au mariage par des lois fort rigoureuses. On sait comment échoua cette tentative : les mesures législatives et fiscales ne purent avoir raison de l'égoïsme des célibataires. Ceux-ci n'eurent, en effet, aucune peine à comprendre que les rigueurs du fisc ou de la loi leur coûteraient encore bien moins cher que l'éducation d'une famille, et Rome continua à se dépeupler. Les célibataires français ne seraient certainement ni moins bons calculateurs, ni moins obstinés que leurs devanciers romains. Gardons-nous donc d'une confiance

exagérée dans les résultats des mesures que propose M. Bertillon et dont on doit, du reste, désirer et poursuivre l'adoption.

Beaucoup plus pratiques, à notre avis, seraient les remèdes que suggère M. Paul Leroy- Beaulieu et qu'il a qualifiés lui-même d" « héroïques ». Il faut s'entendre sur le sens de ce mot et ne pas s'imaginer que les mesures qu'il préconise tendent à exiger de nos concitoyenun acte quelconque d'héroïsme. Bien au contraire, elles ne font appel qu'à légoïsme pour combattre l'égoïsme sous une autre forme, et, si elles méritent l'épithète d'héroïques, c'est au même titre que les médicaments extraordinaires ou violents auxquels les médecins font appel dans les cas désespérés.

Nul n'ignore à quel point pèse à nos concitoyens le service militaire, et particulièrement les périodes d'instruction qui les ramènent sous les drapeaux, à titre de réservistes ou de territoriaux. M. Paul Leroy-Beaulieu proposerait d'accorder dispense de ces exercices à tout militaire ayant au moins trois enfants vivants, et il fait remarquer avec toute raison que, si l'armée y perdait dans le présent un certain nombre d'unités pour ses manœuvres annuelles, elle aurait chance d'y gagner, en revanche, des milliers de recrues dans les contingents futurs.

La répugnance des réservistes et de? terri-

toriaux pour la caserne n'a d'égale, on le sait, que la passion de tout Français pour les fonclions, même les plus infimes, relevant de l'Etat. D'après les plus récents calculs faits par M. de Foville, l'armée des fonctionnaires et employés, gros, moyens ou petits, hommes ou femmes, présenterait un effectif de 700.000 personnes, qui atteindrait le million, en y ajoutant le personnel des compagnies de chemins de fer. Jl n'est guère de Français qui ne rêve, pour luimême ou pour ses enfants, d'entrer dans cette légion sacrée. C'est un grand mal, que l'on a souvent déploré, mais que l'on ne semble pas près d'extirper ou de guérir. Pourquoi ne pas essayer de le faire tourner au bien de la nation en exploitant au profit du repeuplement de la France la monomanie française du fonctionnarisme, en décidant, par exemple, que nul ne pourra être titularisé dans un emploi quelconque s'il n'est père ou mère de trois enfants vivants et en faisant varier le taux des appointements suivant le nombre de membres que compte la famille du fonctionnaire? Les compagnies de chemins de fer appliquent déjà, dans une certaine mesure, ce dernier système, et M. Paul Leroy-Beaulieu estime qu'en agissant de même, l'Etat pourrait favoriser utilement la constitution de nombreuses familles.

Nous partageons absolument cette opinion. Quant au système consistant à ne titulariser

aucun fonctionnaire s'il n'a trois enfants au moins, c'est une mesure qui ne manquerait sans doute pas d'efficacité, mais qui nous semblerait d'une application assez difficile. On lui objecterait que l'Etat pourrait se priver ainsi de concours précieux et que, en outre, il commettrait une injustice à l'égard de fonctionnaires excellents auxquels la bonne volonté n'a pas manqué pour devenir pères de famille. M. Paul Leroy- Beaulieu, qui est le premier à prévoir et à formuler ces objections, répond que les fonctionnaires ainsi évincés pourraient trouver l'emploi de leur activité dans les administrations privées, et, quant aux fonctionnaires d'une capacité exceptionnelle dont l'Etat, c'est-à-dire la France, pourrait être privée parce qu'ils n'auraient pas d'enfants en nombre suffisant, le cas serait sans doute trop exceptionnel pour qu'il y ait lieu de s'en préoccuper outre mesure. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il s'agit là d'un remède héroïque en vue d'une situation presque désespérée, et qu'il s'agit de sauver, non pas l'administrai ion, mais l'avenir de la Trancc.

Non moins héroïque serait une autre mesure dont M. Paul Leroy-Beaulieu n'a pas hésité non plus à conseiller l'adoption, ou au moins l'essai. Bien qu'opposé en principe au système des primes, il considère que, du moment que l'Etat le pratique et distribue des subventions à

T,\ DEPOPULATION 87

nombre d'industries et de productions diverses, il y aurait grand intérêt à en accorder aussi à la production des enfants. Si, par exemple, à partir du troisième enfant, chaque naissance nouvelle donnait droit à l'allocation d'une prime de 500 francs, il pourrait en coûter peut-être «le 150 à 200 millions de francs par an au Trésor public; mais L'appât de cette aubaine aurait exercé sur la natalité française une influence heureuse.

Ce système n'est pas aussi complètement nouveau que l'on serait tenté de le croire. A ma connaissance, il était inauguré, il y a déjà une trentaine d'années, par un médecin célèbre, riche et célibataire qui l'appliquait dans son village natal et qui affirmait avoir obtenu ainsi des résultats appréciables. Il n'a rien de noble assurément et il est plus propre à relever le niveau de la natalité que celui de la moralité ; cependant la situation est telle que l'on n'a pas le droit d'en faire fi. Mais il y a fort peu de chances que le Parlement consente à en tenter l'application, car cet essai serait fort coûteux et le rendement en serait nul au point de vue électoral.

