A LOUIS VAN HOUTTE, DE GAND
Un amateur de tulipes faisait l'exhibition de ses fleurs : — il s'était livré à tous les exercices usités en pareil cas, — entre autres l'exercice 4e la baguette, qui consiste à appuyer la baguette de démonstration sur la tige de la tulipe, en feignant d'employer toutes ses forces, sans pouvoir réussir à la courber, — et à dire : « Je vous recommande la tenue de celle-ci : — c'est une tringle, messieurs, c'est une barre de fer. »
En effet, il est convenu entre ces messieurs qu'une
tulipe qui ne pèse pas le quart d une once doit être
portée par une barre de fer, — de même que, vers
1812, je crois, — il a été défendu aux tulipes d'être jaunes. -
U avait montré Gluck, cette plante si méritante,
— à fond blanc strié de violet ; — et Joseph-Deschiens, un vrai diamant, également blanc et violet ;
— et Vandaël, cette perle du genre, — toujours blanche et violette ; — et Czar tory ski y fleur de rinquième ligne, blanche et rose, remarquable par rextrêitfe btdiicheur des onglets;— et Napoléon r, et le Pourpre incomparable, et seize cents autres. — Lorsqu'il arriva à une tulipe devant laquelle il s'arrêta avec un sourire ineffable, la désignant du geste, — mm sans parler, — un des visiteurs demanda si cette tulipe n'avait pas. ua nom comme ta autres.
Le maître des tulipes mit un doigt sur s» bouche» comme e&t fe& fiatpociate* le dâe* du siienee ; — puis il dit :
« Voyez quelfë magnificence dé coloris, — quelle forme, — quels onglets, — quelle tenue, — quelle pureté de dessin, — quelle netteté* (fans les stries I — comme c'est découpé, — comme c'est proportionné !
— C'est une tulipe sans défauts.
— Et vous l'appelez ?
— Chut. ., C'est no* udipe qui à die seule veut tout le reste de «aa GoUectioi),^lJ n'y eu â que deux au monde, messieurs.
— Mais son »om ?
— Chutl... Son nem.*. je ne puie le pronemer sans forftjre à rbpprçeur, v —Je serais bien fier et bien heureux de dire son nom, de le dire à haute voix, — de l'écrire en lettres d'or au-dessu$ de sa magnifique corolle ; — c'est un nom connu et respecté...
-T- ï?ar<iw>, i&QDsieur, je fl'iifêiste pas; — cel» paraît (mr i* k poljUqus ; — peui-ôtrç fl*t-cs la nom fe qudqus fomeijx proscrit , —je q# veu* pas ro coflapFGmejtœf- • fl'aiUeujs, wus ne parjegeoas p# peiMtjrc les mêmes opinas...
— Nullement, monsieur; ce nom n'a rien de politique ; mais j'ai juré sur l'honneur de ne pas la foire voir tous son vrai nom >•— elle e6t ici incognito, sous l'incognito le plus sévère ; — peut-être même en ai-je trop dit... Mais avec tout le monde,— avec les gens pour qui je n'ai pas l'estime que vous m'inspirez, — je ne vais pas aussi loin ; — je n'avoue floâtne pas que c'est une tulipe, la reine des tulipes; -*- je passe devant avec indifférence, — une indiffié»
rence jouée, — comprenez bien ; — je la désigne sous le nom de Rébeeca, — mais ce n'est pas soe nom... »
Les amateurs partirent, et moi avec eux ; mais je retournai le lendemain, et je lui dis :
« Mais, enfin, c'est donc un mystère bien terrible?
— Vous allez en juger : cette tulipe, que nous continuerons à appeler Rébeeca, était la possession d'un bomme qui l'avait payée fort cher, — surtout parce que, sachant qu'il y en avait une autre en Hollande, il était allé l'acheter et l'avait écrasée sous les pieds pour rendre la sienne unique. — Tous les ans, elle excitait l'envie des nombreux amateurs qui vont voir sa collection ; tous les ans, il avait soin de détruire les caïeux qui se formaient autour de l'oignon et qui auraient pu le reproduire. — Pour moi, monsieur, je n'ose pas vous dire tout ce que je lui avais offert pour un de ces caïeux qu'il pile tous les ans dans un mortier... ; j'aurais engagé mon bien, compromis l'avenir de mes enfants.
