‹ Les fleurs de CannesChapitre 44 sur 55 · PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

PREMIERE EDITION

. ,'jïv, 110-110 millimètres, 116 et IV pages, 1 fr.

DEUXIÈME ÉDITION ' : laisson, 152-!n millimètres, 1G et IV ;

Allez, heureux du .siècle, allez faire les courses! Pendant que le plaisir puise l'or dans vos bourse Si le pauvre à son tour y puise le denier, Allez, et vous serez bénis du peuple entier, Et l'aumône de vous éloignera l'envie, Et, lorsque le destin vous a doré la vie. Sur la route où vos pas ne foulent que des fleurs Jamais l'infortuné n'ira verser des pleurs !!

Oh ! j'aime à rappeler, dans votre longue fête,

Que sous le poids du sort d'autres courbent leur tète:

Que d'autres, sur le seuil d'un somptueux festin,

Souvenl rongent leurs doigts et murmurent: j'ai fain

Au souille du malheur mon luth isolé vibre ;

Mais, puisque pour tout bien j'ai ma pauvreté libre,

Je voudrais qu à ma voix, je voudrais qu'à mes chants Le riche sans compter donnai aux indigents. : s villes de bains tanl de luxe - étale ' La gaze el le damas, le rubis e1 l'opale,

Le satin ci la moire au reflet argenté, Composent de Luchon la parure d'été.

ni ce grand monde éblouissanl de faste, le ) egarde plus bas, et je vois le contraste : Et je viens dire à ceux qui n'ont jamais souffert Qu'arrosé de sueur le pain esl bien amer... Peutêtre quelques-uns, séduits par ma parole, Dans une main qui tremble iront glisser l'obole: Et moi j'aurai des vers reçu le plus beau prix! Les humbles sons donnés dans le ciel sont, inscrits, Noble dame; on rachète une saison d'ivresse En versanl seulemenl au sein de la détresse Les miettes de la table; i t, plus tard, lorsqu'un jour

feronl pour vous gémir la vieilli' tour, L'auguste Charité, s'offrant alors sans voiles, Vous prendra par la main à travers les étoiles, Et, vous énuméranl ions vos bienfaits passés, ". Dieu vous conduira [tour qu'ils vous soient paves'.

Et vous, ma sœur, ma mère, objets de ma tendresse, Vous qui goûtez au ciel une sainte allégn Qui, près du trône ëh feus où la Divinité Des vastes univers règle l'activité, t nissanl votre voix à la voix des archang Et célébrez son nom, el chantez Vous qui du roi David tenez la har] Venez, veni / aider mon poétique essor; , à défaul de génie,

De vos hymnes sacrés la suave harmonie;

Répandez quelques fleurs sur ces nul. -s s ■

Qui mènent à la gloire en meurtrissant les pieds;

Et, pour orienter la marche du poi

Du nimbe étincelanl qui pare votre tête,

Comme dans le déserl la nuée aux Hébreux,

Qu'un sublime rayon vienne luire à mes yeux !...

Allez, heureux du siècle, allez faire les courses ! D'un fleuve magnifique allez goûter les sources; Allez du val du Lis voir le gouffre maudit, Voirie Chaos célèbre où le loup se blottit, Voir Vénasque, l'Hospice et ces abruptes ci Qu'anime seulement le cri îles gypaètes. Admirez près du ciel cette Maladetta Que la terre bouillante autrefois rejeta: Sur son antique front ceint de neiges splendides L'if .m branchage noir semble former les ri Escaladez les pies; courez les régions De l'ours el de l'isard, ou parmi les glaçons Chassez le bouquetin aux cornes gigantesques. Préférez-vous Cazeaux et ses gauloises fresques ? (1) Avec moins de danger ce sont d'autres plaisirs. Voulez-vous encor mieux occuper vos loisirs .' Allez voir les ouvriers pétrir à Valentine (2)

(!) Dans l'église de ce petit village existent de? peintures où le moyen- Age a représenté •Jrs diables dans une nudité crue et naïve.

(2 Au hameau de Valentine se trouve une fabrique de belle porcelaine.

On caolin rival de celui de la Chine :

lîyzance, l'Étrurie à leurs vases laineux

Ne donnèrent jamais un tour plus gracieux.

Visitez Cazaril, ou de Superbagnère

Gagnez en serpentant la gentille Chaumière, ( 1 1

La Chaumière, posée aux lianes ombreux du mont,

Comme un autel païen où sautillent en rond

Les Amours et les Ris!... Partez, l'heure est venue ,

La gorge dont la Pique au loin borne la vue, (2)

Pleine encor de vapeurs qui brillent au soleil,

Dans une mer de feu vous montre Castelvicil ;

Déjà le coq se tait, déjà le jeune paire.

Pour paitre ses troupeaux a déserté son âtre;

Et déjà stimulés par les premiers rayons,

Les linots ont chanté leurs premières chansons;

Partez, partez sans crainte: au haut des Pyrénées

Se succèdent en oût de si belles journées !

Sur le cours d'Étigny, quel bruit ! quel mouvement ! De costumes divers quel mélange charmanl !

D"y galoper, défense; et malgré les alcades Passent en galopant toutes les cavalcades.

Le fouet, étonné d'être à la main du dandy, De claquements aigus perce les airs. On rit, On se prépare, on court, on appelle, on se presse ; Une bonne épigramme accueille la paresse;

[lj La Chaumière e^t ou était un kiosque établi sur le penchant de Superbagnère ; les baigneurs vont OU alloicnt y faire dos parties. Vue de cette hauteur, la vallée de Ludion présente parfaitement la configuration d'un ancien lac.

'2) La Pique, rime élancée et neigeuse d'où descend le torrent du môme nom.

iTl

Des groupes animés surtout de toute pai I El tous brûlent d'ouïr le signal du départ. Comme le roseau penche au souffle des automne*, Sur le cou des juments penchent les amazones L'animal semble fier de l'aimable fardeau ; Il piaffe, il écume, il hennit, et bientôt, Sous la petite main qui le flatte et L'excite, Aux regards indiscrets dérobera sa fuite. Qu'une femme a de grâce et d'attraits à mes yeux Quand le coursier l'emporte et que les plis soyeux De sa robe flottante, an loin, dans la poussière. Laissent sur son passage un sillon de lumière ! Enfin dans tous les sens les guides sont partis, Entraînant avec eux ces folâtres amis.

Et moi, pendant qu'ils vont franchir les précipices . Moi, n'aurai-je donc pas une part des délices ? Comme ces malheureux qui demandent au bain Contre des maux cruels un remède incertain, Passerai-je le jour à rêver sous l'ombrage? Rêver ! plaisir divin, tu n'es plus de mon âge ! Maintenant, sous le coup delà réalité, Puis-je encore rêver ? Ces beaux temps ont été, Mais, hélas '.ils ont fui comme le trait qu'on lance.

