‹ Les fleurs de CannesChapitre 11 sur 55 · MITE · texte numérisé non relu

MITE

La Castre, comme disent les vrais Cannois, et non la platc-

forme ou la. place de l'église, comme discnl les étrangers. Jo n'ai pas besoin de répéter ce que j'ai développé à propos de la Croisette.

Castre est l'heureuse traduction du castrum Marcelli dont les ruines précisément existent encore. Respect à cette dénomition historique.

Respect aussi à l'appellation la marina que des farceurs on traduit par rue du Port; traduction qu'ils n'ont pas craint de faire peindre à l'angle des maisons. Une rue de six cents mètres de largeur, merci !

On appelle marina, à Gênes, à Cannes, à Menton, à San-Remo, dans toutes les villes du littoral, cet espace plus ou moins grand qui sépare les maisons de la mer. Il est couvert d'arbres, de sables, de bateaux, de filets, etc.

« De tous les êtres organiques, celui qui cause les plus grands ravages a. l'olivier est le ver ou larve vulgairement appelé keiroun, probablement du grec « keyron» (rongeur), et désigné tour à tour parles naturalistes sous les dénominations de musca oleœ, cinips oleœ, stomoxus keïroni, lorsqu'il est à l'état de mouche ou d'insecte parfait. » (Louis Roubaudi)

J'écris Rhiou et non Riou, comme on écrit Rhin, Rhône, etc, venant du grec « reo » (couler .

La plage de la Croisette passe pour une des plus belles et des plus douces de la Méditerranée. Réputation bien méritée.

Les baigneurs peuvent y marcher vers le large un long espace, en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et du sable sous les pieds. Et quelle eau ! et quel sable !

Aussi Cannes comrnence-t-elle à avoir une saison d'été.

Quand donc les touristes se décideront-ils à ne plus aller greloler dans l'eau froide de l'océan, pendant les quelques heures de répit que leur accorde la pluie, lorsque ici, pendant cinq mois d'un soleil continuel, ils auraient une mer si bleue et... point perfide?

Madame Marie Louise karr est décédée à Cannes le 6 de septembre 1860, à l'âge de 88 ans. Elle était nièce du baron Heurteloup, chirurgien en chef de l'armée d'Italie et veuve d'Henri Karr, compositeur de musique Allemand.

On sait que le père de « monsieur Alphonse » fut nommé chevalier de la légion d'honneur en récompense de ses travaux pour l'enseignement de la musique à Paris. On joue encore assez souvent sa musique de piano. Adolphe Adam a publié de lui une biographie intéressante.

Le gourbin, vaste panier en osier ayant la forme d'un dé à coudre. Deux gourbins, un de chaque coté du bât, font la charge d'un mulet.

Le ruisseau qui passe au pied du monticule de Saint-Cassien dérive de la Siagne.

Singulière danse locale. Introduite dans les saleas., elle don-

norait lieu, a coup sûr, aux observations les plus malicieuses. Voici comment se pratique le ronton.

Le tambour ou le tambourin résonne sans discontinuer pendant une demie beure ou une heure. Un cavalier saute avec une cadence très légère devant une dame, et celle-ci devant lui. S'il prend fantaisie h un autre cavalier de sauter devant la dite dame, il se place brusquement devant le premier qui est obligé de s'écarter. Mais aussitôt le corégraphe supplanté va user du même droit au nez d'un tiers cavalier et devant celle des autres danseuses qui lui a plu. Il va sans dire que les femmes jouissent aussi de ce privilège. De sorte qu'on aperçoit un continuel changement de groupes. Jugez du rire des taquins et de la crispation des amoureux!

J'ai vu souvent un mallieureux jeune homme obligé de sauter l'heure entière devant une mademoiselle Scudéry, pareeque personne ne venait le remplacer.

non 31.

La Ferrare est cette colline inculte à laquelle s'adosse la partie basse de Cannes ; elle est comprise entre la route de Grasse et le petit vallon du Poussia.

