‹ Les fleurs animéesChapitre 3 sur 51 · C-ONI'.T Kditr'ii · texte numérisé non relu

C-ONI'.T Kditr'ii

LE DÉCAMÉ R0N.

Vous voyez en moi, commença le Dahlia, une ex-bouquetière. Lier des fleurs entre elles, les vendre à des gens qui marchandaient toujours, les faire porter à leur adresse, voilà quelles étaient mes occupations.

Je sais que les hommes ont fait beaucoup de poésie à propos des bouquetières. J’ai lu des nouvelles, des romans où elles jouent un rôle charmant. Elles favorisent les amours sincères , elles font échouer les fats, elles sont au courant de toutes les intrigues. Hélas ! que ces fictions sont loin de la réalité ! Je ne connais pas d’industrie plus triste, plus remplie de désillusions, pour me servir d’un mot maintenant fort à la mode sur la terre. Lasse de voir les femmes recevoir des bouquets de toutes les mains , et les hommes les plus amoureux descendre des hauteurs de la passion pour rogner ma note de quelques centimes ; fatiguée d’être poursuivie par de vieux célibataires, qui m’appelaient prêtresse de Flore en essayant de me prendre la taille, j’ai pris le parti de fuir les hommes et de revenir à mon ancienne condition de simple fleur.

Le Dahlia raconta rapidement son histoire : il ne restait plus à entendre que la Sensitive et la Fleur de Pêcher.

jEjiôtflirr î»r la Jômsitinf.

La pauvre Sensitive n’était pas faite pour le monde ; je m’en suis trop tôt aperçue.

A peine eus-je revêtu le costume de femme, que ma sensibilité

me causa des tourments affreux. Je ne parle pas de l’amour, ma pudeur devait me défendre.

Je souffrais par bien d’autres motifs ! au théâtre, la musique me faisait tomber en pâmoison ; les émotions du drame me jetaient en des évanouissements prolongés ; le moindre changement de température agissait sur mes nerfs.

Le cigarre surtout rendait ma vie amère. Que de fois n’ai-je pas dû subir les insolentes bouffées d’un fat !

Au lieu de me plaindre, on se moquait de moi; j’étais passée à l’état de femme nerveuse : personne ne croyait à mes souffrances ; mes amis les plus intimes prétendaient que je me maniérais.

Un magnétiseur célèbre me proposa d’utiliser mon fluide et de courir la province pour donner des représentations, lire les yeux fermés, et deviner les maladies à la seule inspection des cheveux du malade.

Humiliée par cette offre, lasse de voir le ridicule s’attacher à moi, j’ai pris la résolution de redevenir fleur. L’haleine donc de la brise, les caresses des papillons, voilà les seules choses que je puisse supporter.

Quand la Sensitive eut achevé son histoire d’une voix lente et plaintive, la Fleur de Pêcher fit part de ses aventures de la manière suivante :

fjistoirc ï>e lit -finir î»c |)cd)cr.

Je suis née dans un verger, de parents honnêtes; mais... ici, un violent accès de toux lui coupa la parole.

; rl ' •

FIKUi il£ [PECHER

G. de GONJET, Editeur

ir r

LE DÉCAMÉRON

— Ne faites pas attention, reprit-elle en coupant chacun de ses mots : malgré le mauvais temps, j’ai voulu me montrer avec une robe blanche un dimanche d’avril dernier, et j’ai pris un catarrhe. Elle voulut continuer, mais à chaque instant une toux de plus en plus opiniâtre l’arrêtait.

— Reposez-vous, lui dit le Cactus: vous êtes frileuse de votre nature , et malheureusement pour vous , aussi coquette que frileuse. Nous devinons votre histoire sans qu’il soit besoin que vous la racontiez. Ne faites pas d'efforts inutiles qui aggraveraient encore votre mal. Vous étiez jeune, l’hiver vous avait claquemurée dans votre cellule, vous étiez impatiente de vous faire voir avec votre beau déshabillé neuf, qui vous rendait si jolie; mais une robe blanche ne fait pas le printemps. Heureusement il y a dans l’endroit où nous retournons des espaliers bien chauds, qui vous permettront d’endosser au printemps vos gazes les plus légères sans craindre les giboulées. 11 s’agit seulement de trouver notre chemin.