Qui me rendra. Seigneur, mes rêves de l'enfance? Qu'est devenu le toit qui couvrit mon berceau'.' 0 Provence, ô soleil si splendide, si chaud, Rivage solitaire où j'égarais mon âme, Où mes pensers suivaient les pensers d'une femme

Soirée orientale où ma lyre vibrait,

Où d'espoir, où d'amour mon être frémissait,

Où 1rs étoiles d'or, el la mer infinie,

ibles roulés, et sa triste harmonie Dans le recueillement plongeaienl mon jeune < œur 0 mes > Luvages pins à la sauvage (idem. Souffle ardenl du mistral, vagues capricieuses Qu'effleure l'alcyon de sesaile Phare, cyclope ami dont,l'œi] toujours ouvert, L;i nuit, montre aux marins le porl toujours offert ; () mon bleu firmament, ôma belle patrie, < iasis d'orangers, temple de poésie, Kdenoùle zéphyreavec Flore, où l'Amour Pour rendre l'homme heureux ont placé leur séjour Qu'êtes-vous devenus? Est-il quelque poète <jui puisse, comme moi, de la robe de fête Dont partout la nature a paie voire sein Comprendre el célébrer toute ta grâce? En vain

d'un fils montrent l'enthousiasme .

délicieux guérira leur marasme, Mais, pour glorifier vo L'enfanl de votre plage aura seul des accords. Ali! pleure/., pleurez-moi comme ici je vous pleine La mousse verte, hélas ! doit couvrir, à celle heure Le rocher sourcilleux où tant de l'ois, le soir.

Quand la lune brillait, je revenais m'asseoir !

Sur son humide toiTihoau. peuiétre de ma mère

L'ombre vient réclamer mon tribul de prière'

\ii ' le pain de l'exil est bien non el bien dur! !

Mon, non. A la prêtresse il faut un vase pui . i{ no] il faut un tranquille bocage,

Au nautonier il faut une mer sans orage : De mène, pour hantei les sphères des esprits Au barde il faul une âme exempte de soucis.

Que devenir alors? One faire'? De ma lyre Je vais tirer 'les sons, je vais tâcher d'écrire, Dans ma mansarde, ( lose à tout fàeheu 1 'histoire que m'a dite un digne montagn;

L'âtre noirci brûlait dans l'auberge rustique : D'un flambeau résineux la lueur fantastique Jetait sur la muraille un mystérieux jour, Comme ceux de Rembrand ; attablés tout autour D'une mense où trônait un broc de vin d'Espagne, Muets, nous écoutions des récits de montagne ; Au dehors, la tempête et sifflait et hurlait; Sur un volet mal joint que la bise ébranlait, La pluie et les gréions crépitaient avec rage : De démons on eût dit qu'une troupe sauvage, Gambadant ef sautanl et criant dans les airs, Pour diriger sa course allumait des éclairs; El la foudre, ce sourd et terrible murmure, Connue un vaste soupir de toute la nature, Comme un choc de soleils, comme les craquements Des vieux monts ébranlés jusqu'en leurs fondement

Par des milliers d'échos mille fois répétés, Laissait de son tracas notre âme épouvantée, C'est alors qu'une fable inspire à l'auditeur Un intérêt réel pour la moindre douleur, Qu'on croit au maléfice, au sorcier, au vampire, Que l'on prend pour des dieux les guerriers del'Emp Et qu'ici la légende au sourire enfantin Rapporte le grand saut du martyr Aven tin. (1)

Nous étions attentifs, et dans l'humble veillée Nous trouvions le plaisir dessalons de l'Allée Les guides nous disaient le beau panorama Que l'œil voit du sommet de la Maladetta ; Les chasseurs racontaient leur glorieuse lutte Avec l'ours que la faim en hiver persécute. Quand tombe sous leurs coups ce despote dis monts La trompe tout le soir sonne dans les maisons; Et son corps, recouvert de Heurs et de feuillage. Est porté sur un cbar à travers le village. Que de hauts faits ici passent inaperçus ! Par ces héros obscurs que de périls vaincus !

Chacun avait fourni sa part de souvenance. Un vieillard seul encore observait le silence, Yn de ces bons aïeuls dont l'imposant aspect Commande aux jeunes gens le plus tendre respect,

tegnu dr sitni Abanti, comme «lisent les vieux montagnards, ivnit été enfermé dans une tour par les pursecuteurs de la foi. four échapper h ces derniers, il rompit un pan de la bâtisse, i t d'un saut alla tomber le l'autre coté du vallon ; le rocher où il posa le pied en a gardé I . trace.

Don! les cheveux tout blancs révèlent les années, Kl qu'on trouve en grand nombre au sein des P; J'avais, quand on parlait des combats dangereux, Vu d'un dernier éclat briller ses faibles yeux. Sans doute, avanl que l'âge eûl incliné sa Lui, de même, avait su chasser le gypaète, Se battre avec les ours, el prendre dans les nids Aux vautours Africains leurs voraces petits. (1) Vers c< roi du foyer se tourna l'auditoire : •■ Vous, père, dont cent ans ont meublé la mémoire, N'allez-VOUS lias narrer (•('■ans à votre tour Quelque ancienne aventure? »

— « Aujourd'hui, c'est le jour »

Répondit le vieillard d'une voix lente et grave « Où le sort à mes vœux mit la première entrave, C'est le funeste jour où l'amère douleur Pour la première fois a déchiré mon cœur. A mon oreille aussi votre joie est légère. Iiieu vous préserve, curants, d'un tel anniversaire! Voyez le ciel : le ciel semble s'en souvenir.

— 0 père, mieux que lui nous savons compatir. Quand l'étoile d'un mort au ciel n'a plus de flamme, N'avons-nous pas toujours des pleurs pour sa pauvre ai m ■ Dites-nous vos chagrins.

— Mes chagrins sont fort lourds, Enfants, ils jetteraient le deuil sur vos discours.

i I Le vaiilour-gri(Ton qu'on rencontre lentement en Afrique et «Jan^ les Pyrénées.

— D'Irma serait-ce encerla triste remeiabrauce? Eh bien ! une autre fois contez-nous sa souffrance ; Père, répétez-nous ces lugubres récits.

Épancher une peine au sein de ses amis

Console l'homme, < i donne au faible du courage.

— Ou en manque parfois, quand on atteint mon âge

— Oui, père; et comme nous ce poète étranger Connaissant vos douleurs saura les soulager.

qu'il vous entende.

