‹ Les fleurs de CannesChapitre 10 sur 55 · MUE · texte numérisé non relu

MUE

Je viens de lire une gracieuse brochure, intitulée Lettres d'une jecne femme sur Cannes. J'y ai trouvé beaucoup de traits spirituels et aussi beaucoup de traits tipographiques. Tous ces traits, qu'on prend l'habitude de substituer aux virgules, font sur une belle page d'impression le même effet que des rousseurs sur un beau visage de fille. La vraie prose n'a pas besoin de ces broussailles pour être claire. Edmond Aliout n'en met jamais. Cela soit dit en passant.

Or j'y ai trouvé en outre une petite phrase un tantinet satirique : « Cannes est la patrie... de tous les Cannois. »

Mon amour-propre de clocher me fait un devoir de montrer qu'avec les Cannois en général sont encore nés à Cannes quelques personnages en particulier.

D'abord le poète Honoré Méro, * ami de Chaulieu, de Collardeau, de Du Belloi, etc. C'est un charmant auteur, ayant toutes les qualités et tous les défauts poétiques du xviii* siècle où il a vécu. Il existe de lui un joli volume de contes et d'odes. Les contes, alertes et égrillards, sont d'un bon stile rnarolique et forment le véritable bagage du poète. Les odes, qui ne sont que des stances classées sous une rubrique Anacréontique,, of

* François Méro, père du poète, fut longtemps, sous Louis xiv, maire de Casses et médecin de Visle Sainte-Marguerite cum privilegio rer/is. L'n autre Méro en fut curé. Monsieur Méro, aujourdhui a la tète de la municipalité Canin l'arriere-neveu du poète. On voit que les Méro constituent la plus ancienne et la plus digne famille delà cité hivernale.

front ce marivaudage de l'époque lout émaillé de naïades et de silvains.

Viens folâtrer sur ma Glicère, Charmant Zéphir, hâte tes pas.

Soulève la gaze légère

Qui cache à mes yeux ses appas.

C'est sur des fleurs à peine écluses Que tu te plais à l'arrêter ; Mais à la plus belle des roses (Jlicère peut le disputer.

Sur celte bouche que j'adore Viens respirer sa douce odeur.

La divine haleine de Flore Exhale un parfum moins flatteur.

Je sens que sa pudeur s'irrite De son souille voluptueux ; Le tissu mobile s'agite ; Achève de combler mes vœux.

0 ciel ! Tu fais voler la gaze :

.Mou encens va brûler pour toi.

J'ai vu. . . Que] "banne ! Quelle extase !

Les dieux sont moins heureux que moi.

Quant aux odes « dans le grand genre » , c'est à dire, liriques, elles ont une bonne part de poésie conventionnelle :

Chantre des guerriers magnanimes

Que Mars combla de ses faveurs, Pindare, dont les vers sublimes Di s .m- mu bravé les rigueurs,

Embrase mon sein de les llarames .

Viens, verse. ;ivec moi dans lésâmes L'ardeur de l'immortalité; (,)ue ma lyre sonore et flère Exalte la vertu guerrière, Sans offenser l'humanité.

En ce temps-là, ils entendaient ainsi la poésie. On trouvait des liseurs assez robustes pour lire toute la Henuiade d'une haleine; et Rousseau, cet endormeur breveté de l'université, inspirait à Méro lui-même des phrases comme celles-ci :

« Il est reconnu que l'auteur de l'Ode à la Fortune, le grand Rousseau, a porté ce charme séduisant de l'harmonie aussi loin qu'il était possible îi des mortels; mais ce n'est pas cela seul qui lui a mérité le nom de grand poète : c'est la grandeur des idées jointe à la noble hardiesse de les rendre ; c'est celte chaleur qui règne d'un bout à l'autre dans ses œuvres sublimes, cette fougue impétueuse toujours accompagnée delà plus douce des mélodies ; en un mot cet enthousiasme divin que son ame vivement pénétrée porte dans celle de ses lecteurs! »

Et ces mêmes hommes qui trouvaient toutes ces merveilles dans Rousseau, ont fait la Révolution ! C'est à ne pas en croire l'histoire.

