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DEUXIÈME PARTIE

LE DÉCAMÉ H ON.

Au carrefour d’une forêt, à l’endroit d’où partent quatre routes différentes, plusieurs fleurs se rencontrèrent, parmi lesquelles on remarquait le Pois de Senteur, le Cactus, la Fleur du Pêcher, le Dahlia, la Sensitive, la Fuchsie, la Pervenche.

— Où allez-vous? se demandèrent-elles les unes aux autres.

— Nous retournons chez la Fée aux Fleurs, répondirent-elles; mais nous avons perdu notre chemin et nous ne savons à qui le demander.

11 fut résolu qu’on enverrait le Pois de Senteur à la décou verte. Au bout d’un quart d’heure, le Pois de Senteur revint ; il avait grimpé à la cime des arbres les plus élevés, sans apercevoir autre chose que l’horizon qui verdoyait. Sans doute la forêt n’était pas habitée; on n’y voyait pas même une cabane de bûcheron cachée dans la feuillée.

— Le Rouge-Gorge est mon ami, dit la Fuchsie; il me fournira peut-être quelques renseignements.

— Eh ! seigneur Rouge-Gorge, sommes-nous bien éloignées du pays de la Fée aux Fleurs?

Le Rouge-Gorge , au lieu de répondre , s’enfuit tout effrayé et disparut dans le buisson voisin.

— Je propose, s’écria alors le Dahlia, que nous nous mettions à la poursuite d’un papillon , et qu’ après l’avoir fait prisonnier, nous le forcions, en échange de la liberté, à nous mettre dans la bonne voie.

— Attendons plutôt la nuit, reprit le Pois de Senteur : quand les sylphes viendront voltiger ici au clair de la lune, nous les appellerons, et c’est bien le diable si l’un d’eux ne consent pas à devenir notre guide, en reconnaissance du plaisir que plus d’une d’entre nous lui a procuré autrefois en le berçant dans sa corolle.

— Hélas ! murmura la Sensitive d’une voix dolente, ne voyezvous pas que nous sommes des femmes et non des fleurs? Les oiseaux s’enfuient à notre approche ; les papillons n’entendront pas notre langage ; les sylphes ne nous reconnaîtront plus. 11 ne nous reste plus qu’à mourir dans cette forêt. Quant à moi, je ne saurais faire un pas de plus : les ronces ont déchiré mes pieds , mes mains frémissent au rude contact des buissons , je me soutiens à peine , et je me résigne à mon triste sort.

La Sensitive se laissa tomber ou plutôt s’affaissa sur le gazon.

— Eh quoi ! s’écria la pétulante Fuchsie, nous nous laissons abattre comme de véritables femmelettes ? Morbleu ! faisons contre fortune bon cœur. 11 est impossible que la bée aux Fleurs nous laisse mourir ainsi dans un bois. La nuit est loin,

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f. de GÔNKT, Kditeur

LE DÉCAMÉRON

le loup aussi; l’herbe est tendre, l’ombre fraîche, asseyonsnous, mes sœurs, et racontons-nous mutuellement ce que nous avons fait sur la terre. Ce récit nous amusera , et quand nous nous serons bien reposées, nous tenterons de nouveau la fortune.

Les autres fleurs acceptèrent avec enthousiasme cette proposition : Qui de nous commencera? demandèrent-elles.

— Moi, répondit le Pois de Senteur; et il prit la parole dans les termes suivants :

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Ne vous attendez pas à trouver dans ma vie des circonstances extraordinaires, des événements imprévus. Une fois sur la terre, voulant rester paysanne, je m’étais mise au service d’un jardinier. Une autre servante et moi nous composions toute sa maison.

Margot , c’était le nom de ma compagne , était une grosse campagnarde joufflue , haute en couleurs , carrée d’épaules , l’objet de l’admiration de tous les villageois. « Elle fait presque autant d’ouvrage qu’un bœuf » , disait souvent notre maître , pour donner une idée de ses précieuses qualités. Aussi était-elle l’objet de toutes ses préférences.

Quant à moi, je ne savais rien faire; je n’étais bonne qu’à danser le dimanche , à rire et à sauter tout le reste de la semaine. Elle est assez gentille , disait le fermier en parlant de moi ; mais c’est une tête folle, elle est toujours à mettre le nez à la fenêtre, à se balancer, à chanter; on n’en fera jamais rien.

Le résultat de cette comparaison entre Margot et moi était qu’à elle revenaient toutes les préférences de notre maître. A elle les bons repas, les succulents morceaux de galette de maïs, les cuisses d’oies grasses et dodues, les verres pleins de cidre écumeux. A moi les vieux morceaux de pain dur, les os et l’eau du puits; encore avait-on 1 air de me la reprocher, et quelquefois j étais obligée d aller m’abreuver à l’aide de l’arrosoir et à l’insu du fermier.

Il me semblait pourtant que j’étais plus jolie que Margot, et je ne comprenais pas pourquoi on me la préférait.

Un jour, j’accompagnais notre maître au jardin. Nous étions au commencement du printemps : nous passions près d’une haie où les tiges de la fleur qui porte mon nom s’étaient enlacées; les boutons des pois de senteur exhalaient déjà une faible odeur; l’un d’eux, plus précoce que les autres, venait de s’épanouir sous mon souffle fraternel.

Mon maître ne le regardait seulement pas ; il avait hâte d arriver à un semé de pois de table qu’il s’agissait d’arroser et de purger des mauvaises herbes. Pendant toute la journée , nous nous occupâmes de ce double soin ; le fermier ne sentait même pas la fatigue.

Vers le soir, nous repassâmes devant la haie. Les pois de senteur semblaient me regarder d’une façon languissante.

— Maître , lui dis-je en lui montrant le buisson , est-ce que vous ne les arroserez pas aussi ?

Le paysan haussa les épaules.

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