— Un tel désir me touche; Mais dois-je dans ce but ouvrir ici la bouche? Dois-je ici remuer les cendres du passé ? Et ne craignez-vous pas, quand vous m'aurez laissé, De revoir en dormant l'image de la Folle?

— L'impie et le méchant ont une peur frivole. Cependant que la palme et l'olivier bénits Gardent notre sommeil au chevet de nos lits.

— Daignez donc, étranger, ('conter une histoire Bien touchant.-, bien simple et bien facile à croire. Ma barbe sous l'acier tombait moins blanche alors, Car la Pique depuis a vu ses jolis bords

Trente Pois s'émailler de douces violettes ; Mais déjà je cédais la faulx et les serpettes Aux fermiers plus que moi lestes et vigoureux... J'ai connu i ette h ma, nul ne la connut mieux. Ah! vous pouvez rêver de belles fiancées,

Sun- un berceau garni de roses enlacées,

Livranl leur soin de neige à vus bridants transports ;

Vous pouvez du harem épuiser les trésors;

Vous pouvez évoquer ers gentilli s naïades

Qu'on dil avoir jadis habité nos cascades,

Ou ces êtres divins que les prêtres pieux

Voient sur l'arc de Noé parfois venir des cieux...

Jamais, jamais d'Irma vous n'obtiendrez la grâce.

Sun pied sur le gazon ne laissait pas de trace,

Tanl elle étail légère; elle eût de Murillo

Elle seule inspiré le sublime tableau ;

Sur son (ron1 on lisail la candeur de son âme ;

Si il limpide e1 grand étail un jet de flamme;

Son halaine, plus pure encore que mitre air ; Et ses cheveux?... je émis que le Gouffre-d'Enfer, A l'heure où les hiboux chantenl dans les masures, Devail être moins noir. Des plus riches parures

Ses mains et smi cou nus auraient doublé l'éclat. Aussi, le croirez-vous, mes entants? Lorsque Irma. Dura il les mois de bain, traversait les ail nue de fois ai-je vu les dames éclipsées

Lui jeter en passant un envieux regard !

mieux qu Irma ne nouait ce foulard

Qui i e vus sœurs encor compose la coiffure, Personne ne portait la mantille dé bure Avec le même goûl : el chacun dans Ludion Admirait, chéj non ;

Et Raymon étail ûer. I imille,

u que l'amour de sa lille ;

ait tout pour lui, sa gail . son soutien, Sa consolation, son plus précieux bien.

Il l'aimait comme buî de toutes ses peu-.

Comme dernier enfant des dernières années, Comme suprême espoir, car lorsqu'elle naquit Les tempes de Raymon avaient déjà blanchi.

Or il voyait sans crainte approcher la vieillesse. N'avait-il pas d'Irma décuplé la richesse?

N'avait-il pas rendu son avenir certain'.'

N'avait-il pas, bravant le froid, bravant la faim,

Le long de nos glaciers que le gave traverse,

Osé faire pour elle un pénible commerce?

Comme un prince mauresque il eût pavé le sol

De ces pesants doublons qu'apporte l'Espagnol ;

L'ardoise recouvrait ses courtaous innombrables ; (1)

Les mules de Castille emplissaient ses étables ;

De valets, chaque aurore, un groupe adulateur

Saluait son réveil en lui disant: seigneur;

De ses bois, l'aigle seul voyait les deux lisières ;

Ses chais de noix creusaient de profondes ornières ;

Dans sas champs qu'on mettait vingt jours à moissonner,

Les pauvres bien longtemps trouvaient de quoi glaner;

Et, lorsque ses troupeaux descendaient dans la plaine,

Le mont qu'ils recouvraient frissonnait comme un chêne

Sur lequel a passé la rafale. Beau sort !

Me direz-vous. Hélas! hélas! la sombre Mort

A chassé de son toit la riante Fortune ;

Fusil, limiers, travail, courses, tout l'importune;

L'ombre d'un être cher semble suivre ses pas ;

Assis sous les cyprès il rêve le trépas ;

Dans toute la contrée où l'on aimait sa fille.

\) Fermes dans les monts, ordinairement recouvertes de chaume.

Il prodigue ses biens, se l'ail nue famille

Des mille malheureux qui bénisse] I son nom...

Mais n'anticipons point.

Le modeste R i Avaii su conserver les moeurs de ses ancêtres:

Le vin di' !',!> 'rie, a s"s repas champi très, Dans une peau de bon . procurait ! ! plaisir;

unes. eiTan verger [rma courait choisir,

Sur un lin qu'elle-même avait lilé naguères,

S'ajoutaient au produil des chasses journalières; Et, comme chez Jacob, aux voyageurs perdus, D.- l'hospitalité Les soins étaient rendus. Leur linge n'avait pas de pompeuse élégance ; Rien ne li s distinguait de leur ami d'enfance, •Siiiou qu'ils pouvaient mieux secourir le prochain ; Encore cachaient-ils leur bienfaisante main. Irma s'était formée aux luises de Ainsi que l'églantine, et parmi sescomp Elle marchait la reine eu sagesse, en beauté;

rie avait-elle < i Son quinzième printemps...

Or ee tut ce jeune âge Qu'on i e nrs, donl la lui lante

Dans le passé touj s resplendit a nos

i qui sourit l'ange du haut des rst un torren Allumé par l'amoui pour consumer deu Cet âge 'jui se livre a tous les sentiments, Comme l'oiseau île m< i . ■ ■ ents,

Sans calculer, sans voir, sans craindre les obstacles, Et qui de sa franchise espère des miracles, Ce Tut lui qui d'Irma détruisit le bonheur:

i oyait aux m i :œur.

Vousai-je di1 combien alors leur existence Était tranquille? Aux cham ns qu'il balance,

Le souffle du zéphyr puise moins de parfums; Le chanl - loin des cris importuns ,

Fait entendre la nuit des notes moins joyeuses ; L'onde de Bercugnas, sous les vertes yeuses, Coule moins doucement : et dans un ciel d'azur, De l'astre qui se couche un rayon es1 moins pur. Sans doute c'étail trop d'ivresse pour un Dieurefuse la joie entière à notre terre, Comme ['ombre au désert. Pour eux toul dul changer, Tou1 cl ■ igea. Qui donc mil ce trouble? Un étranger. Il est mort. Res] ectons le repos de la toml e. Mais sur les siens au moins que son crime retombe ; Que le jour où Raymon mit la main dans sa main Soit oublié, maudit; et que sur leur chemin Ceux qui le mêm • jour entrèrent dans la vie, Puissenl n'avoir foulé que la ronce etl'orti ! ' »

11 dit, cl s'arrêta pour essuyer son front. Nous observâmes tons un silence profond.