Je ne regardais plus ma collection, — mes pîus belles tulipes ne pouvaient me consoler de ne pas avoir celle... que je ne dois pas nommer. En vain,
LES FLEl'RS. 101
— mon ami... — dois-je appeler ainsi un homme qui me laissait dépérir sans pitié? — ' en vain , mon ami me disait : « Venez la voir tant que vous voudrez. » — J'y allais, — je m'asseyais devant des heures entières. — On ne me laissai^ jamais seul avec elle, — on eût craint sans doute ma passion. En effet... je l'aurais peut-être volée, — je l'aurais peut-être arrosée d'une substance délétère pour la faire périr ; — au moins elle n'aurait plus existé, — et je n'aurais pas eu de remords. Quand Gygès tua Candaule pour avoir sa femme, — tout le monde donna tort au roi Candaule, — qui avait voulu la faire Voir à Gygès toute nue, sortant du bain. — On n'a qu'à ne pas montrer la tulipe. — J'arrivai k un tel état de désespoir, — qu'une année je ne plantai pas mes tulipes, — mes chères tulipes. — Ttfon jardinier eut pitié d'elles et peut-être de moi, — et le rustre... — je le lui pardonne, — car il les a sauvées, — les planta au hasard, — dans une terre vulgaire.
— Mais , enfin , comment avez-vous eu cette tulipe ?
— Voilà la chose... Je n'ai pas tout à fait imité Gygès. quoique mon ami ne se fût pas montré [lus
m MS FLEUB3-
délicat que Caudaul* $ -r- mais cependant j'ai fui m qpjme.,. J'aj fait voler un caïeu. — Candaule a un noveu. . Ce neveu, qui attend tout de son onde, 1** quel &t fort riche, l'aide k planter et à déplanter «es tulipe*, et infecte pour ces plantes une admiration qu'il n'a paa, le malheureux I mais sans laquelle sm onde ne supporterait paa même sa présence. — L'oncle est riche, mais il n'est pas d'avis que les jeunes gens aient beaucoup d'argent... Le neveu avait contracté une dette qui le tourmentait beaucoup... Son créancier le menaçait de faire sa réclamation à son oncle. — Il s'adressa à moi, et me supplia de le tirer d'embarras, le fus cruel, monsieur : je refusai net. — Je me plus à lui exagérer la colère où serait son oncle quand il aurait appris l'incartade, le le désespérai bien, — puis je lui dis :
« Cependant, si tu yeux, je te donnerai l'arçpnî
dont tu as besoin.
« — Oh 1 s'écria-t-il, — vous me sauvez la vie.
« — Oui, mais à une condition.
« — A mille, si vous voulez.
« — Non ; une seule. — Tu me donneras un caïeu de... la tulipe en question. »
# jrecjuj? d'I^fTejir h cette proposition.
« Mo» oncle me chassera, — s'écria-t-il; — me cfeas$ç« # jpe 4&Wr jtera .
« — Oui ; mais il ne le saura pas ; — tandis qu'il saura certainement que tu as fait des dettes.
« — Mais s'il le savait jamais I
« — A moins que tu ne le lui dises...
« 7T Mais Yftws— $
Enfin, je pressai, j'effrayai le malheureux jeune homme ; il promit de me donner un caïeu quand on déplanterait les tulipes ; — mais il exigea mon serment sur l'honneur de ne jamais nommer... celle que j'appelle Rébecca, à personne, — et de lui donner un autre nom — jusqu'à la mort de son oncle.
En échange de sa promesse, je lui donnai l'argent dont il avait besoin. Depuis, nous avons tenu tous deux nos serments; j'ai eu la tulipe et je ne l'ai HQPinée à personne, -r» La première fpis qu'elle a fleuri ici, — chez moi, — étant à moi, — l'oncle est venu voir mes tulipes. -«- C'est une politesse qu'on é *ange, cppime yons &ayez, entre amateurs,— Il l'a regardée et a pâli.
« Gomment appelez-vous ceci? » m'a-t-il dit d'une voix altérée.
Ah ! monsieur, je pouvais lui rendre tout ce qu'il m'avait fait souffrir 1— Je pouvais lui dire... le nom que vous ne savez pas... Je me suis rappelé ma promesse, ma promesse sur l'honneur, et le neveu était là; il me regardait avec angoisse, — et j'ai dit : Rébecca.
Cependant, il trouvait bien quelques ressemblances avec sa tulipe , — aussi il est resté préoccupé; — il a beaucoup loué le reste de ma collection, et n'a rien dit de celle qui est la perle et le diamant de ma collection. — Il est revenu le lendemain, — puis le surlendemain , — puis tous les jours tant qu'elle a été en fleur ; — puis il a réussi à se tromper lui-même : — il a cru voir entre Rebecca et... l'autre... des différences imaginaires. Alors seulement il a dit : « Elle ressemble un peu à... » vous savez.
