LA TRAITE DES FLEURS
d’être esclaves vous êtes domestiques. Vous faites la haie sur le passage des belles invitées, on vous relègue à l’antichambre avec les valets; vous êtes là exposées à tous les vents coulis, vous grelottez sous votre robe de gaze légère ; au bout de huit jours de cette existence , vous mourrez d’une phthisie pulmonaire !
Eh bien ! votre sort me semble préférable au sort de cette fleur qu’une grapde dame a achetée dans un moment de caprice. On lui accorde à peine un regard, puis on l’abandonne aux soins de la valetaille insensible et négligente. Souvent on a vu des fleurs expirer faute d’un verre d’eau ou d’un rayon de soleil. Hélas! les fleurs n’ont pas de voix pour se plaindre; elles ne savent que courber la tête et mourir.
Arracher une Heur à son pays natal, la séparer de sa famille, de ses amis , l’exposer sur un marché , n’est-pas là un crime de lèse— sensibilité ? La traite des hommes est supprimée , demandons aux chambres une loi contre la traite des fleurs. Nous l’obtiendrions si nous vivions encore à l’époque des amis de la nature. Mais, hélas! ils sont morts avec Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre !
Quels mots viens-je de prononcer? Les amis de la nature ont un grand reproche à se faire à l’égard des fleurs: ce sont eux qui ont propagé l’herborisation , et donné naissance à la mode des herbiers.
Avant l’album, l’herbier florissait ; depuis l’enfant de douze ans , jusqu’à la femme de quarante ans , tous les âges avaient leur herbier comme ils ont aujourd’hui leur album. On faisait
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des parties d’herborisation , comme on fait des parties de campagne. On ne pouvait faire un pas dans les champs sans rencontrer des gens brandissant un scalpel ou des ciseaux. Des femmes qui se seraient évanouies en voyant écraser un ciron, des "hommes qui , le matin même , avaient écrit des chapitres ou prononcé des discours contre les tortures infligées aux malheureux nègres, scalpaient, cisaillaient, écorchaient vivants de candides marguerites ou d’innocents muguets; on arrachait leurs feuilles une à une , on plongeait le poignard dans leur corolle , on coupait leur corps en trois ou quatre morceaux , on leur infligeait toutes les tortures, tous les martyres, afin, disait-on, de pénétrer les secrets de la nature. Toujours la nature ! Maintenant il n’est question que de la science. Les femmes ne s’en mêlent plus, il est vrai , mais on commet les mêmes crimes par amour de la science. Si vous essayez d elever la voix en faveur des plantes , on s’écrie que vous êtes un barbare , un ennemi du progrès , que vous voulez entraver les conquêtes de la science , que vous voulez faire rétrograder l’esprit hnmain jusqu à cette époque de ténèbres où l’on punissait la dissection comme un sacrilège. La dissection ! Mais faut-il , pour assurer les besoins de l’anatomie, permettre qu’on s’empare de gens pleins de vie, qu on les tue pour les emporter à l’amphithéâtre? Est-ce que les plantes et les fleurs ne vivent pas comme les hommes ? Ne sentez-vous pas , cruels amis de la science , que vous n êtes que d abomina blés étouffeurs ? Si la pâquerette pouvait crier , vous seriez obligés de jeter sur sa tête un masque de poix !
Ramassez au matin les morts de la prairie: hélas ! l’orage , les