Le bon vieillard reprit : « 11 est un froid rivage Où le soleil jamais ne brunit le visage. Le peuple qui l'habite, entouré par 1rs eaux, Pour chaque mer connue a construit des vaisseaux, Et, s'emparant ainsi du trident de Neptune, A sur le globe entier poursuivi la Fortune. Là, de hardis marins, dans d'innombrables ports, Des plus lointains pays débarquent les trésors. Là, même sans pouvoir entamer leurs richesses, Des lords font constamment de royales largesses; Mais sous un ciel brumeux ils naissenl maladifs : Aussi vers d'autres deux aux horizons plus vifs, Avant qu'un givre épais ait blanchi leurs tourelles,

Partent-ils tous les ans comme 1rs hirondelles, Et, parmi les cactus el les pins toujours verts. Vont-ils se garantir de leurs rudes hivers.

Prêtez-moi maintenant une oreille attentive.

Vous tous, enfants; carc'esl de cette sombre rive

Que l'astre du tnalheui s.' leva pourRaymon.

Trente ans déjà passés, sur le sable breton

L'Océan, au milieu d'écumeuses épaves,

De son perlide sein où courent tous nos gaves

Vomit un de ces lords. II venait parmi nous

Chercher, pour sa poitrine, un automne plus doux.

Or, la fatalité qui mainte ibis préside

A nos destins, voulut qu'il prit Bruno pour guide.

Dès que Raymon le vit, un noir pressentiment

Dans son cœur agité lit affluer le sang.

Telle la blanche hermine aux bois pressent l'orage,

Et cherche par instind un asile sauvage.

C'est que réellemenl ce superbe étranger

Devait être du sort le triste messager.

11 s'appelait Edward. Son antique noblesse

D'un merveilleux éclat entourait sa jeunesse ;

Sa prodigalité, ses talents, sa douceur,

De ceux qui l'approchaient soudain gagnaient le cœur:

Il était bel et grand ; et je crois qu'une femme

De lui pour être aimée aurait damné son âme.

Ce dut bien être ainsi, puisque la gente Irma

A son premier abord lui sourit et l'aima.

Ce Bruno, dont je parle, avait dès son enfance Rencontré chez Raymon une aimable assistance; La mort ayant un jour isolé son berceau,

ISi

Rayraon s'était chargé de l'innoc* o1 Eau deau . Depuis lors, le \ ieill ird semblail être on père, Et d'Irma l'orphelin semblail être C'est donc lui que l'Anglais pour guide avait choisi,

Ils partent un matin. Vers le pic du Midi

Ils lancent le coursier au mors tout blanc d'écume,

Et. le leste coursier sur sa croupe qui fume,

Du ménage emporta les Lares protecteurs.

Telle es1 la vie. Un astre au ciel perd ses lueurs

Pourunesimple nue aux vents abandonnée ;

Sous une goutte impure une rose est fanée;

l'n caillou troulilo seul l'oinlo des clail'S ruisveau\ :

De même à nos plaisirs succèderonl les maux, Parcequ'un inconnu traverse notre route.

Quels motifs pour le fuir? L'avenir plein de doute Ksi un livre secret, où le regard humain

S'efforce vainement de lire le destin.

.le ne vous dirai pas, durant cette journée Comment des jeune- gei si née.

Bruno, liane et joyeux, lut bien vite séduit Par les charmes du lord, franc, joyeux eo Le riche Anglais jetait l'argent sur son pas Et partout ils trouvaient un bienveillant vi

I.e naïf montagnard rendu moins circonspect, Et comblanl par le cœur le- distances humaines, Eut bi< ntni confié ses projets et ses peines. Il parla de l'arrêl qui le lit orphelin,

Du bienfaiteur dont Ui, u daignait ouvrir la main,

D'Irma la gracieuse; il dit sans réticence Combien Irma, malgré sa irence,

Était instruite el riche, < i on1 ï

Pour Raymon et pour lui dépassail sa beauté, Et combien on l'aimait. Fallait-il <\ ■■ an Le soir, en revenant, d wllage

Ils n'avaient pas encor vu la fumée an loin, Et le myloj-d déjà brûlait d'être fcéi De tant de qualités, d Irma de la maison, par hasard, fut sortie; Mais sur son compagnon, au momenl du repas, En éloges pompeux Bi uno :

! a sainte Pioa id Aurait-elle ici-bas oint et marqué d'avance Ceux qui doivent s'unir. Une égale rougeur Annonça que tous deux étaienl frappés au cœur. Dès cej »ur d is rapports d'amitié commen Et des lèvres «lu guide à chaque instant coulèrent, Comme un poison subtil à du miel mél; in l'eu de volcan par du lie

d'Amour trop redoutables

le comprendre, un inconnu plaisir.

Vous dirai-je à présent comment avec mystère -ion grandit : comment loii ivre Irma, cédant aux élans naturels, Dans une coupe d'or buvait des sucs mortels :

Commenl ils onl goûté cette ivresse suprême D'aimer e1 d'être aimé? Je l'ignore mqj-même. Souvent, des plus beaux fruits cueillis dans le verger, Sur des pampres de vigne, au charmanl étranger Elle fil don; souvent, l'œillet el Péglantine Pour lui vinrent remplir les pots de "Valentine, Et, pies de son cheVel mis avant sou réveil. De suaves senteurs entouraient son sommeil; Souvent, il eut sa part des produits de la chasse ; Même, pour que leur foi pûl laisser quelque trace, Au tronc d'un vieux tilleul, fidèle gardien, Souvent elle grava son nom avec le sien. Ces prévenances-là par d'autres prévenances Edward les acquittait; peines, marches, dépenses, Il no regrettait rien ; el chaque nouveau jour, Dans ces relations, augmentait leur amour.

Raymon, sur ce qu'il vit. et qu'on montrait sans feintes,

Pouvait-il concevoir des soupçons ci des craintes?

Pouvait-il redouter ces innocents rapports?

Oh! non. sac irds.

Son (ils d'adoption, qu'un caractère aimable

Avait toujouo gardé de tout acte blâmable,

N'était-il pas admis à partager leurs jeux?

El la neige bientôt, par l'autan furieux

Portée à gros flocons sur nos toits qu'elle affaisse

N'allait-elle pas mettre un terme à leur tendresse?

La saison s'avançait. Du généreux Edward

Les feuilles en tombant annonçaient le départ ;

Pour la deuxième l'ois, depuis sonarrivée,

ind lustre des nuits allait être achevée La révolution ; ci les tristes trimas

Chassaienl nos visiteurs vers de plus chauds climats

Bien loin d'ici, dit-on. les campagnes de Nice

D'un printemps éternel leuroffrenl le délice.