Quant au palmier que je chante, il est très bien connu de tous les étrangers, sous le nom de palmier du comte Rouslan,

L'herbe qu'on jette dans les feux de la saint Jean est désignée vulgairement en français sous le nom de petite immortelle jatme et en patois d'herbo de san Jan. C'est le gnapholium stœchas de Linnée. On la trouve sur toutes les collines arides qui bordent le littoral de la Méditerranée. Sa fleur répand une odeur fourragère, pénétrante et, pour ainsi dire, sèche comme ses corolles.

La plaine de Laval offrait autrefois une baie vaste et peu profonde que la Siagne a peu à peu comblée. Au siècle dernier, cette plaine marécageuse était encore semée de riz.

Àujourdhui l'utterrissement a recouvert même les anciennes digues; ce qui n'a pas peu contribué à assainir les quartiers de l'ouest, puisque les eaux stagnantes ont disparu.

Napoléon, débarqué au golfe Jouan le 1er de mars 1815, à 3 heures, envoya un détachement à Antibes et un à Cannes. Les Antibois retinrent prisonniers les vingt neuf hommes qui leur avaient été dépéchés. L'autre petite troupe fut reçue à la mairie de Cannes par m- Antoine Vidal, qui déjà au Caire, pendant l'expédition d'Egypte, avait été l'amphitrion de Bonaparte. Malgré la surprise qu'inspirait un pareil événement, laccueuil fut assez simpathique ; et les cinq mille rations demandées furent préparées.

Qui sait ce qui serait advenu, si l'hospitalité des Cannois avait été dans le genre de celle de leurs voisins? Qui sait si un refus des autorités de Cannes n'aurait pas amené quelques coups de feu? Peutêtre alors n'aurait-on vu de ces cent jours mémorables que le commencement. Une goutte de sang se multiplie si vite! Et il fallait tant se dépécher !

J'expliquerai dans la prochaine édition la raison assez cuùeuse qui m'a empêché de terminer cette poésie.

Le vallon des Valergues que traverse le ruisseau du Cliâtai-

gnier est un des endroits les pins agrestes et surtout les plus frais du pays.

Mes feus grands parents avaient là, une bastide où j'ai bien gambadé, étant enfant. Ce souvenir explique peutôtre un peu mon enthousiasme.

NOTE iO.

Je dois une explication pour le t supprimé à rempar.

Amat m'écrivait un jour ceci : « A propos de grammaire et puisque vous en tenez un peu pour l'orthographe rationnelle, laissez-moi vous demander, mon cher ami, si on doit écrire boulevard avec un d ou boulevart avec un t. Entre les deux ma plume balance.

Quanta vous, vous avez.au commencement de votre ouvrage, audacieusement écrit homar sans d. Il est certain que cet animal peut encore marcher sans cela ; mais attendez-vous à la vengeance de ce crustacé qui, par la voix de quelque académicien, vous réclamera sa patte, le jour où vous aspirerez à un des quarante fauteuils. »

La règle est bien simple.

Les noms terminés en ar prennent un d, un t , ou seulement un r, selon que les dérivés sont en d, en t, ou en r:

hazard, hasarder écart, écarter char, charrier relard, retarder part, partage rempar, remparer lard, lardoire quart, quarteron coaltar, coaltaré

Quant aux noms qui n'ont pas de dérivé, tels que boulevard, homard, etc, comme ils ne doivent satisfaire que l'oreille, ils ont une orthographe facultative. Qu'on écrive homard, ou homart, ou homar, c'est toujours un Ungoumbaou*

Des gens n'ont pas craint de se demander si le nom de Cannes ne rappellerait point des roseaux qui auraient existé là antérieurement. Pourquoi pas antédiluviennement?

Roseau en patois se dit cano, c'est vrai ; mais la ville d'hiver s'appelait déjà ainsi, qu'elle était encore groupée autour du castrum où des roseaux n'ont jamais poussé, je suppose.

Dans les chartes, elle est appelée Canots, Canoës, Canuis, Canoas, Canue et jamais Cannœ qui aurait présupposé le canna des Latins.