Eh bien , monsieur, — j'ai aujourd'hui la tulipe que j'ai tant désirée, — et je ne suis pas heureux. — A quoi cela me sert-il, puisque je ne puis le dire à personne I — Quelques amateurs, — forts, — - la reconnaissent à peu près ; — mais je sims forcé do
nier ; — et je n'en rencontre pas un assez sûr de lui pour me dire : « Vous êtes un menteur. » — Je souffre tous les jours d'affreux tourments; — j'entends ici faire l'éloge de la tulipe que j'ai comme lui. — Quand je suis seul, je m'en régale; je l'appelle de son vrai nom, auquel je joins les épithètes les plus tendres et les plus magnifiques. — L'autre jour, j'ai eu un peu de plaisir ; — je l'ai prononcé, ce nom,
— ce nom mystérieux, — tout haut à un homme.
— Mais je n'ai pas manqué à mon serment ; — cet homme est sourd à ne pas entendre le canon.
Eh bien, cela m'a un peu soulagé, — mais c'est incomplet. — On ne sait pas que je l'ai — elle... Tenez... ayez pitié de moi, — mon serment me pèse.
— jurez-moi sur l'honneur, à votre tour, de ne pas répéter ce que je vais vous dire. v Je vous dirai alors son vrai nom, — le vrai nom de Rébecca, de cette reine déguisée en grisette. — Votre serment, à vous, ne sera pas difficile à tenir ; — vous n'aurez pas à lutter comme moi. — Monsieur, c'est affreux, mais je désire que cet homme, que ce Candaule soit mort,
— pour dire tout haut que j'ai... Tenez, faites-moi le serment que je vous demande. »
J'eus pitié de lui , et je lui promis solennelle-
meut de 11e pas répéter le Heu de U fameuse tulipe.
Alors , avec une expression d'orgueil intraduisible, — il toucha la plante de sa baguette, — et me dit :
% Yoici,.. p
Mais, à mm tour, je suis engafépamneeraent; — je ne puis dire le u\m qu'il fat si heureux de prononcer.
Croyez-vous qu'on invente ces choses-là?
A 16*K ffJTCAYf»
B*é bande àtun Mbne tawaeux s^éfané * FtorisMt; leroseigne}, — Bwn vossignel* car e'esfreehâ de l'année dernière qui est revenu construire un nouveau mè ett celui de te coiffée précédente a été resperifoy — * 1» rossignol fait entendre se* derniers' eha&ts ^ les aaerksy tee pinsons, les fauvettes* satae&t l'aube h leur teerjr tes mâles, serteant lew ptanage, agitant leurs ailea f chantent au-dessus- fo md où leur» feneHes tiennent abrftéB, mm leur ehaud plumage, les œufo ou les petits otseam essore ire», tondre* frwte de tanr nétodteu* amour.
Les fleurs erttr'edrra** fafrt &rott&v &** fescjaelles
les abeilles viennent, en bourdonnant, enlever le pollen dont elles composent lenr miel parfumé.
La bande de l'horizon, qui était d'an fea blanc, devient d'un fea jaune ; — l'aurore succède à l'aube ; — les premiers rayons obliques du soleil font resplendir les gouttes de rosée suspendues aux feuilles et aux fleurs d'un éclat qui éteindrait les opales, les émeraudes, les rubis et les améthystes.
Un souffle frais dissipe le léger voile qu'une petite brume étendait sur la prairie; — il n'en reste plus que quelques gouttelettes étincelantes , qui, de quelques toiles d'araignée, forment des réseaux de diamant; — le coq fait entendre sa voix retentissante; — le cheval hennit dans son écurie, — les vaches beuglent dans Tétable, la chèvre bêle; — tous appellent la grosse Théréson, une belle et bonne fille qui est chargée de leur déjeuner.
Tout recommence son travail incessant; les vignes, les liserons, les chèvrefeuilles continuent leurs spirales commencées autour des arbres qui leur servent d'appui; — tout est reposé, frais, dispos; — tout s'accueille, se retrouve avec un air heureux et affectueux.
Les garçons et les filles, qui vont commencer leur journée au jardin, échangent entre eux et avec moi un b mjour et un sourire amical.
Mais, tout à coup, un bruit pareil à celui de la foudre g onde dans la vallée et retentit longuement, renvoyé
d'échos en échos : — est-ce le tonnerre? — Non, le ciol est pur, bleu, limpide.
En même temps, les cloches de la ville se font entendre.
Est-ce V Angélus?
Non, il est sonné il y a déjà longtemps.
Et pais ce n'est pas la môme sonnerie paisible et lente.
Les cloches sonnent à grandes volées et de tout leur éclat; — un second coup, semblable au tonnerre, succède au premier à peine éteint dans l'air, — et roule de nouveau dans les montagnes et les vallons. Ce n'est pas le tonnerre, — ce n'est pas Y Angélus.
C'est le canon ; — c'est un Te JDeum solennel que l'on va chanter à l'église de Sainte- Réparale, la cathédrale de Nice.
