‹ Les fleurs animéesChapitre 13 sur 51 · LA. TRAITE DES FLEURS · texte numérisé non relu

LA. TRAITE DES FLEURS

insectes , l’ardeur du soleil , le sabot du pâtre font assez de vie times, l’autopsie du cadavre vous est permise; mais respectez les vivants !

Nous ne voulions parler que de l’esclavage des fleurs, l’indignation nous a fait jeter ce cri. Au surplus , nous ne nous écartons pas trop de notre sujet, puisque nous traitons du sort que les lois humaines font aux fleurs.

11 est certain que la traite des fleurs est aujourd’hui un fait patent. Le gouvernement la tolère et l’encourage. Chaque année il expédie, même sous le nom de voyageurs du Jardin des plantes, des espèces de corsaires qui vont çà et là sur tous les rivages , font des descentes, des expéditions dans l’intérieur des terres, et ramènent captives les fleurs dont ils ont pu s’emparer. On les transporte en France , on leur donne une case au jardin du roi , on les établit en familles; ces fleurs s’acclimatent, font des enfants, et quand ils sont arrivés à un certain âge, le gouvernemeni les arrache au sein de leur mère , et les vend ou les donne à des particuliers.

Cela est affreux. Quand donc les fleurs trouveront-elles leur Wilberforce?

Fleurs infortunées! L’autre jour je passais sur la place de la Madeleine; il y avait là un beau lis qu’un vieillard marchandait,

La fleur paraissait souffrir dans sa pudeur de se voir ainsi regardée; parfois on voyait comme un frisson courir sur sa tige, et sa blanche tête se rejeter en arrière: c’était lorsque le vieillard la touchait.

Je regardai le lis; je crus voir une larme trembler au fond de son calice, il me sembla que la fleur me parlait.

— Achète-moi, disait-elle, ne me laisse pas tomber entre les mains de cet homme. Hélas! que va-t-il faire de moi? J’ai peur quand il me regarde, je tremble quand il me touche. S’il me faut le suivre, je mourrai.

Je te sauverai , m’écriai-je, je te sauverai!

Le vieil acheteur se retourna vers moi d’un air étonné. Il fit signe à un domestique, qui s’empara de la fleur. Je m’adressai au marchand : trop tard ; il avait reçu le prix de l’esclave,

Je la suivis jusqu’à la porte de sa nouvelle demeure. De loin e »e me remerciait d’un sourire doux et résigné.

Je la vis disparaître.

Le lendemain , j’étais devant l’hôtel, je voulais avoir des nouvelles de mon pauvre lis: un domestique jetait dans la rue une fleur flétrie.

Combien d’autres fleurs sont mortes ainsi !

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Vogue ma barque, fends le courant rapide; elle m’appelle à l’autre bord , j’etends sa voix qui me protège !

Ainsi chantait le pêcheur, et s’appuyant sur sa rame, il divisait le flot en laissant après lui un sillon argenté. Sa barque volait comme l’hirondelle ; déjà les saules du rivage laissaient voir leur chevelure verte. Le pêcheur redoubla d’efforts. Tout-à-coup il lui sembla que sa barque, rebelle à la rame, était entraînée doucement vers un point opposé. Au même instant la lune se voila; il vit au milieu des joncs se dresser lentement une belle femme, et il entendit une voix qui chantait :

« Où vas-tu, jeune pêcheur? Écoute, je suis la blanche reine de l’onde. La rive est pleine de désillusions ; suis le courant qui t’entraîne vers moi ; je te montrerai le chemin qui conduit dans mes bleuâtr-es royaumes, vers mon palais de cristal. Ne me connais-tu pas? Le soir, c’est moi qui t’endors au bruit de mes soupirs expirant sur la grève; c’est ma fraîche haleine que tu

respires le matin sur le seuil de la chaumière. Vois, ta barque d’elle-même marche vers moi. Laise-toi aller, pêcheur, suis le courant qui te guide.»

Le pêcheur , pâle d'effroi , gardait le silence. Le malheureux s’était approché de cet endroit mystérieux où s’élève la flèche d’eau au milieu de mille plantes aquatiques. Les rameurs qui ont obéi à son appel n’ont plus reparu au village, on les a trouvés bien loin sur le rivage frappés de nombreuses blessures. La menteuse divinité les avait percés de ses dards.

Ces histoires se présentèrent à l’esprit du pêcheur , mais l’ondine chantait toujours, une fascination involontaire le privait de ses forces, il allait abandonner l’aviron.

Tout-à-coup son nom répété trois fois retentit sur la rive. Yogue ma barque , s’écria le pêcheur ranimé , fends le courant rapide : elle m’appelle à l’autre bord , j’entends sa voix qui me protège !

Il s’éloigne, et l’ondine disparaît ne laissant après elle qu’un cercle 4’ argent sur l’eau.

Les anciens , plus heureux que nous , connaissaient une foule de fleurs dont on ne trouve plus de traces sur la terre; elles ont disparu. La nature, en les supprimant , a voulu nous punir, sans doute , de la tiédeur de notre culte pour elles. Leurs charmes , leurs propriétés particulières , constituent une perte bien grande pour les commodités ou les plaisirs de l’humanité. Quel malheur, par exemple, pour les glaciers et les limonadiers, que nous ne possédions plus la coracesia, cette fleur qui, au dire de Pythagore, faisait geler l’eau! et l 'aproxis, qui, s’enflammant au moindre contact, remplaçait si avantageusement les allumettes chimiques allemandes ou françaises! et le baa-

ras, ce cierge embaumé des montagnes du Liban ! L’historien

Josèphe raconte que la longue tige du baaras s’allumait d’ellemême, le soir, et brûlait jusqu’au matin sans se consumer. Quel bonheur, si , au lieu de nos tristes réverbères, de nos becs de gaz puants , nous étions éclairés , en passant dans chaque

rue , par une bouble rangée de beaux arbres enflammés ! Pourquoi ne trouve-t-on plus de graine de baaras ?