Est aussi né à Cannes le fameux père Honoré, ce prédicateur onctueux de qui on disait sous Louis xiv : < le père Honoré à ses sermons fait rendre les bourses qu'on a volées aux sermons de Bourbalou; le père Honoré déchire les oreilles, mais il fend les cœurs. » Ce dernier trait faisait allusion à son accent méridional.

Le père Muret, de l'Oratoire, prédicateur distingué, aumônier du maréchal De Vivonne dont il a écrit l'oraison funèbre, et le cardinal De Latil, archevêque de Reims, pair de France,

précepteur du duc de Bordeaux sont également nés à Cannes.

On pourrait encore mentionner le poète Honoré Rouaze dont les journaux ont assez souvent publié des poésies heureuses.

Voilà notre lot littéraire : c'est peu de chose, mais c'est quelque cliose. Et si je voulais citer les noms de toutes les personnes de Cannes dont j'ai lu des vers passagers, je prouverais surabondamment que je n'ai pas eu tort de dire que notre sol parfumé rend poète.

Nous n'avons ni à Cannes ni dans les environs un nom de littérateur universellement connu, voire parmi les contemporains; c'est une gloire qui échéra sans doute à nos enfants plus dignes que nous. Il faut aller jusqu'à Fréjus pour y trouver Désaugiers.

Désaugiers, le chansonnier inimitable, fut de son vivant un auteur dramatique très renommé, aussi renommé que Moreau, Rochelle, Rougemont, Francis, Servières, Coupart, Chazet, Brazier, Gentil et une foule d'autres célébrités de 1800, parfaitement oubliées aujourdhui. Il a fait plus de 120 pièces de théâtre, parmi lesquelles plusieurs comédies ravissantes qui sont restées au répertoire, après avoir excité les applaudissements de la France entière.

Qui s'en douterait?

Ainsi, sans les chansons, sans le Caveau, sans le populaire Monsieur Denis, le nom de Désaugiers n'éveillerait aucune simpathie. Je dis cela à l'adresse de certain vaudevilliste de Paris qui tranche du personnage envers les écrivains de province, sous prétexte que quelques pièces de circonstance lui rapportent beaucoup d'écus. Grand bien lui fassent ces éciis !

Pour moi, j'aime mieux avoir fait mes modestes Contes Gallois qui en me laissant pauvre, me vaudront une mention

future, que trente comédies éphémères, m'eussent-elles rendu l'égal de môssieu De Roschild.

Nota L9.

Le mistral, ce membre du trio qui tirannisait la vieille Provence, ne fait guère à Cannes que des apparitions automnales; encore est-il arrêté, amoindri, humilié par l'Estérel.L'Estérel est la muraille naturelle que Dieu nous a donnée en éqùipollence de celle de la Chine. Je dois le déclarer pour le bon escient des hivernants qui ne sont pas encore venus à Cannes, et que ma pièce dé vers pourrait effrayer.

« Cannes est l'une des villes du littoral Méditerranéen Jes mieux: abritées contre les vents froids. Protégée au nord par les ramifications des Alpes, défendue à l'ouest et au nord-ouest par le massif de l'Estérel, elle n'a presque rien à craindre du redoutable mistral, qui fait tant de mal dans la vallée du Rhône et sur toute la côte, de Montpellier à Toulon.» (Elisée Reclus)

« La ceinture continue des collines procure à Cannes une sorte de paravent naturel entre le golfe et les hautes montagnes; et, lorsque les vents froids soufflent des Alpes, ils passent par dessus le littoral. Ils vont tomber aune certaine distance a la surface de la mer, dont on voit les vagues se gonfler A l'horizon avec leurs crêtes d'argent, tandis que Mir les bords tout est calme.» (Jean Raynaud)

La preuve, c'est que nous avons un dieton Provençal qui dit: quu va a l'ilo, pouarto ren a l'ilo, mangeo l'ilo ». Ce qui, traduit à la façon dont on traduit Démosthènes au collège, signifie : « il faut Avoir du biscuit dans sa nacelle ». Les chasseurs de cul-blancs Bavenl sur ça à quoi s'en tenir.