Le télégraphe a apporté cette nuit la nouvelle d'une victoire, on va en remercier Dieu.
j'ai distribué l'ouvrage à chacun, — j'ai passé ma revue de chaque matin, — je m'assieds sous une tonnelle de lauriers-roses, sur un banc auprès de la mare où s'épanouissent les nénufars, les reines des prés, les joncs fleuris, les vergiss-mein-nicht, les salicaires, — où les libellules se poursuivent en rasant l'eau, — et j'écoute la voix des cloches et du canon qui répètent au loin, en les paraphrasant, les paroles que dit, à Sainte- Réparate, le prêtre aux chrétiens rassemblés.
« Te îrcùm y tàuâamusl nous te louons, grand Dieu! — Te Dominum, confitemur ! nous ié reconnaissons le
canon formidable, qui faites un bruit à fêler les échos ! ô cloches de Nice, si mauvaises, M discordantes, si fêlées vous-mêmes, vôftâ auriez pu vous taire t La nature, à son réveil, le dit plus éTôqûèmmëht que vous, d'une voix plus harmonieuse et plus pénétrante.
Depuis les premières lueurs blanches jusqu'aux tierhiers reflets violets; — depuis le chant de l'alôûettè jtrsqu'S estai 8h rossignol ; — 'depuis que prend son vol îe papillon, flétri* animée, Jusqu'à ce qu'il soît remplace dans l'air pair ta Itaciolé, êtinc'elfë vivante, — tout le tternte- tout te répète îattS ufté céleste ftari&onîe : — Te &eum, Haudamtàl notis t'âfdoroni, Seigneur, et nous reconnaissons que tu es le maître souverain.
Ah ! voici que s'ouvreht leâ fètiêtrès de là maison tapissée de grands rosierà et de bignonîas; — lé petit chien griffon secoue & Wfoé, et trtièfthe dâhs Iè jaràin,
— puis saule entré fties jàraBes cti faisant entendre des cril joyeux. Derrière lui afccou'rt ta maîtresse de la maison, la rfrére petite Jeanne; — c'est une sèconcTe aurore qui se lève pour moi, et celle-ci Se levé dans mon coeur.
— Quand fài retrouvé Ses fraîches couleurs dé là véifte, ses yefox brillante, sa démarche souple et Bondissante, —là Joie chanté flans mon cœur : je te bénis, Seigneur I Te Deum, taudamml
Jeanne alors visite tou§ ses joujoux vivants, dont elle est aimée : ses {MgfcotlS, sa flairte, soft petit ârté <fô Sardaigne, sa monture ordinaire, auxquels 3lîè 'distribue dïl grain, de l'hferbè, <ïu paiti, aèà caroubes, fet tous accueillent avec des afrs d'àmîtïè qui iré àdtot ni Teinté Ht exagérés.
Nous te louons, grà'nA Dîeû, loi qui as Voulu Çiië cet univers — l'hômmé, l'animal, là frïattè — se perpétue par l'amour; — toi qui as donné à ThôtMné "cet instinct dé sociabilité, — qtii hé !ui as actoWè là force qu'à la condition de l'affection et de l'allianôé, qui Y*$ fait naître te plus faîbte et le phis désafmè 'des animaux, et qui luî 'donnes Vêttpïrè Au monde et là trce-royatitÔ de la nature, lorsqu'il s'assemble par les liens doufc et étroits de la famille, de la patrie, de l'humauftM
Mais écoutons ïès cloches, 'ècoutôbs te Cahoto, cô tf est plus là ce qu'ils envoient aux échos.
t DoWiïnus $abaoth,—tiieïL deô àrifrêëS, Vécfteht-îls, nous te louons ï — Te DeurÂ, laïidamïts !
» Car nous avons hier marché dans Te sang jusqu'au* genoux.
» Nous te louons, Seigneur! car nous avons fait une montagne des corps morts des ennemis.
» Et eux n'ont pu faire qu'une colline de rtos cadavres.
• Nouste louons, Dieu des armées ) Dominussabaoth î •— de nos compatriotes, de nos amis, de nos frères, dix
mille seulement ont été éventrés et conpés en morceaux, — tandis que vingt mille de ceux qui ont des habits blancs ont subi le môme sort.
» Je suis borgne, mais l'ennemi est aveugle. — Grand Dieu, reçois mes actions de grâce! »
— Mais qu'appelez-vous l'ennemi ou les ennemis ?
— Ceux qui ont des habits blancs.
— Ont-ils d'autres crimes à se reprocher?
— Non, mais c'est bien assez.
— Est-ce de leur plein gré qu'ils viennent se battre contre vous ?
— Non, certes! ils aimeraient certainement mieux rester chez eux à cultiver leurs champs et à élever leur famille.
— Alors...