Passe encore pour le village du Cannet qui semhlerait bien être le diminutif de canne tum, si le Cannet avait un ruisseau quelconque pour nourrir des plantes aquatiques.

Du temps des Romains, notre localité s'appelait JEgitna, mot qui n'a guère l'air de signifier roseau. A l'époque des invasions, les barbares, avec leur manie d'abréger, nommèrent commis, puis canus, cet endroit où passait la voie Aurélienne que dans le bas empire on appelait caminus et que nos paysans appellent encor lou cumin Aùrélian.

De canus sont dérivées les expressions des chartes.

Cannet vient de caminelus, diminutif de caminus. Le Canet, c'est le petit Cannes. Ce ne sera bientôt plus que le faubourg de cette dernière, quand un boulevard les réunira.

C'est entre Cannes et le Cannet qu'est située la villa Sardou.

J'ai mis dans le présent volume ce sonnet, bien qu'il n'ait rien de commun avec Cannes ;'il forme le complément des strophes généthliaques de la page 67. Je ne serai pas de le sorte exposé à me voir parler du cher ange qu'une nourrice m'a tué.

C'est mon premier sonnet.

Je ne sais pourquoi j'avais toujours trouvé puérile cette forme de poésie. Mon opinion change. Je la trouve très diïiicile. Avant qu'on ait supprimé tous les mots oiseux, toutes les épithôtes, toutes les répétitions, toutes les inutilités, on a fait assez de ratures pour fournir à un long poème. Il est vrai que le maître nous enseigne que le sonnet réussi vaut le long poème.

La lecture des Sonnets d'Edmond Arnould m'a poussé à ce choix. Il y a dans son ouvrage cinq ou six sonnets qui remplissent parfaitement les conditions du genre, et qu'on peut prendre pour modèles. Mais cet auteur s'est fourvoyé, quand il a mis en une série de sonnets des histoires de Napoléon, de Walter, d'Adam, etc.

Le sonnet doit exister isolément; il doit former le tableau concis, complet, élégant d'une idée unique, et se terminer par une chute, comme on disait au temps de Des Barreaux. Sinon ce n'est pas un sonnet.

On peut user avec lui du procédé de Voltaire. Il faut qu'il puisse être étendu sur un lit de prose et, dans cet état de nudité, supporter l'inspection la plus minutieuse.

De même pour le triolet. Mettez-le en prose ; si le 4e vers ne rentre pas dans le sens grammatical de l'octave, le triolet est faux.

De même pour l'acrostiche. Il faut qu'une personne non prévenue delà signification des initiales de chaque vers, ne trouve dans la pièce aucune cheville, et que de plus la pièce forme madrigal. Il y a dans mes Simples rimes plusieurs acrostiches non avoués : je suis bien sur qu'aucun lecteur ne s'en est jamais douté.

L'acrostiche est un enfantillage indigne d'un poète qui se respecte. Si les dames aiment ces petites fadeurs, elles doivent

être seules à connaître la condescendance du malheureux qui s'en rend coupable.

Mon héros n'a pas été le seul corsaire Cannois. Il y avait encore le capitaine Damnas, le capitaine Mounier et le capitaine Aubert.Je suppose qu'au moment où j'écris ces lignes, ces messieurs sont encore pleins de vie. Leurs navires s'appelaient le Jean-Bart, le Soleil, le Second-Jean-Bart, l'Argus: tous des noms superbes, comme on voit.

A propos de ce vers, je ne puis m'empécher de gourmander encore un peu l'ignorance tipographique de messieurs les tipographes. Presque tous auraient écrit Notre-Dame-des-Marins en un seul mot. Quel mot! Pourquoi pas aussi Notre- Empereur-de- Paris , Notre-Empereur-de-Saint-Pétersbourg , Notre- Stère-Marie-qui-est-au-cieL Notre-G.énéral-du-Mexique, etc, etc ?

Pas tant de traits, s'il vous plait.

Je veux bien me donner la peine de leur faire ici la théorie de ce nom composé qu'ils comprennent si peu.

