LE NOUVEL- AN
Encore un an qu'un souffle de La tombe Vient d'emporter dans Le séjour des morts,
Pan de granit qui sous Là foudre tombe, Vaisseau qui sombre en une mer sans ports !
Qu'y faire, hélas! T.e vieillard aux guenilles Court nous frapper partout où nous courons; L'affreux vieillard moissonne les familles Comme les ans, comme les nations.
Hé bien! laissons passer, passer la foule; Les yeux fermés, poursuivons aos désirs ; Kt qu'a nos pi. nIs ce torrenl qui s'ôcoule Gronde et .jamais ne trouble nos plaisirs ,
Laissons mourir les siècles et les hommes, Sans murmurer attendons notre tour, Et pour marquer le péril où nous sommes Cueillons encore une rose en ce jour ;
Buvons encor, la coupe de la vie S'épuisera bien vite en notre main ; Buvons encor, nous touchons à la lie : Qui de nous sait si nous serons demain ?
L'année a fui dans la nuit éternelle, Mais oublions ce qu'elle nous a pris, Puisque le temps apporte sur son aile Une autre année : après les pleurs, les ris.
Salut, salut ! Nouvel-an qui commences, Qui viens à nous les doigts remplis de fleurs, Toi qui promets un baume à nos souffrances, Un terme au rêve, une palme aux labeurs !
L'espoir fait vivre, et l'espoir tu le donnes; Chargé de biens quand tu descends des cieux, Déjà le pauvre a pu voir les couronnes Que tu mettras sur le front des heureux.
Et moi, vas-tu me donner pour étrenne Un Alhambra pavé de marbres blancs, Où je boirai les baisers d'une reine, Où par milliers j'aurai des serfs tremblants?
Bol inconnu que j'invoque et j'admire, Toi qui de Dieu répartis le trésor, Vas-tu pour moi détruire quelque empire Et parsemer ma route de son or?
Ou bien vas-tu dans ta marche rapide, En m'entraînant avec toi pour toujours, Briser mon cœur comme un calice vide, Faire envoler la gloire et les amours?
N'importe, enlin ! Que je vive ou je rneure, De ton an et tu me verras coulent.
Au Nouvel-an ouvrons notre demeure, Embrassons-nous, salut au Nouvel-an! !
1er janvier 1853