‹ Les fleurs animéesChapitre 11 sur 51 · LA TRAITE DES FLEERS · texte numérisé non relu

LA TRAITE DES FLEERS

Je ne puis traverser un marché aux fleurs sans me sentir saisi d une amère tristesse. Il me semble que je suis dans un bazar

d’esclaves, à Constantinople ou au Caire. Les esclaves sont les fleurs.

Voilà les riches qui viennent les marchander ; ils les regardent , il les touchent, ils examinent si elles sont dans des conditions suffisantes de jeunesse , de santé et de beauté. Le marché est conclu. Suis ton maître, pauvre fleur, sers à ses plaisirs, orne son sérail , tu auras une belle robe de porcelaine, un joli manteau de mousse , tu habiteras un appartement somptueux ; mais adieu le soleil, la brise et la liberté: tu es esclave!

Pauvres fleurs! on les entasse les unes sur les autres, on les laisse exposées au vent, à la poussière , à toutes les intempéries des saisons. Le passant s’arrête. Redressez-vous, pauvres fleurs, faites les coquettes; c’est pour cela que le marchand

vous a conduites au bazar, c’est sur vous qu’il compte pour s’enrichir.

La plupart restent inclinées sur leur tige ; elles sont languissantes, faibles, étiolées; les fatigues d’un long voyage, les ennuis de la captivité se lisent sur leurs feuilles pâles. Que leur importe d’ètre belles! Avant le soir elles auront passé sous les lois d’un maître inconnu.

Heureuses alors celles que la jeune et laborieuse ouvrière emporte pour orner sa mansarde. L’eau ne leur manquera pas, du moins, ni l’air non plus. 11 y a sur le bord du toit une petite place que le soleil regarde en se levant , où 1 on entend le chant lointain des oiseaux qui traversent les airs à 1 aube naissante; quand les oiseaux se taisent, c’est la grisette qui se met à chanter. La fleur peut être heureuse , elle est sa sœur.

Heureuse aussi la fleur devant laquelle s est arrêtée, ce matin, cette blonde et rêveuse jeune fille suspendue au bras de sa mère! On la transportera dans un jardin , au pied de la fenêtre de sa maîtresse, La nuit, elle mêlera ses doux parfums à ses rêves de vierge ; le jour elle l’entendra soupirer et se pencher , en murmurant un nom confus sur son calice. Je ne te plains pas, belle fleur , tu es chez ton amie.

Mais vous , infortunées qu’un marchand a achetées poui oiner son comptoir , qui racontera vos ennuis dans cette atmosphère lourde des boutiques; qui retracera vos souffrances, pauvres fleurs d’estaminet perdues dans l’opaque brouillard du cigarre, vous si sensibles , si délicates , si nerveuses ?

Et vous , hôtesses passagères des palais , fleurs choisies pour un soir de fête ; on ne vous achète pas, on vous loue ; au lieu

Page 1