]i devail donc s'enfuir à son loup. Or Bruno

N'avait plus qu'à mener Edward au lac d'Oo,

Et des courses ainsi terminer [a série.

Encor doux jours. D'Irma la sombre rêverie

l'unit dés ce moment voiler un vifchagrin.

Pauvre ange! Elle avait cru qu'elle serait sans lin

Celle félicité donl le ci< 1 esl avare.

Que de déceptions un rêve nous prépare !

Avant donc de monter à noire lac laineux. Le lord vint voir Irma. Delà Piqué tous deux On les vit aborder la rive solitaire.

C'était l'heure où l'éguail brille dans la foi. L'astre naissant, a peine, autour du frais Luchon, D'une annule d'or couronnait chaque mont. Le silence des bois, si doux pour ceux qui s'aiment, Sur le tendre gazon que les sylphes y sèment,

vit leurs aveux, leurs regrets, leurs soupirs.

ièrent la d'amour; et les zéphyrs, Avec la feuille morte au creux de la vallée Emportaienf 1 s discours de l'amante éplorée. Qui jamais entendit des propos si touchants? Leurs lèvres distillaient le miel avec l'encens. Ecoutez. Trop de fois, hélas! dans sa folie i, pour que je les oublie.

Le jeune homm lisait : o Je dois donc partir seul,

c Ma tendre Irma, demain. L'éi on e du tilleul

« Reste il'.' notre foi l'humble dépositaire...

c Deux noms entrelacés... quel contrai plus si

o Tu viei ' pas? t'isoler en ces lieux

« Où nous nous adressons mainti ux?

« Il me semble te voir, à i

« Aux larmes du matin joindre tes saintes larmes;

« Il me semble l'entendre ;

« Demander si son :. it le coteau,

« De ton ; i n'effleura poinl la i

« Tiens, mou Irma, vois-tu ce nuage qui passe?

t Comme un manteau royal il est pourpre el brillant ;

« Il est tout plein encor des feux de l'Orient :

« Sans doute d'Italie il a longé 1rs plages ;

(i Eli bien ! <p! i • de semblables nuages,

« Pense à moi, car d'Edward ces célestes coursiers

« T'apporteront aussi la pensée. A tes pieds

ci Vois ce cristal qui roule, écoute ce murmure :

s Ces mouvements qui sonl le punis de la nature,

« Ces chants lointains du pâtre isolé surles monts,

" Ce frôlement des Heurs au contact du /

« Tout cela te dira qu'Edward ainsi soupire.

a Mais, Irma, je t'envie un douloureux bonheur:

t point la ravissanl « Qu'a le buis des sentiers foulés par ceux qu'on aime, « N'est-ce pas? Or toujours ce va) sera le même, « Toujours tun ! que mes yeux ont vu,

s tu puniras boire à la tasse OÙ j'ai Lui; " Et moi, qu • u ma natale terre,

" Qui me rappellera l'enfant qui me fut chère? « Qu'aurai-je? Des»bouquets depuis longtemps flétris, <• Des lettres, «les cheveux en souvenir ravis...

» Ahîsitu le voulais, fdle des Pyrénées,

(i Si tu voulais d'Edward suivre les destinées.

« Si tu voulais, cédant a son fidèle amour,

ci accompagner Edward vers un autre séjour,

« Edward, pour te payer vos nobles jouissa

« N'aurait jam i 'vires.

un peuple humain et généreux, [ui de tous pays accourt le malheureux. " !." sol de notre En jland, aux mâles poésies, :era bientôt de longues rêveries ; ! soii lu croiras entendre avec le vent

« Résonner dans les airs la harpe d'Ossian;

« El nos ternes brouillards, peuplés d'âmes guerrières,

.' Sembleront frissonner au-dessus des bru

« Viens, à mon vieux castel tu dicteras les lois,

.. Mou castel où jadis, pourri ci voir des rois,

« Les sombres ponts-levis en grinçant s'abaissèrent

c El les cors îles béraults en fanfares sonnèn ni :

e Car, Irma, j'ai des rois an rang de mes aïeux.

« Tu voudrais le soleil peutêtre ! Aimes-tu mieux « De l'Inde où ma patrie a porté ses conquêtes '< Voiries pagodes? Viens, viens: les raines sont prêtes, » Une net nous attend. Oh! jamais nos destins

plus heureux que sur ces bords lointains; >■ Le dattier, I aloès nous prêteraient leur ombre ; " Autour de nos tapis des esclaves sans nombre « A.vec des éventails nous rafraîchiraient l'air: o Tu roulerais la peau des tigres du désert, « Comme ici je te vois fouler la simple laine « De tes brebis. Là-bas rimions au teint d'ébène, « Dans <\<^ conques de mer, du limpide ru o Pour chasser le sommeil nous apporterait l'ean ; " Et, sur un éléphant plus blanc que son ivoire, a Plus blanc que tes perdrix, reine pleine de gloire, (1) « De nos plantations tu parcourrais les champs; o Là-bas, toi dont j'ai su des actes si touchants, « Des parias qu'un Dieu poursuit de sa colère, « Tu pourrais adoucir l'accablante mi

fljLa perdrix dis Pyrénce*, grnc on clo, devient complètement Manche en hiver.

« Là-bas, toujours l'espace es1 baigné de rayons,

e Kl les fruits en changeant changenl seuls 1rs saisons.

i. i li ois-moi, ce ae sonl poinl des phrases illusoires.

« Viens, tu te baigneras avec les ûlles noires

s Dans le Gange où Brama lui-même es1 descendu ;

il Comme elles si lu nains de montrer ton corps nu,

« Viens, de ti s longs cheveux tu te feras un voile...

* Os plaisirs ignoi es qu'ainsi je te dévoile,

e Irma, ne sont-ils rien ? ne te tentent-ils point? »

« Et la vierge disait : « M'expatrier si loin !

« Est-ce possible, Édward?Quandpourmefaire instruire,

(i En la cité mon père a daigné me cond

« N'a-t-il pas résolu de former mon esprit,

ci A.I ii d'avoir plus tard quelqu'un qui le comprit,

« Oui l'aimai, qui reçût toutes ses confidences,

e Qui préparât le baume à toutes s s souffrances,

s Qui riche sans éclat ne rougit pas de lui,

« Kl lut de ses vieux ans un agréable appui?

« Et vous voulez qu'Irma maintenant le délaisse?...

« Quelquefois, il esl vrai, je lis avec ivresse

« Ces li\ a travers l'Orient ;

« Je songe à leurs palais d'or e1 de diamant;

« Je songe qu'a mon tour un radieux génie

ci Supprimant dans son vol la distance infinie,

<■ M'y porte tout d'un coup sur ses ailes de feu !