Dans l'expresion indivisible Notre Dame des Marins, on devine parfaitement que Notre Dame remplace Marie ; mais en est-il de même dans les suivantes?

Il a été baptisé a notre-dame de Paris.

Nous avons grimpé jusqu'à notre-dame de la Salette.

Je demeure près de notre-dame.

On a fini les restaurations de notre-dame, en même temps que celles de la préfecture.

Le couvent de Laguet et notre-dame de Laguet ne forment qu une même bâtisse.

Presque chaque pays a sa notre- dame oit on court en pèlerinage.

Evidemment non. Le mot notre-dame est là un sinonime spécial d'église; c'est une désignation comiiri.se dans le dictionnaire ; ce n'est ni l'adjectif possessif notre ni le nom commun dame-, ce sont les mots notre et dame qui par leur accollement donnent naissance à un composé commun signifiant sanctuaire. 11 faut donc mettre le trait d'union et supprimer les majuscules.

Le substantif notre-dame devient semblable au substantif pont ; et après l'un comme après l'autre arriveront, panachés d'une superbe capitale, les mots propres qui servent à les individualiser.

Et nous aurons

le pont Rialto, le pont des Arts, le pont Neuf, le pont Saint- Ange, etc;

La notre-dame de Paris, la notre-dame de Laguet, la notredame d'Antibes, la notre-dame des Malades, la notre-dame de la Garde, etc ;

comme nous avons

la cathédrale de Reims, la cathédrale de Strasbourg, la cathédrale d'Aix, la cathédrale de ftice. la cathédrale de Cologne que le xixe s* est en train d'achever, etc.

Dans toutes ces diverses localités, ces diverses notre-dames on adore uniformément Notre Dame ou Marie; ce qui prouve que de Notre Dame sont dérivées les notre-dames, comme de Napoléon les napoléons, de Louis les louis, de Gruyère les gruyères, de Quinquet les quinquets, etc.

Cette distinction qui existe en fait, et qui donne la clé de l'orthographe est déjà observée d'un manière analogue pour le mol saint.

ici;

le couvent de Saint-Pons, la ville de Saint-Etienne, l'église de Saint-Germain-VAuxerrois, la presquile de Saint-Jean;

Personnes :

le marlire de saint Pons, la lapidation de saint Etienne, la canonisation de saint Germain l'Auxerrois, il adore saint Jean. On écrira parconséquent, comme ci-dessous

Bâtisses :

la restauration de notre-dame de Paris, visite aux notre-dames des Alpes-maritimes, le badigeonnage de notre-dame de Cannes, les ex-votos de notre-dame de Laguet.

Perso:

J'implorerai Notre Dame de Paris, les matelots sur mer implorent Notre Dame des Marins ou Notre Dame de Bon-port, implorer Notre Dame des Sept-douleurs.

Je pense que les bibliophiles verront avec plaisir les protes se conformer à cette règle. Disparaîtront ainsi de nos livres ces noms propres d'un kilomètre de long, tels que Notre-Dame-de- Mont-Saint-Exupère, Notre-Dame-des- Alpes-Maritimes, etc , et tels que devaient les aimer feus Nabuchodonosor, Mispbraginoutosis, ou Wawerbenbilwoodie De Katzenellenbongen.

Le Niçois Bavastro (1760-1833 ) fut peutêtre le corsaire le plus intrépide de l'Empire; son histoire rappelle celle de Jean Bart. Comme ce dernier, il fit les prises les plus audacieuses et fut présenté au souverain de la France.

Il entra plusieurs fois dans Gènes assiégée, malgré !<• bloeus le plus rigoureux et sous la pluie de boulets dont le cribla le commodore Brown.

C'est une des vraies gloires de Nice ; et son nom sera toujours cité avec orgueuil après le nom immortel de MasséDa, son ami.

NOTB 16.

« A. quelques pas plus loin, on distingue plusieurs sentiers qui montent à l'assaut de la montagne pour aboutir à la route de Gènes. C'est mon promenoir favori.

