SCÈNE PREMIÈRE
STÉPHEN, endormi; MAURICE , puis ARMAND.
ARMAND. Monsieur Maurice-...
MAURICE. Chut!...
Musique à l'orchestre.
abmand. J'apporte votre dîner et celui de votre maître. Réveiller le, la grande chaleur du jour est passée ; voici l’heure où madame la comtesse descend et se promène dans scs jardins; vous ne pouvez donc y rester davantage.
Maurice. Eh quoi! vous nous renvoyez déjà?
armand. * Je n'aurais pas dû vous recevoir... Savez-vous que depuis six mois que je sois le jardinier de madame la comtesse de I.ignv , il n’est pas entré un seul homme dans ce château, éloigné de toute habitation ?
MAURICE. Mais l’orage d'hier au soir ne permettait guère de laisser deux chrétiens à la porte.
ARMAND Ce qui fait que je vous ai 011-
' Stéphen, Maurice, Armand.
MAGASIN théâtral.
u*rt la nôtre... mais madame exige que vous |tarliez à l'instant...
Maurice. Quelle femme est -ce donc que votre maîtresse?
armand. La veuve d'un vieil officier général de l'Empire, criblé de rhumatismes, couvert de blessures, qui, à soixante-dix ans, a eu la bizarre fantaisie de se marier, histoire de laisser à madame un nom, une immense fortune et une cornette de veuve...
Madame est jeune, jolie, un peu vive, mais le coeur sur la main...
MAURICE. D’où vient alors qu'elle uous congédie si tôt?...
ARMAND. Ahl... ça tient à son caractère, qui est parfois singulier, bizarre, incompréhensible.
Maurice. Comme mon maître : coeur bon.
tète extravagante...
Armand. Madame évite le monde, fuit la société, cherche la solitude. ..
Maurice. Comme lui.
Armand. Bien sùr, elle a eu quelques gros chagrins qui la tourmentent encore.
, Maurice. Lui aussi a bien souffert!...
• - "'**abmand. Et les peines de cœur, ça change le éhractèrc, voyez-vous?...
^ Maurice. Oui, ra dérange le cerveau.
.Armand. Comment!... est-ce que votre * • Aiaîlre?...
Maurice. Hélas! oui... sa pauvre tête...
ARMAND. En effet, hier, il m'a semblé voir dans sa démarche, dans ses yeux, quelque chose de pas naturel.
Maurice. On es|)éreque les voyages exerceront une heureuse influence sur son moral... changeront le cours de ses idées...
Armand. lorsque vous avez traversé le jardin, j'ai remarqué que le parfum des Ileurs le rendait tout drôle.
Maurice. Je crois bien I... les fleurs. ..
Armand. Et arrivés dans cette serre, où il . a voulu passer la nuit, il était dans une agitation que je prenais pour de la fatigue ou pour la peur de l’orage.
Maurice. Non, c'était l’clfct de ces jardins, de celte serre... Les (leurs, voilà sa maladie !
ARMAND. Ah bah!...
MAURICE. D'abord ce n’était qu’un amusement, une consolation...
abmand. Une consolation?...
MAURICE. Oui, un souvenir... Aujourd'hui, c’est une monomanie, comme on appelle ça. Ce que je vais vous dire vous semblera extraordinaire, impossible, et pourtant ce n’est malheureusement que trop vrai...
Pour M. Stéphen, pour mon inailre, voyezvous, une fleur est plus qu'une plante, c’est, dit-ii, une création céleste, un être caché sous une gracieuse enveloppe î que sais-je?. . . [
une âme emprisonnée dans un calice... li cause avec elles. . . il leur parle et croit qu’elles lui répondent.
Armand. Pauvre jeune homme ! mais c’est de la folie premier numéro... Oh! madame n’en est pas encore là... mais ça pourrait bien arriver!... Heureusement qu’il nous e.-t venu de Paris cinq ou six amies de madame, folles, rieuses, qui parviendront, je l'espère, à la distraire, et ramèneront un peu de cette gaictédont elle a tant besoin.
stépiien. Encore...
MAURICE. Chutl... voici mon maître qui s’éveille.
armand. N'oubliez pas ma recommandation.
MAURICE. Soyez tranquille, dans cinq minutes nous ne serons plus ici.