Pour arriver à la reconstitution des familles fortes et nombreuses, pour en retenir surtout les membres les plus jeunes à la campagne, il serait urgent de réaliser un certain nombre de réformes déjà indiquées au cours de ce cha-

pitre : l'augmentation de la quotité disponible, la révision des articles du Gode civil relatifs à la composition des lots successoraux et aux partages d'ascendants; l'extension des dispositions législatives propres à faciliter la constitution de petits domaines ruraux ou même celle de biens de famille insaisissables; la réalisation de notables dégrèvements, surtout en faveur de la terre ; le développement de l'enseignement ménager dans les écoles primaires de filles, plus particulièrement au village.

Le rôle de l'enseignement dans la lutte contre la dépopulation peut être des plus considérables et des plus bienfaisants. Le maître d'école a, en effet, pour mission de faire naître, de développer, d'exalter dans le cœur de ses élèves l'amour et le culte de la patrie, les préparant ainsi à remplir généreusement, quand ils auronl atteint l'âge d'homme, non seulement le devoir de la défendre, mais aussi celui de la peupler el de la perpétuer. Il peut aussi tendre au même but par une autre voie, en orientant l'esprit des jeunes générations vers l'exploitation des mondes nouveaux qui s'ouvrent à la vieille Europe. Nos voisins, anglais, allemands, belges, suiss et bien d'autres se sont déjà élancés, pour ne pas dire rués, à la conquête de ces régions encore à peine explorées qui offrent à l'activité de la jeunesse contemporaine un champ pn que illimité. Nos concurrents s'y sont ouvert

des débouchés nouveaux, ils y ont trouvé pour l'excédent de leur population un déversoir des plus précieux qui n'a pas peu contribué à maintenir, par un fécond essaimage, les familles nombreuses et prospères de la mère patrie. Chez nous, l'instruction a, pendant trop longtemps, négligé d'éveiller de même, chez l'enfant el le jeune homme, l'esprit d'entreprise et d'initiative : on le préparait plutôt à suivre le chemin battu et surtout à faire un bon employé ou un bon fonctionnaire. Nous ne répéterons pas, — car on l'a déjà trop dit, — que le mandarinisme avait sa source sur les bancs de l'école et sur ceux du collège. Le collège a réalisé, sous ce rapport, des progrès incontestables; mais l'école a encore beaucoup à faire à ce point de vue : non pas qu'elle doive pousser aveuglément ses élèves vers nos colonies; mais elle doit leur faire entrevoir, dans tous les pays extraeuropéens, placés ou non sous notre domination, de vastes et fructueuses carrières ouvertes à l'initiative de la jeunesse, où elle ne saurait sans doute se lancer sans préparation ni ressources, mais où, bien éclairée et guidée, elle peut trouver une existence plus large, plus intéressante, plus féconde, souvent plus heureuse que sur notre vieille terre de France. 11 semble, à première vue, qu'un tel enseignement aille contre notre but, qui est le repeuplement de la France, puisqu'il provoquerait, au con-

d'aire, l'exode d'un certain nombre de Français; mais il n'en est rien. D'autres enfants remplaceraient au foyer paternel les colons émigrés, et les familles, sachant que leurs rejetons peuvent faire fortune au loin et, par là même moins inquiètes pour leur avenir, redouteraient moins d'en voir grossir le nombre. La question, d'ailleurs, est résolue par notre propre expérience et par celle de l'étranger : ni la France de l'ancien régime, qui fut une grande nation colonisatrice, ni l'Angleterre, ni l'Allemagne contemporaines n'ont vu leur population métropolitaine décroître par le fait de l'expatriation d'un nombre considérable de leurs enfants. Mais ni les réformes fiscales, ni les réformes législatives, ni les soins de l'hygiène, ni les primes, ni la colonisation, ni les dispenses militaires, — rien, en un mot, ne suffira pour arrêter les progrès de la dépopulation si elle n'est combattue encore par d'autres moyens. Elle est surtout un mal moral, tenant à des causes morales; c'est, avant tout, à des remèdes d'ordre moral qu'il faut en demander la guérison. Ainsi que nous l'avons indiqué [dus haut, celui qui ne voit dans la vie que la vie ellemême se gardera de faire à d'autres ce présent, si souvent funeste ; celui qui considère l'être humain comme un simple assemblage passager de matière vivante n'aura pas d'enfants, ou en aura le moins possible et, en somme, aura rai-

-mi d'agir ainsi. Quiconque, au contraire, croira à la spiritualité de la nature humaine, à l'immatérialité, à l'immortalité de l'âme et à la vie future sera heureux d'appeler à l'existence quelques-unes de ces àmcs immortelles, de se sacrifier au besoin pour elles et de les préparer non seulement à leur passage ici-bas, mais encore à leurs destinées ultérieures.

L'affaiblissement de ces croyances a donc pour conséquence fatale l'affaiblissement de la patrie elle-même. Les attaques dirigées contre elles sont autant de coups portés au pays d'où l'on cherche à les extirper; et quand leur ébranlement ou leur éclipse produit ses conséquences fatales, c'est-à-dire le déclin delà moralité, le débordement du matérialisme et l'extinction de la race elle-même, le premier devoir est de travaillera les remettre en honneur.

Page 1