« Le 24 de décembre 1861, nous y grimpions, à travers les vignes étagées et les noueux oliviers, moi, ma femme et mon chien, ces joyeux collaborateurs: nous allions y goûter les loisirs que venait de me faire la perte de ma place de greffier.

« Le soleil brillait comme l'écrin de la sainte Vierge; l'air avait des senteurs dont nos poumons s'empreignaient par longues et sonores aspirations; les graminées, avec leur douce couleur verte, flattaient mes ieux fatigués; de gentils insectes que nous prenions sur nos mains battaient de leurs ailes diaphanes, et nous racontaient au sujet de la liberté les choses les plus suaves; nous livrions aux humbles fleurs sauvages un combat général qui ne finit qu'à la confection d'un énorme bouquet ; nous étions pauvres, libres et contents . Aussi faisions-nous en imagination les préparatifs d'un Gros Souper qui ne devait avoir lieu qu'en imagination.

« Une paysanne s'approcha de nous. Elle venait avec un potiron puiser Je l'eau à une source voûtée près de laquelle nous nous étions assis.

— « Dion v'ajude, coumaïre ! » lui dis-je en patois « vous

( venez à l'eau de bonne heure. 11 [tarait qu'on travaille à Kaléna. )

— « lié, signoria, il faut bien un peu se réjouir; voilà six mois que j'économise pour cette soirée. »

« Nous bavardâmes pendant une heure, et je bus à son potiron.

« Les étrangers et les Français du nord ne peuvent comprendre combien, dans notre partie de la Provence, les mots Kaléna, cachio-fuec et Gros Soupa éveillent d'émotions et de joyeuses remfimbrances. En Bretagne on fait l'arbre de Noël; en Languedoc on fait le réveillon ; à Aix et à Marsejlle on mange la dinde traditionnelle; dans notre département on fait Kaléna ou le Gros Soupa.

A Noué si mangea de tout,

De fruch ben mai que de ragoût.

dit le noel qu'on chante aux veillées de cette époque : quelques plats maigres et le dessert. Mais quel dessert ! Tous les fruits secs, toutes les confitures, toutes les tourtes et tout le talent de la cuisinière doivent y figurer! Dans notre jeune âge, mes sœurs et moi supputions, déjà huit jours à l'avance, tous les comestibles différents qu'on pourrait servir; vous comprenez: si mangea de tout, es lou soir de la soulagno.

« Quand nous avions découvert une friandise non encore mentionnée sur nos listes, nous courions en battant des mains la signaler à notre bonne mère, et notre bonne mère souriait. Nos petits amis en faisaient autant chez eux ; qui n'en a pas fait autant? La veille de Noel nous n'allions pas à l'école, c'était le Gros Souper ; ce jour-là nous avions droit d'entrée aux offices, c'était le Gros Souper ; ce jour-là , ce seul jour, notre père, qui tourne les sauces mieux qu'Alexandre

Damas, se menait en grand costume de Vatel, c'était le Gros Souper. Quelle affaire pour des Appicius de dix ans !

c Au tour de la table où fume la carde sacramentelle, sont rangés des guéridons supplémentaires ; ils craquent sous le poids des innombrables assiettes du dessert. Les enfants goûtent aux plats du bout des lèvres, et jettent des regards furtifs sur chaque guéridon tentateur; c'est que du milieu des tartes et des piles de pommes, les bouteilles de liqueur semblent leur tendre les goulots. Us s'agitent sur leurs chaises, ces gourmands bien excusables ; leurs blondes têtes sont tendues, et leurs ieux brillent d'impatience. « Maria, restez tranquille ; Albert, attendez que papa ait fini. » Pluriel inutile I Ce jour-là la maison est une république d'anges. Si le service n'était enlevé, ils sauteraient par dessus le service.