Mais ici les cloches et le canon m'interrompent pour continuer à dire aux échos :
c Les moissons et les pâturages sont détruits, les chaumières démolies et brûlées, — les familles ont perdu leurs fils atnés, — et les charrues traceront des sillons incertains et sinueux sous la main faible et inexpérimentée des plus jeunes.
» TeDetim, laudamusl Seigneur nous te louons ! »
Et les cloches cessèrent de sonner, et le canon cessa de gronder. — Le Te Deum était fini. — L'intendant, le syndic, les consuls sortirent de l'église, et allèrent quitter leurs habits brodés, — et l'hymne de la nature, —
hymne de joie, de paix et d'amour, un moment troublé par le canon et par les cloches, — recommença :
t Te Deum, laudamus ! nous te louons, Seigneur ! car les épis vont bientôt jaunir, et la vigne commence à grossir ses grains; — -hommes, femmes, oiseaux, abeilles, nous travaillons tous, et nos efforts u:iis amèneront la récolte et la vendange, et l'abondance môme pour les plus pauvres, et l'on aura quelque chose à partager avec ceux qui, cette année, n'auront pas de moissons, — avec ceux qui auront perdu leurs fils aînés, — avec les mutilés et les blessés, — avec les martyrs de la guerre. — Heureux encore, parmi les autres, ceux qui meurent et eeux qui souffrent pour la sainte liberté ! »
A ALPHONSE DARNATJLT
Chez presque Vm nos anciens poètes, on voit donner au tpois de iqy le nom de mois des rosps. Cette erreur provient de ce que très-longtemps on a pris chez les Grecs et chez les Latins des images toutes faites, et que nos premiers trouvères étaient du midi de la France.
Eu réalité, pour presque toute la France, le mois des roses est le mois de juin. Les roses du Bengale, les roses banks et une ou deux autres variétés fleu~ rissent seules dans le mois de mai.
' 11 y a souvent lieu do s'étonner que les poètes paraissent fréquemment n'observer la nature que dans
les livres. Quelques-uns aussi, en parlant des fleurs, commettent des erreurs qui, entre autres torts, ont celui de nous avertir que le récit qui nous enchante n'est qu'une fiction. Ainsi, pour ne citer que ceux de nos écrivains donde nom et le crime me reviennent maintenant à lamé» ire, M. Alexandre Dumas citait, il y a quelques jour* des pêchers qui fleurissent à la fin de mai ; madamefcand a parlé de chrysanthèmes bleus ; M. de Balzac aftécrit des azalées grimpant autour d'une maison ; M: Janin a cru voir des œillets bleus, et M. RoHe a vanté l'odeur enivrante des camellias. Avant eux, rtiadame deGenlis avait parlé de roses vertes et de roses noires ; mais, sous le rapport des roses, il sera beaucoup pardonné à madame de Genlis, parce que c'est elle qui a apporté en France la première rose mousseuse, qu'on lui avait donnée en Angleterre*.
Ce n'est pas seulement des écrivains que les roses peuvent se plaindre ; certains jardiniers et certains amateurs ont bien aussi, à leur égard, quelques reproches à se faire. Pour chercher des nouveautés et pour leur faire place, on a abandonné la culture des plus riches et des plus magnifiques roses. La rose à cent feuilles, la plus belle de toutes les roses, est aujourd'hui exilée de presque tous les 'jardins d'ama~
teurs un peu difficiles. Pourquoi ? je vais vous le dire : elle ne remonte pas, elle ne fleurit qu'une fois par au. Depuis une douzaine d'années, les amateurs ont décidé que les roses devaient fleurir au moins deux fois chaque été. Je comprends parfaitement qu'on fasse un meilleur accueil aux roses dont la floraison se renouvelle ; mais du moins attendez , pour proscrire nos belles roses anciennes, que le semis vous en ait donné de semblables qui remontent. Loin de là, on a fait graduellement de cette qualité de plus la seule et unique qualité qu'on exige des roses. Quelque magnifique que soit le coloris d'une rose, quelque suave que soit son parfum, si elle ne remonte pas, on sourit dédaigneusement, on lève les épaules et on passe devant. Pourquoi n'exigez-vous pas que le lilas fleurisse deux fois ? Les jardins ne sont-ils pas remplisse plantes qui n'ont qu'une floraison par année? C'est même la très-grande majorité des plantes. Ce n'est pas tout : la qualité de remonter étant devenue la première, l'unique qualité des roses, pour le plus grand nombre des jardiniers et des amateurs, on a permis aux roses qui remontent toutes sortes de licences. Dans la collection des nouvelles roses remontantes, le plus grand nombre n'a pas d'odeur, beaucoup sont loin d'avoir les belles formes et le