C’est cela, répétèrent en chœur toutes les Heurs : retrouvons notre chemin.

C’oiseau-blt'u.

Ce.la était plus facile à dire qu’à exécuter. Trois voies s’ouvraient devant les pauvres fleurs égarées : laquelle choisir? La solitude régnait autour d’elles; pour comble de malheur, le soleil s’abaissait derrière les arbres, et la nuit vient vite dans une forêt. Nos voyageuses se lamentaient de plus belle, lorsque toutà-coup elles virent un bel oiseau qui vint se poser sur un arbre voisin du lieu où elles s’étaient assises.

Son bec était d’or, ses yeux d’émeraude, ses ailes de turquoise. 11 les agita trois fois en regardant les fleurs.

— C’est lui, s’écrièrent-elles à la fois, c’est l’oiseau-bleu, notre ami. Bel oiseau-bleu, nous reconnais-tu?

L’oiseau inclina doucement et gracieusement la tête comme pour dire : oui.

— Sommes-nous encore bien loin du jardin de la Fée, de notre doux pays !

L’oiseau vola sur une autre branche plus éloignée en faisant un petit mouvement de tête du côté des fleurs.

— 11 nous fait signe de le suivre, dit la frileuse; hâtons-nous, mes sœurs, hâtons.

En effet, elles marchèrent dans la direction de l’oiseau. Dès qu’elles furent parvenues près de l’arbre sur lequel il était, il reprit son vol, et se posa à deux cents pas plus loin. La nuit, les yeux de l’oiseau-bleu brillèrent comme deux étoiles dans la ramée , et , pour donner du courage aux fleurs fatiguées , il se mit à chanter.

Nous ne dirons pas le nombre de lieues que les fleurs firent pendant la nuit. On peut, sans exagération, le porter à plus de six mille.

A l’aurore, l’ oiseau-bleu cessa de se faire entendre, les fleurs ne le virent plus : elles étaient arrivées.

SOSFIRJ.

LU LOil^ûlKl ®S8 ©K]Æ»i0

Je suis une pauvre fleur qu’on laisse se flétrir sur sa tige. Aucune jeune fille ne vient me cueillir pour se parer le dimanche.

Mon voisin le Coquelicot me méprise ; mon frère le Bleuet, tout fier de servir de guirlande aux bergères, ne m’adresse jamais la moindre parole de consolation. 11 n’est pas jusqu’à mon voisin, le Pied-d’Alouette, qui ne me regarde d’un air dédaigneux en se dandinant sur ses longues jambes.

Et pourtant l’autre jour je me suis glissé hors du sillon natal, j’ai traversé le pré en silence, je suis arrivé jusqu’au bord de l’eau, et là, passant ma tête entre les roseaux, je me suis miré tout à mon aise.

Je ne suis pas plus laid que mon cousin le Coquelicot, que mon frère le Bleuet, et que mon voisin le Pied-d’Alouette.

Personne ne prend garde à moi cependant, on me délaisse ; le grillon lui-même s’enfuit quand je l’appelle. Il me fixe un

moment avec les yeux effarés, secoue ses longues antennes, et ne fait qu’un saut jusqu’à son trou.

Je suis la plus malheureuse de toutes les fleurs, personne ne m’aime.

Ainsi parlait le Liseron des Champs en poussant de longs soupirs.

Une coccinelle, un de ces jolis insectes tachetés que les enfants appellent petites bêtes du bon Dieu, passait près de là ; elle entendit les lamentations du Liseron.

Pourquoi murmures-tu contre ton sort? lui dit-elle. Depuis quand les hommes comprennent-ils la grâce qui se cache dans la solitude et dans la pauvreté? Ils passent auprès d’elle sans l’apercevoir, mais Dieu la voit et en jouit : c’est pour lui seul qu’il a fait les cœurs humbles et les petits Liserons des Champs.

MJ08ÉP3NE.

G. de GONET, Editeur

Page 1