« Enfin, la porcelaine cérémoniale arrive pièce à pièce se ranger avec simétrie sur le lin couleur de la neige ; presque toujours, le meuble étant trop exigu, la comédie aura plusieurs actes. Le cachio -fuec, énorme bûche qui doit brûler jusqu'au jour des Rois, pétille dans l'âtre incandescent; le père fait réciter au plus jeune de ses héritiers un benedicite pour les vivants, et pour les morts un de profundis qui arrache des soupirs; un regard d'amour est jeté sur les portraits de ceux que des obstacles surhumains ont retenus loin du banquet; un flot de vin blanc est lancé dans le brasier; une flamme bleue s'en échappe, comme un feu de Bengale... et le dessert est attaqué.

« Défense aux petits rois du festin de poser leurs doigts roses sur cette Arche de la sucrerie! La mère met uu peu de chaque chose dans l'assiette de chaque bambin, et le total doit durer pendant les trois jours de fêle. Qui mange tout ce soir, n'aura rien demain. 11 faut voir, après le repas, avec quelle précau-

lion chacun enferme sa part restante, sous la protection de là statue... de Brillât-Savarin.

« Puis on chante des noels, poésies populaires où les anges parlent français et les bergers patois, où souvent la morale est taitée comme dans les Mistères du moyen âge; puis, minuit sonné, on prend une lanterne et on va à la messe nocturne. Là, les parents recommencent à chanter des noels, et les enfants s'extasient devant les bons hommes de la Crèche.

« 0 pieux, souvenir de la famille, ô Noël, ô cantiques naïfs, ô messe de minuit, ô Crèche patriarcale, ô délices de l'enfance, ô Gros Souper, ô joie, seule joie, première et dernière joie !

« Bienheureux l'aïeul qui peut à cette soirée réunir au tour de son vieux fauteuil ses fils et ses petit-fils ! Malheureux ceux qui errent loin du toit paternel et qui, chaque année, quand revient le moment du Gros Souper, en pensant à ces agapes touchantes, n'ont que des regrets dans le coeur et des larmes qui tombent sur leur tabble vide !

« Croirait-on que les chefs du licée de Nice ont la cruauté de priver les élèves de leurs fêtes de Noël, de leur mémorable Gros Souper ? Je connais des personnes chez qui le Gros Souper ne se célèbre point, à cause de l'absence du licéen ; d'autres qui mettent leurs enfants au séminaire, pour s'épargner cette privation.

« Les mères et les petites sœurs qui par contre-coup subissent le même pensum ont beau prier de leur voix la plus suppliante; le magister répond de sa voix la plus grosse: « les enfants pourraient manquer la messe, le jour de Noël ». Belle objection ! Ce serait plutôt aux dignes prêtres du séminaire de faire cette objection, ce me semble, et ils ne la font pas. De sorte que les élèves de Nice sont forcés d'écouter

plus "ii moins pieusement une messe le jour de Noël, mais demeurent libres de passer tout le reste de ce jour trois fois saint dans une diligence profane. C'est bien toujours là le raisonnement des Pharisiens.

« On n'agissait pas ainsi sous le régime Sarde. Les gens pouvaient faire Kaléna. Que tout cela est froidement barbare et peu politique ! Les Romains ne gênaient jamais les coutumes des vaincus ; et Napoléon, l'autre, le légendaire, branlait sa tête dans les mosquées, h coté des marabouts.

« Ah ! messieurs, les liens de la famille sont bien assez détendus! Laissez subsister celte dernière réunion réellement intime ; respectez des usages sacrés qui impriment h la jeunesse une si profonde vénération pour le foyer domestique ! Quand on aime le foyer, on n'aime pas les révolutions.

« Détruire les traditions de la famille, n'est-ce pas détruire la famille même ? Est-ce qu'une société sans l'amour de la famille peut exister? Est-ce que jamais quelques pratiques de dévotion remplaceront le nœud sublime de la famille ? Àh ! si les aumôniers étaient pères !