•riche çploris des exilées qu'elles qflt remplacées. Eh bien , j'avoue hautement que j'aime mieux une belle rose qui ne fleurit qu'une fois, qu'une rose médiocre qui fleurit deux fois ; j'aime mieux une rose qui fleurit une fois en exhalant un suave parfum, qu'une çpse qui fleurit plusieurs fois sans odeur. De progrès en progrès, si on laisse faire certains amateurs, on finira par former une collection de roses perpétuelles... en .papier. Et encore, dans le (\om^ç infini {les roses dites rç montantes, çQUityeq y eu a-^r il qui aient ep réalité plusieurs floraisons? ]*% pjupa^ ne sont belles que la première fois qu'elles, fl^mS" sent, et donnent k l'autympe des fleurs raçtytiquesi déchirée^, ayp^éçs ; d'autres, au contraire, n'ppt au mois <lç juin qu'une floraisprç insignifiante, pt fleurissent ^rieu^et^eut au mois de septembre. Pour ne parler que d'une très-belle et récente rose, comment la rose de la reiqe rpnwqtfrt-ellç 1 Cette énorme fleur, ce magnifique ehau fpse, étale ^vec orgueil ses mille pétales au mpjs de juin ; mais ensuite elle ne donne plus que quelques fleurs médiocrement belles et de petites dimensions pendant le reste de la saison. On peut dire qu'elle fleurit une fois et demie. Avec la plupart des roses dites remontantes, le plus sage est de supprimer par le pincement les boutons
LES FWUftÇ. us
de I9 propre florçisw, çt ajq^ pu a 4e belles rose* h la seconde.
Sur pvrtaias aataloguAi, or compte trois mille rpsçfj ; <$ci a besoin duplication i
1° gçauçpup 4e roses ont reçu autant de noms que Jpg princesses espagnoles. Un jardinier ou uu MMftP? VPil «Qf tir de ses semis upe rose qui lui est ifiCQWHJS; il la déclare nouvelle, lui donne un uom, ç( la voilà lancée. Quelquefois eqtte même rose a été trouvée par deux ou trois autres jardiniers.
2° On accepte comme variété quelquefois un acei» &JU» Telle rose fleurissant à l'ombre ou au soleil, v4gétaot dans une terre farte ou dans un terrain sablowieux, présente aux yeux des différences avec la wèm ro$e nourrie daqs'un autre sol, épanouie à une autre exposition.
31 Vpus spmez, par exemple, des grains de la rose du roi ; il vous vient une rose plus pâle, moins double, sans odeur, en un mot inférieure en tout point à la rose du roi ; n'importe, c'est une nouvelle variété obtenue, c'est un gain, et on la met dans le commerce.
Hélas I le commerce I Les épiciers ont commencé par altérer le café, puis ils y ont mêlé de la chicorée, puis ils l'ont supprimé et ont vendu de la chicorée
seule. Ce n'était rien : aujourd'hui on vend de la fausse chicorée !
Parmi les jardiniers commerçants, on compte un assez grand nombre d'honnêtes gens, parce qu'on trouvera toujours plus d'honnêteté dans un état qu'aime celui qui l'exerce et où il met sa gloire et trouve ses plaisirs, que dans un état que l'on fait sans goût, uniquement pour gagner de l'argent. Il serait de l'intérêt des jardiniers et des amateurs que Ton apportât plus de sévérité dans l'admission des plantes nouvelles.
Je comptais vous donner aujourd'hui une liste des cent plus belles roses ; c'est tout ce qu'en peut contenir un petit jardin. Il a fleuri de si bonnes choses pour moi dans un certain petit jardin, qu'aujourd'hui que j'en ai un un peu plus étendu j'ai gardé un grand culte et un grand respect pour les petits jardins.
J'ai si longtemps aimé
Un tout petit jardin sentant le renfermé.
En général, ceux qui ont de grands jardins ont d'autres luxes et d'autres plaisirs. Le possesseur du petit jardin souvent n'a que son jardin; c'est toute sa richesse, toute sa joie, tout son orgueil. Ceux qui
ont des jardins plus grands doubleront, décupleront les roses qui leur plairont le plus. — J'aime mieux dix fois cent belles roses que mille roses dont les deux tiers seraient médiocres. — Mais je suis obligé d'ajourner cette liste à un autre article — je ne puis prendre sur moi une telle décision — et c'est en concile œcuménique de jardiniers que cette famille aristocratique sera proclamée.
Beaucoup de personnes demandent : Comment trouve-t-on de nouvelles variétés de roses? — On répond : Par le semis. — Mais, ajoutent ces questionneuses comment se fait-il que les graines d'une rose ne produisent pas des roses semblables à leur mère?