« Mais un songe, un vain songe, ami, n'est pas un vieil !

« Jamais, mémo pour voir ces rives fortunées,

« .le ne déserterai nos froides Pyrénées,

« Je n'abandonnerai mon père. Il est si bon:

ci Vous le savez, Edward, vous connaissez Raymon.

s Me séparer de lui ! vivre loin de mon père ! n Moi-même lui causer une douleur amère ! •• Moi partir... moi le fuir... moi lui coûter des pleurs ! a Et qui viendrait après essuyer les sueurs o Que juillet fait perler sur son front vénérable? « Qui dans ses faibles mains mettrail le bois d'érable « Et sur le rouis irait le promener, le soir? on li'i.iii son désespoir; « Qui le consolerait ? Qui, le jour d'une fête, « Pourrait comme sa fille arranger sa toilette, a Lisser ses cheveux blancs, el puis avec orgueil (i Du temple sous son bras aller franchir le seuil ? " D'un père lorqu'enfin sonne la dernière heure, » Si l'enfant u'est point là qui gémit et qui pleure, « Quel vide ! quels regrets ! quelle agonie ! El moi, (i Moi, sa fille, à présent, sans remords, sans effroi, « Je lui préparerais une fin si cruelle!! » Non, je veux recevoir sur sa lèvre mortelle « Le suprême soupir; je ne fuirai pas, non, v Car pour Irma, Jésus nain ail plu " Cai nos amis un jour, au fond du cimetière, < Ne vexant pas de fleurs sur sa modeste a M'appelleraient ingrate. Oh! non, non, mon Edward : • Je préfère mourir après votre départ. <

De la soi te parlait la vierge au sein nubile. La voix du ménestrel erranl de ville en ville Était moins entrain: j sune lord,

Quand elle avait fini, l'écoutait-il encorl Et tous li ci, iix. assis sur l'herbe de la rive, En rêvanl soupiraient ; et Intive

N'osait plus exprimer trop de sensation.

Cependant dans leur cœur bouillait Lapassion; L'atmosphère, d'amour exhalait un arôme.

Sur l'épaule d'Irma la lète du jeune homme S'appuyail mollemenl ; ils se tenaient h-s mains. Ainsi qu'aux saints autels deux pieux séraphins ; Et les cheveux d'Edward, blonds comme un ciel de neige. Et ceux d'Irma plus noirs que lo jais de l'Ariége, A (lots mêlés tombant île deux gracieux fronts, Semblaient faire nu t, bleau d'ombres et île rayons.

- Laisse-moi pour adii ux, ô femme bien-aimée, « Cueillir un seul baiser sur ta bouche embaumée; <i C'est le scel que le cœur en tout temps doit poser; « Si la vie au berceau s'ouvre par un baiser, « Au cercueil n'est-ce pas un baiser qui l'achève? »

Irma ne vivait plus, elle vivait en rêve ; Elle écoutait distraite, elle n'entendait pas; Trouble délicieux! Il la prit dans ses bras. La serra, la retint sur sa poitrine ardente; Il piia, supplia la colombe innocente; Au milieu des soupirs, il répandit des pleurs: Il lui parla de foi. de serments, de douleurs; Du triste éloignement, il peignitles alarmes; Il vanta sa bonté, sa jeunesse, ses charmes... Et la vierge séduite, entraînée à son tour, S'abandonnant entière aux élans de l'amour, Pour montrer, pour prouver ime égale tendresse, Lit au noble mylordla plus douce promesse.

s'éveilla sa pudeur:

Tremblante, du bosquet solitaire elle eut peur.

Elle voulut s'enfuir el regagner la ville.

Sa pauvre tête, hélas! étail si peu tranquille!

Tant de pensers divers s'y livraienl des combats !

« Ce soir » lui disait-elle, appuy ie à son !

« Ce soir je suis à vous; me voilà résolue,

c Edward. Mais pour calmer un remords qui rao tue.

« Après ce sacrifice éternel, accablant,

« Au moins dites-moi bien que vous serez content.

« Il faul que je le sache, il faut que je le croie.

« Qu'importe, si ma honte amène votre joie?

« Allez, soyez heureux ; en ne rêvanl qu'amour,

Parcourez notre lac. Que l'heure du retour, « Par l'angélus lointain vous soit vite annoncée ! « Mais quand vous quitterez la roche crevassée, « Qu'une dernière fois de ce flot toujours pur, • Vous penchant sui ls voudrez voir l'azur,

« Prenez bien garde, Edward, que cette coupe immense, » Comme un miroir vengeur de ma chère innocence, « Tout à coup ne reflète à > yeux

a Mon ange gardien qui s'en retourne aux deux ! »

Avant de s'élancer sur le coursier rapide, Edward contre l'oubli voulut prendre un égide. Dans un vase qu'Irma soignait à son balcon, D'une fraîche pensée il cueillit le bouton, Et puis, en le donnant à celle qu'il adore : « Sous tes baisers » dit-il « tu le feras éclore, « Si tu penses à moi ». Doux gage de l'amour, Doux trésor préférable aux trésors d'une cour ! Comme au fond de l'autel on cache une relique, Elle cacha la fleur dans sa gorge pudique, Après l'avoir bais -e ! Une dernière fois En de tendres serments ils mêlèrent leurs voix ; Une dernière fois, d'une longue caresse Ils scellèrent l'aveu de leur vive tendrf sse ; Et, quand Bruno survint annoncer le départ, Tous deux lurent l'espoir dans un dernier regard.

Fol espoir! Après l'heur donl gémit la vallée, Les gens qui 'les Soupirs avoisinenl l'allée, Direnl que sur les pas du guide el du mylord On avait vu couranl el hurlant à la moi I . Le chien du vieux Raymon, celui qu'aux pâturages i pas attaquer 1rs loups les plus sauvages, La nuit, quand, pour goûter un rude el courl repos,

:is le laissaient gardien des troupeaux. Quoi instinct put apprendre à l'animal fidèle Que déjà sur Edward la mort.ouvrail son aile? Nul ne le sait, curant-, c'esl un sublime instinct. Us disparurenl donc à l'angledu chemin.

Longtemps la jeune fille, accoudée aux treillages, Regarda s élever en fantasques nuages La poudre que leurs pieds avaienl lancée au vent; Son (cil fixe e1 rêveur dans ce prisme mouvant, [nondf de rayons comme un palais de fées, Semblail chercher encor l'ange de s s pensées. Des terreurs l'assiégeaient, Sans valable raison, Elle eût voulu qu'Edward n'eu! pas quitté Luchon. Elle aussi, n'écoutant que son insti cl de femme,

ol et craignail quelque luj nbre dra

3 tourments, ces regrel - indécis, Enfants, du Seigneur Dieu sonl un s >cret avis. Croyez-en mon grand âge, ample! i expérience Sait l'aire apprécier la joie el la souffrance. De même l'alcyon, en ef leur an t les eaux, De l'oj âge prochain pr< \ ienl les matelots.