Il y a dans les bois de Sainte-Marguerite plus de quatre cents faisans à l'état complètement sauvage. On ne s'occupe d'eux que pour entretenir d'eau les petits abreuvoirs disséminés sur toute la surface de l'île.

Cette merveilleuse colonisation est due au bon goût et à la générosité princière de nr Granval, le célèbre raffineur de Marseille. On sait qu'il possède à Cannes la splendide villa Saint-Georges.

Si jamais Cannes comme Toulouse aune salle des Illustres, nr Granval mérite d'y figurer à côté de lord Brougham et de m- YVooldfield : ce sont trois illustres bienfaiteurs de la ville.

Le Canlong est cette cbaine de collines comprise entre le chemin du Cannet, le torrent du Châtaignier, et le vallon des Valergues.

On appelle panai, dans les Alpes-maritimes, ce que dans le Languedoc on appelle cinquième : le double décalitre, ou vingt litres.

Le panai d'olives sevend en moyenne 3 francs; mais le prix s'élève quelques fois jusqu'à 5 francs.

Une cueuilleuse gagne l franc par jour. A la tache, elle peut cueuillir 5 et voire 6 panaux, qu'on paie 30 centimes ; ce qui peut porter sa journée à 1 fr 80 centimes.

Dans les livres on a l'habitude de tivmatiser le mol Noël. Voilà

un exemple d'accentuation bien fausse, maintenue par l'ignorance des tipographes. Ces messieurs écrivent Noël -, je les défie île me dire pourquoi.

Quelles sont en français les lettres qui se réunissent pour former un son particulier?

Ce sont

e et u

qui donnent

eu (jeu),

a et i

ai (lait),

a et u

au (étau),

o et u

ou (loup),

p et h

ph (phrase),

g et n

g ne (montagne),

c et h

che (cheval),

o et i

oua (loi).

Quand par hazard ces lettres accouplées doivent garder leur valeur isolée, on marque l'une d'elles d'un tréma ; et on a Bëu, naïf, saill, Zoïle, etc.

Hébien ! jamais en français a été, éeté, iete, oet^, m et é, yelé ne se réunissentpour former un son particulier. Donc l'occasion du tréma ne se présente jamais ; et on écrit avec un simple accent fermé Âglaé, Noé, Josué, Boue, poèmes Gaéliques d'Ossian, etc.

D'un autre coté, en vertu de la règle générale qui dit que tout é fermé ne terminant point la sillabe perd son accent, la sillabe el, quelle que soit sa position, doit aussi perdre le sien:

Michel, Elzévir, Abdelkader, etc.

Or cette obligation ne cesse pas d'exister, quand la sillabe el est précédée d'une des six voyelles avec lesquelles elle ne se combine jamais.

C'est ce qu'ont parfaitement senti messieurs le matelot Mika-

el, l'Israélite Méel, lo prophète Ezéchiel, le Maréchal Niel, le jésuite Voel, le représentant Manuel el le facteur Pléyel.

Comprenez le donc de même, ô pauvres tipograplies ; écrivez Raphaël, Israël, Noël, etc; et voire, pour vous moquer un peu des professeurs de langue patentés, allez jusqu'à écrire Noël

et Chapsal.

C'est à tort que les tipograplies et les grammairiens écrivent parfois en un seul mot. Il n'y a aucune différence entre par fois et par moments -, c'est une expression adverbiale et non un adverbe.

Les Italiens disent : una volta, due volte, per volte, etc.

Nous disons ailleurs : chaque fois, toutes les fois, certaines fois, toutes et quantes fois, une fois, plusieurs fois, quelques fois, mainte fois, souventes fois, mainte et mainte fois, il y a des fois qu'il se trompe, il y avait une fois une fée, etc ;

Trente-huit fois déjà je t'ai vu reparaître,

Depuis que mes parents pour la prendre fois (Ed- Amould) ;

De sa verve un peu mijaurée

Certaines fois forçant le cours (L- Veuillot).

Il faut excepter toutefois qui signifie néanmoins, et autrefois qui signifie jadis. Ces deux mots ontla consonnance identique, mais n'éveillent aucune idée de chose divible par fois, par coups, par portions.

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