Je dois m'arrêter ici pour faire remarquer que beaucoup de ceux qui lisent ceci en savent autant et plus que moi, — que je prie les savants de ne pas s'offenser de ce que je parle des choses qu'ils savent. — J ai d'ailleurs soin.de supposer que ce sont des femmes qui m'adressent ces questions, et elles ont presque toutes assez d'esprit pour ne pas mettre leur gloire et leur puissance à être savantes. J'en sais même qui ont appris beaucoup de choses, qui les savent très-bien, et qui cachent ce qu'elles ont appris avec un soin qui ressemble à la pudeur.
Le plus grand charme des femmes est d'être
Cernés. Qiielques-unes <fc W tççRps-ci, voyant W les hommes s'effémjnqjeflt # çfi npp wçhgjfpt 4'elles, o,ut ççh biçn fyirç ^e §e rapprocher 4e§ ho,m$fis eo fleYepant <Jes yiragos, e» ^b^jUa^t ep huppes, e* fumant et en çeçoRapt yigoureiisejneut la «wiu (te* hommes qui, autrefois, hai§ai§nt respectueuse^ |a leur. Ceç femmeg $e trompant lowrdfiBtëUt, JJne femme d'esprit n'avouera jamais quelle e§( &4vaDtQ> guelfe e*t forte, qu'elle est brave. Une f#u«të d'-es-
prjt à laquelle la pâture 9 fait le mauvais tour de
U créçr ^trépida ewgfcre sa timidité autant m
l'homme exagère §op cubage, Ce qui p'-empéche pas que les gçps qui regardent de près $uyeutb!6U qu'au forçd les tempes sQpt ptys hraves que les hommes, fceyeupus m* roses, .
frêne?; une rose simple ; au centre des cinq pétales dont elle est modestement ornée, vous voyez de per tits filets surmontés d'une houppe jaune ; ce sont les étantes. Au centre des étamines est un petit œuf vert surmonté d'un filet 8ans houppe jaune ; Itaïf est l'ovaire, le filet est le pistil ; l'oyaire et le pistil composent l'organe femelle, c'est-à-dire 1h petite nymphe qui habite la rose. Les étamines, chargées d'une féconde poussière jaune, sont des amants em* pressés qui entourent la nymphe. Quand les pétales
LBS FLEURS. 123
de la rase tombent, vous voyez l'ovaire gro.ssir, devoir jaune, puis écarl^te, puis paûrir, pourrir, tomhef w tçryç çt l^ssçr échapperiez graines qu'il renferme enyeloppées 4*ffls une soçte de cotop rpde, Àp inoment op ppe rp§e s'épaRopft, cpupç? et epl<^ v# les étappne§, l'oyaire pp grp ( $sirç\ p^ et les gfai? nés. qu'^l poptiept $e des^chçr.o^t.
lfye rpsp dpuble est ppe ?p§e <&<% laqpelle ppç P3T% flffi staminés, c'est çl^pgée en pé^fs ; §j fo rp^e est tout $t fait dppb|e, ç'est-à-dirç §'U pç re§ft aucune étamipe cachée $op$ les pétale?, {3 yogp ne peutpjus produire dp grçjpps.
Upe rose qui serait seule dsms pp jqrdty yi^ré pp reproduirait par, ses graines qpe {les fleurs sepiblqblés à elle. Mais il suffit, dans im parterre pu ç|3fl§ pu jardin, que l'w poytq qpelques gprip§ de |a petite poussière jaunp (les ét^mipe§ d'upe siptrp rp.se i il çufjft qu'pne $eille, fajsaqt $ps provisions, aprfà ç'être roulée dqps pnp r^se, aille sp rouler jlaps upe autre chargée 4H P,9Uen 4eséfàpiiqpsde \a prepii^e, pppr qu'il ^riye H PPU pr£s ce quj arrjyp quand up Mapp épopée upe pégresse ; je dis à pep prèç, car Jps petits de Ja rose ne seropt pqs tous mulâtres, e'est- Hire pe présenteront pai tous pn piélange des deux rpses : si l'une des deux est blanche et l'autre rose,
des graines qu'elles donneront il proviendra des roses semblables à toutes deux et des roses qui présenteront divers mélanges de leurs formes et de leurs couleurs.C'estLinnéequi a découvert que les plantes et les fleurs avaient deux sexes comme tous les animaux. Des moines allemands ont imaginé la fécondation artificielle, c'est-à-dire de porter sur le pistil d'une fleur la poussière des étamines d'une autre fleur d'une variété différente, mais de la même espèce, sans confier au hasard et aux caprices du vent et des insectes cette admirable opération.
C'est avec intention que je disais tout à l'heure que la fécondation ne s'opérait qu'entre plantes de la même espèce ; s'il y a des exceptions, il n'y en a guère, et je ne les connais pas.