Bien tristes pour Irma les heuri s sY-coulèrent, El bien tristes aussi les pensers l'accablèrent. Sa pauvre âme luttait. Ces mille émotions,

Cel élan spontané des nobles passions, ( lette soif d'amitié qu'au matin de la vie La créature senl el le monde renie,

me qu'on éprouveau contad frémissant D'un être comme soi jeune, bon, innocent, Le cri de la nature, et celle sainte ivresse Où nous plongea vingt ans la première caresse, El ees tendres propos qu'il lui semblait encor Ouïr à son oreilte, e1 li s longs rêves d'or Que dans l'isolement un sourire fail faire, El l'attrait enchanteur d'un idéal mystère... Tout cela la troublait, la pressait, l'entraînait. Le plus léger sci upule alors l'abandonnait, Et dans son sein couraient comme des jets de flamme Les désirs de l'amour, ineffable dictame Que Dieu nous a donné contre les plus grand maus.

Mais bien vite, timide autant que ses agneaux,

Bien vite elle avait peur de sa tendresse même.

Qu'avait-elle promis ? Que! abandon suprême!

Renier la vertu ■ [ue mourir,

C'était voiler le Christ, c'était faire flétrir

Le lys de l'innocence aux parfums si suaves !

Alors sa piété soulevait des entraves.

Coupable, oserait-elle aborder le saint lieu?

Coupable, oserait-elle encor y prier Dieu?

Et puis, dans l'avenir, sous ses pas. un tel crime

N'allait-il pas creuser quelque fatal abîme?

El si>n père, l'objel de son affection,

Quand elle apparaîtrait la hontesurle front.

Voudrait-il la revoir'' Et les gens du village

Ne la fuiraient-ils pas comme an mauvais présage?

Kilt- hésitait sans cosse; elle céda pourtant.

« ODieu «les dieux o dit-elle <i ô toi, Dieu juste et grand,

o Qui par besoin d'amour formas la créature,

s Peux-tu le regarder comme une chose impure?

« Est-ce vrai que chez nous il t'inspire l'horreur?

« N'avons-nous pas au cœur un reflet «le ton cœur?

o Et quand notre cœur bat d'un battement extrême,

« Qui le fait battre ainsi? N'est-ce donc pas toi-même?

« L'arnour est tout l'hymen si l'amour est réel.

« J'aime comme autrefois aimaient les sûmes d'Abel,

« Qui n'avaient pas de loi ni de cérémonies.

a Est-il possible, à Dieu, que nous soyons punies

« Dans ton éternité ? Vois, je verse des pleurs,

(i Je crains de t'offenser. Le monde a des rigueurs...

n Le monde!... Penses-tu comme pense le monde?

a Est-ce mal que d'aimer? Que ta voix confonde !

o Non. non. je veux livrer mon âme à son penchant.

" I. 'oiseau fail résonner les bosquets de son chant.

« 11 aime, il obéit ; la graine que l'on sème

« Pousse et devient un arbre, elle obéit, elle aime :

« Et si j'aime à mon tour, et si je t'obéis,

« Si je cède aux instincts qu'en moi ton Verbe a mis,

« Moi. moi seule. Seigneur, je deviendrais coupable!...

a Ton idée est en nous nécessaire, immuable,

« L'amour également est en nous. Sans terreur

« On peut donc savourer les délices de cœur.

« Qu'il vienne donc, Edward, car je l'aime, je 1 aime

" Qu'il vienne réclamer cet abandon suprême,

« Oh ! qu'il vienne ! Et vidant la coupe du plaisir,

(i Nous nous croirons encor dignes de te bénir!! •

Ainsi réfléchissait l'enfant de la nature.

Elle croyait loul pur. parcequ'elle était pure;

Elle n'écoutait rien qu'un noble sentimenl ; lit, dès-lors, confiante au Dion bon etclément, Elle voulait agir sans trembler, sans combattre. Société farouche, implacable marâtre, C'est toi qui fais le crime en mettant ici-bas Des inégalités que Dieu n'établil pas!

Vousdirai-je d'Irma toute l'impatience?

Vousdirai-je comment la crainte el l'espérance

La tinrent en émoi jusqu'à la fin du jour?

L'attente es1 biencruelleà qui brûlé d'amour.

Elle eût voulu hâter l'astre delà lumière;

Elle allait et venail ; à la moindre poussière

Qui du val du Larboust s'élevait vers les cieux,

In t'clair de bonheur jaillissait de ses yeux ;

la' sol semblait bouillir sous elle, et la ves]

Étail bien lente. Enfin de leur voix mesurée.

Dans nohe vieux clocher, dernier reste romain.

Les marteaux ont frappé quatre fois sur l'airain ;

( J'esl l'heure du retour par Edward désignée...

Quel plaisir !... Ceplaisir fut de courte durée.

lue heure, en effet, passe. Au haut de l'horizon

Planait en ce moment un sinistre faucon.

Passe une seconde heure... Au loin rien ne se montre,

Rien... Que faire? Irma sori et part à leur rencontre.

Bientôt elle a tourné ce Cazaril bâti Comme l'aire d'un aigle au milieu du granit; Elle a laissé Luchon, reine de la l'erle par l'ancien lac sur les bords déposée : E)éjâ se dessinail la tour du Sarrazin, Elle vovaii déjà le rocher d'Aventin...

Un bruit... Elle s'arrête... Un nouveau bruit encore:

o Dumonrri n'ëntends-je point vibrer lé flanc sonore ?

« Écoutons, deux chevaux trottent sur le chemin;

« Ce sont eux. Ah ! voici, là-bas, dans le ravin,

« Sous le soleil couchant leur ombre qui s'allonge !

« Mon Edward... Quoi! que vois-je! Est-ce un horrible songe?

« Mon frère, seul... il est toul si ni... pourquoi cela ?

« Qu'a-t-ildonc fait d'Edward?... comme le cœurme bat '■

« Mon Dieu, j'ai peur; mon Dieu, je suis toute tremblante...

« Ou'a-t-il doue fait d'Edward?» E1 la craintive amante,

Se rappelant alors les augures du joui .

Audevaut de Bruno rapidement accourt.

Inquiète, haletante, et le regard eu l'anime,

Et dans un simple mot peignant toute son âme .

c Edward?... a s'ëcrîa-t-ëllè. — « Hélas ! » répond Bruno

« L'étranger a péri dans les ondes d'Oo. »

l-'uiiesteaveii ! Le guide ignorait leur mystère.