« Ce n'est pas Proudbon qui sape le plus cet éternel et admirable « égoïsme à trois » , ce sont ceux qui contrarient les habitudes respectables d'une contrée et qui brûlent sur un autel sans nom la douce légende de la maison paternelle. » (Enr Negrîn,LES Promenades de Nice, 3m* édil- )

A propos de ma pièce de vers sur le Gros Souper et les noix de Noël, j'ai cru devoir reproduire ce plaidoyer en prose. J'ai pris à cœur cette question de sentiment, parceque j'ai con science d'être l'interprète de mille plaintes verbales; et dureste vers et prose aident à faire connaître notre pays.

M est regrettable que m* Gauthier, proviseur actuel, qui a appris par lettre combien sa détermination serait agréable à

monsieur le ministre Duruy lui-même, ait craint encore celle année de contrarier les scrupules de son aumônier. La condescendance est devenue chez lui de l'obéissance. On doit être un peu plus jaloux de son bout de nez, que diable ! Probablement l'abbé *** est un personnage plus puissant que nv Duruy.

Que m- Gauthier se rassure : nr Duruy est toujours assis dans le conseil de l'empereur; et, en matière de pratiques religieuses, une mère en sait plus que cent aumôniers. Est-ce que le cœur de m- Gauthier ne serait pas à la hauteur de sa solide intelligence ?

Pauvre poésie, te voilà traquée jusque dans tes manifestations enfantines, tes dernières manifestations. Adieu le sabot de Noël que le divin enfantelet comble de friandises! Adieu l'arbre du réveillon sur lequel les anges appendent des joujous bien plus appétissants que les fruits d'or ! Vous voilà remplacés par un plat de haricots et par la mine renfrognée d'un gardien d'étude. Ah ! monsieur, ah ! grand prêtre du matérialisme, que faites-vous donc là ?

« De Monlègre est tellement sournois que nous n'avons jamais connu aucun de ses amours. » (Dumas fils ) « Tombent les objets de nos amours pieux.» ( Ed- Arnould ) Allons ! encore un effort, et de notre langue disparaîtront ces 5 ou G substantifs que les pédagogues, armés de férules, nous forçaient à faire masculins au singulier et féminins au pluriel. Les bourreaux! Un coq, c'est bien; mais, d'après eux, quand il y avait plusieurs coqs, ça fesait plusieurs poules.

Le climat des trois villes d'hiver est également favorable aux

poitrinaires. Témoin, les livres des médecins el ee madrigal

Entre Cannes, Nice el Menton,

Pour l'air, le soleil, l'influence, Je ne vois qu'une différence, C'est la différence du nom.

Mais Cannes aura toujours deux avantages: son rivage pour les bains d'eau salée et sa plage pour les bains de sable. Deux ans de traitement, et un malade n'a plus besoin de canne... avec calembourg.

Le mot métier me fait penser à mon métier de critique. J'ai oublié d'expliquer pourquoi j'ai écrit chef de div h la préfecture et Ch- Nègre -, j'ai encore le temps de réparer mon oubli ; je lo fais en citant quelques lignes de mon Traité des majuscules.

« Au commencement ou à la fin d'une phrase les noms communs de titre et d'ppellation doivent s'écrire en toutes lettes; sinon le point suspensif se confond avec le point final et offre un assez vilain aspect. Exemple :

«Ces informations lui expliquaient les nouveaux sentiments « qu'il avait cru découvrir chez M. de 31eUernich. M. de Nar- « bonne en effet avait trouvé le ministre Autrichien sensible- « ment refroidi. » (Thiers)

« Cette confusion du point final avec le point suspensif m'a toujours semblé regrettable. J'ai longtemps cherché un expédient tipographique. Dans ma Grammaire j'ai parlé des traits de suspension ; mais ils sont un peu lourds, et les fondeurs les coulent rarement. Depuis lors, un jour, durant mon repas, entre la poire et le fromage, l'idée de marquer en haut le point suspensif m'a traversé l'esprit, et je me suis arrêté à cette idée.»

Table des matières

Bédouin

Palmier de Cannes

Brin d'algue

Phthisique

Cannes

Rameau joyeux

Caroubiers

Rameau lugubre

Cigale

Régates

Corsaire

Remembrance

Cueuillette

Rossignol

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