M. Desprez, qui est mort il y a peu de temps, était un célèbre cultivateur de roses. C'est de ses semis qu'est venue cette belle rose couleur de cuivre, qu'on appelle noisette-Desprez, et un assez grand nombre d'autres bonnes plantes. M. Desprez, comme beaucoup d'autres, cherchait la rGse bleue ; il avait réuni dans son jardin d'Yèbles à peu près toutes les plantes bleues connues, et regardait avec joie les abeilles porter le pollen de ces fleurs bleues dans les roses où elles allaient compléter leur provision. Cette tenta-
tîve devait être et a été sans résultat. Je ne crois pas que dans les semis nombreux obtenus par M. Desprez il y ait-des fleurs même violettes.
A propos de bleu, il faut se défier de l'épithète de bleu, appliquée à une plante sur les catalogues. J'ai dû, il y a déjà longtemps, faire admettre dans la langue hortiçulturale une couleur qui n'est pas dans le prisme, et que ne connaissent pas les peintres. Au bleu de Prusse, au bleu d'outremer, au bleu de roi» devenu bleu de France, j'ai ajouté le bleu de jardinier : c'est une couleur qui commence à l'amarante et finit au violet, et quelquefois au brun.
A propos de fleurs bleues, j'en cultive deux que je ne rencontre jamais dans les jardins, qui sont fort jolies, et qui ont en outre le mérite d'être franchement bleues , ce qui est assez rare : l'une est la eomméline tubéreuse* dont l'aspect est celui d'une éphémère de Virginie, à fleurs bleu-de-ciel , l'autre est le plumbago larpentœ, qui porte des ombelles de fleurs d'un magnifique bleu sombre. Ces deux plantes sont de pleine terre, pourvu qu'on les recouvre pendant l'hiver, où la eomméline disparait entièrement, de quelques poignées de feuilles sèches. »
Revenons encore une fois aux roses. L'exposition du Luxembourg a été brillante, sans présenter ce-
pendant de nouveautés bien remarquables. Entfe leç roses qui ne sont pas encore très-répandues, il faut citer le géant-des-batailles. C'est de, toutes les roses celle qui présente ai\x yeux la plus splendide et la pli^s éclatante nuance de rouge^ et la rose ferànqr yçllow, jaune de Perse.
C'est une fleur d'un jaune éditant passablement plfine, très-vigoureuse, et dont les rameaux son| chargés de fleurs.
Quelque })çlle que soit la rose jaupe de Perse, elle ne Test cependant pas autant que l'ancienne yosç jaune à cent feuilles ; mqis çelle-c} a lp, défaut de flçu: rir rampent Ijien, et de ne; précéder çuèrp que des roses avortées.
C'est une des quatre ros^ qu'pn cpnfl^ait §ou$ Louis XIV (la rose, à cent feuilles, la r$$ ^Jaqçji^ la rose desqyatrç saisons, 1$ rose jaupe).
Il y. a quelques ipoyen$ de faire fleurir la rosç j^uné ; les extrémités des raipeaux où le^ bouton§ \ fleurs sont très-pombreux sont grêle$ et q$ peuyen^ livrer passage à uue qiiantité. suffi^ii^^ çévt* pftflj l'£pappyis$emep{ de§ fl^rs. }\ s'agit flonç dp. pf \$r, ser à chaque brindille cjiargép <je tjputçms qu'tffi uopabre que la séye puisse alimenter. Suf un rosier un peu vigoureux, il y a au.poius cent boutons;
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n'en laissez que quinze, vo\is aurez une dizaine de belles fleurs parfaitement épanouiçs, si surtout vous plantez vos rosiers au pied $W Qiur.
M. Oudin de Lisieux m'a envoyé un rosier obtenu par un horticulteur de Normandie, et auquel cet horticulteur, dont j'ai le regret de ne pas savoir le nom, a bien voulu donner mon nom. Malheureuse-
ment je n'étais pas chez moi lorsque cette rose a fleuri ; mon jardinier m'écrit qu'elle est très-belle.
Du temps du parlement, les ducs et pairs, dit Sauvai, fussent-ils princes ou fils de France, étaient obligés, au printemps qui suivait leur nomination, de présenter des roses au parlement. — Cela s'appelait la cérémonie des roses. Le pair ou prince qui présentait ces roses faisait joncher d'herbes et de fleurs toutes les chambres du parlement, et, avant l'audience, donnait un magnifique déjeuner. Il venait ensuite dans chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d'argent plein de bouquets de roses et d'œillets.
Le parlement ordonna, le 17 juin 1541 , que Louis de Bourbon-Montpensier, créé duc et pair en février 1538, lui présenterait des roses avant François de Clèves, créé duc de Ne vers et pair au mois de janvier de la même année 1 538
On ignore l'origine de cette gracieuse cérémonie ; en ignore de même le temps et la cause de son abolition. On trouve que François, ducd'Alençon, fils de Henri II, s'y soumit vers l'an 1580.