Épouses qui soupirez après un enfant , au lieu de vous confier à la vertu d’une eau sulfureuse et nauséabonde , et vous , vieillards , qui essayez en vain de combattre les ravages des années, que n’avez-vous un brin de ce fameux dudaim , qui ne fleurit malheureusement plus que dans les livres hébreux , et qui rendait les femmes fécondes et les hommes éternellement jeunes !

L’existence de l 'acliemys résoudrait bien mieux que les chemins de fer le problème de la paix universelle. L’ acliemys avait la propriété de mettre en fuite ceux qui le touchaient. Comment songer à la guerre avec une arme qui disperserait les armées opposées et les empêcherait de se rejoindre?

Beaucoup de gens regretteront le népenthès , cette fleur , souvent consolante, qui faisait perdre la mémoire, surtout en songeant au mohj, cjui vous rendait à 1 instant meme le souvenir. Circé administra du népenthès à forte dose aux compagnons d’Ulysse ; celui-ci les guérit en leur faisant avaler à temps une contre-dose de moly.

N’oublions pas de citer le syfphion. Au mois de la floraison , cette plante laissait couler de sa tige une résiné piecieuse qui, séchée et réduite en poudre, guérissait tous les maux, même la colique et le mal de dents, c’est Pline qui l’assure. Cyrène était la ville où l’on cultivait le remède universel. César , en s emparant de Cyrène, abandonna le trésor public à ses lieutenants,

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et se réserva la provision de sylpliion conservée dans le susdit trésor à l’égal des matières les plus précieuses.

Rappelons aux gastronomes le borahmez , cette fleur entièrement semblable à un agneau. Recouverte d’une blanche toison, elle reposait sur quatre tiges; ses feuilles laineuses figuraient les oreilles et la queue. A la moindre incision , une liqueur rouge comme du sang s’échappait de la plante ; on voyait sa pulpe rose et sanguinolente comme la chair. Si on la mettait au feu, elle répandait tout de suite dans les airs un délicieux parfum de gigot rôti. Au moins , dans le pays où croissait le baruhmez , les voyageurs n’avaient pas besoin de faire des provisions de route. L’histoire ne nous dit pas le nom de cette bienheureuse contrée où l’on pouvait ainsi cultiver des côtelettes sur la plante ; ce doit être le pays de Cocagne , déjà connu de l’antiquité.

Les anciens possédaient aussi la fleur qui rend les amours éternelles ;

La fleur qui donne la gaîté : les modernes s’imaginent l’avoir remplacée par le hadchihz.

La fleur qui chante existait encore pendant le moyen-âge. Albert-le-Grand affirme l’avoir entendue. Pendant les nuits sereines de l’été, au milieu du silence de la nature, on entendait tout-à-coup vibrer une voix pure et harmonieuse dont les notes montaient vers le ciel. C’était la mandragore qui chantait sa nocturne mélodie. Ceux qui l’écoutaient se sentaient saisis

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d’une émotion inexprimable ; leur cœur battait avec une douce violence , des larmes de tendresse mouillaient leurs yeux. Quelquefois le rossignol essayait de lutter avec la mandragore ; mais bientôt le charme agissait sur lui , ses roulades devenaient peu à peu plus lentes , sa voix plus faible , puis il se taisait pour écouter sa rivale victorieuse. La voix de la mandragore portait bonheur à ceux dont elle frappait une fois les oreilles ; toute leur vie ils l’entendaient retentir au tond de leur cœur ; c était la poésie qui leur avait parlé.

Hélas ! les nuits d’été sont toujours sereines, les rossignols lancent encore dans les airs leurs mélodieuses fusées , mais la mandagore ne chante plus !

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Entant, je venais m’asseoir sous ton ombre, et mon âme, suivant le vol des colombes qui se dirigeaient vers le Bosphore , se perdait avec elles dans l’azur du ciel.

Maintenant , je m’avance d’un pas lent et fatigué , j’étends avec peine mes membres vers la terre , mon âme ne vole plus avec les colombes , l’enfant est devenu un vieillard.

Tu me prêtes encore ton ombre , beau cyprès , ton tronc droit , élancé , me sert d’appui; je vois d’ici le tombeau de mon père , la place où sera le mien.

Le cyprès monte droit vers le ciel , comme la prière du vrai croyant ; il semble que la voix de ceux que nous avons aimés nous parle dans le murmure de ses branches.

11 y a bien longtemps que nous nous connaissons , vieux cyprès ; chaque jour je viens près de toi aspirer l’odorante

fumée de mon narghilé , et puis rêver en égrenant mon long

chapelet. Tu connais toutes mes pensées , tu peux dire si jamais j’ai eu peur de la mort.

Je t’aime , au contraire , parce que tu m’y fais penser. Quelle idée plus douce que celle de la mort à l’homme qui a longtemps vécu !

Oh ! quand mon âme pourra-t-elle s’envoler loin , bien plus loin que les colombes qui se dirigent vers le Bosphore , plus haut que les minarets de Sainte-Sophie, au-delà des nuages, au-dessus du bleu firmament !

G’csl là que nous attend le bonheur éternel ! Viens, ange de lamort, viens frapper à ma porte, le vieillard est prêt à partir.

Brises , qui chantez dans ce cyprès, apprenez-moi l’instant de ma délivrance : chaque jour je viens vous le demander , et vous ne me répondez pas.

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