Ce coup frappait Irma domine un coup de tonnerre ,

Pareille au jeune izard atteint d'un plomb mortel,

Eu apprenant un l'ait si fatal, si cruel.

Sans ce ménagement qu'au malheur on apporte.

Elle pousse un grand cri, la pauvre, et tombemorte...

O mes enfants, pour lui. pour le brave Raymon, Quel chagrin déchirant ! Sa fille à la maison,

Au travers du village et d'une foule aine'.

Par Bruno fui portée encore évanouie ;

Et de cette maison dès-lors toujours en deuil

La bruyère et la ronce ombragèrenl le seuil. »

El le vieillard se tut. Sa parole attendrie Avail des auditeurs gagné la sympathie.

o 0 père, » dis-je alors « ne sait-on pas commenl Dans ce lac si paisible avait pu choir l'amant?

— Il voulait pour Irma cueillir la saxifrage. Vous savez qu'un esquif doil servir au passage : [I préféra toul seul suivie l'étroit sentier Qu'ont tracé tout autour les pas du chevrier; El pendant qu'il cherchait à saisir une plante. De la rive escarpée une roche mouvante Avec elle entraîna le jeune audacieux.

Hélas ! dans cette mer. si voisine des cieux. L'onde est si froide, et puis le bord est si mobile ! Or Edward de nager ignorait l'art utile. En vain il se roidit, en vain il appela; Avant qu'on l'eût ouï tout son sang se glaça ; El quand le batelier voguant à toute rame L'atteignit à la fin, ce fut un corps sans âme.

0 père, dites-moi quel champ d'égalité

ii" u sa dénouille.

— On vint de la cité Où Clémence es1 célèbre, avec pompe le prendre. Je ne sais si c'est la que repose sa cendre. Sans doute on l'emporta dans son pays brumeux,

Alin de le rejoindre à ses nobles aïeux.

— El la fille des monts, après, que devint-elle?

— Elle? l'infortunée! A la voûte éternelle Sou étoile fila; car, bien avanl le corps,

Sun esprit descendail au royaume des morts. Oui, sensible étranger, la vierge devinl folio... Folle!... comprenez-vous?... elle, l'amour, l'idole, L'espoir du vieux Raymon... folle! Jamais vos yeux Ne verront ici-bas père plus malheureux. Prêtez-moi derechef une oreille attentive.

Vous avez remarqué la tendre sensitive

!m issonnanl sur la tige au contact de vos mains;

La passion de même agite les humains.

Ii '.na passa la nuit, dans un complel délire.

Le temps de son sommeil fut pour elle un martyre :

Elle à qui chaque soir, avant cet accident,

Los anges apportaient un rêve bienfaisant ;

I > ï • moins on l'aurait cru, car lorsque son vieux père,

Quelquefois au milieu do l'ombre et du mystère,

De sa couche entr'ouvrant les pudiques rideaux,

S'en allai! épier un précieux repos,

D'usage Irma dormait comme dort l'innocence ,

Son front était plus pur qu'un matin de Provence.

E1 son souffle plus doux que la luise de mers.

liaymou de son côté dans des tourments amers

Passa la même nuit.

i h . l"astre de lumière Reprit le lendemain s,-' brillante carrière, Mais pour l'esprit d'Irma la nuit régna toujours. C'en était fait! Adieu beauté, jeunesse, amours, Et fortune, el plaisirs ! !

Depuis cette occurence Rien chez elle ne vint agiter l'existence. Sa folie riait triste et tranquille. Un seul mot En son âme semblait (''veiller un écho : Edward! Ce nom d'Edward frappait-il son oreille. Elle se ranimai) : une couleur vermeille Rendait à son visage un éclat passager. 6 Edward '.'...Vous l'avez vu le superbe étranger? » Disait-elle ci [1 existe. Edward sur la peloi s Avail juré qu'Irma deviendrai son épouse... « Ils sont allés au lac, Edward avec Bruno... « Ah ! sous le voile bleu des cascadi s d'Oo « Je l'aperçois, là. lien !... 11 m'offre un diadème, ci 11 m'attend... Allez donc lui dire que je :

« Edward n'a point péri dans les gouffres profonds,

6 Puisque VOUS l'a\ez vu, puisqu'on le voit... Courons

« Le chercher! o El la vierge alors vers les montagnes Voulait se diriger.

Souvent à ses compagnes Elle allait se mêler. Elle leur répétait Ces mots d'amour qu'Edward naguère lui disait ; Puis, gazelle du Tell qu'un peu d'ombre effarouche^ Elle s'enfuyail vite, el le doigl sur sa bouche, Comme si toul i coup paraissant à ses yeux, Edward lui i semblables aveux.

D'autres fois, de Raymon partageanl l'escabelle, Elle lui demandail si sa Qlle «'■tait belle, Belle e1 digne d'Edward, si les gars avaienl vu L'Anglais au lac d'Oo, s'ils avaient entendu Sa suppliante voix. âJors le pauvre père, Retenanl une larme aux cils de sa paupière, Trompant par un soupir un serrement de cœur, [/écoutait, et rêvait un retour de bonheur. Et lorsque, du mylord répétant les tendresses, Elle appelait Edward, Edward e1 ses caresses, Le vieillard malheureux la pressait dans ses bras,

La rouvrait de baisers, la Suppliait tout bas

De le voir, de l'entendre : « 0 ma fille, ma fille, « Pauvre tige trop toi coupée à la charmille, g Pauvre ange que le ciel n'a repris qu'à moitié, ci De Raymon, de ton père à la fin prends pitié; (i () ma fille, reviens, ma Slle bien-aimée ! » Et la vierge, à ees mots convaincue et charmée, S'éveillait comme au bruit d'harmonieux accords; Son esprit, étouffé sous le linceul des morts. D'un éclaii de raison recevait la lumière; Lucide, souriante, elle embrassait son père, El d'un instant de joie enivrait le vieillard. .Mais, hélas! revenait le souvenir d'Edward. Fatalité ! Raymon perdait encor sa fille!... Ainsi la pleine lune ou s'obscurcil ou brille, Selon (pie devant elle un nuage est placé, Ou que par l'ouragan le nuage est chassî '

Oh! vous n'auriez pas cru que c'était la folie '.

Irma semblait vouée à la mélancolie,

Surtout quand vers la Pique elle portait ses pas.

Les gazons dess Schés au souffle des frimas Craquaienl sur son passage : e1 ces unir-, étranges, Plus qu'aux pieux élus les hymnes des archangi s, Procuraienl à son âme on mystique plaisir. Leur froissement \><>\ir elle étail un souvenii . Vous savez : c'est là qu'elle fit sa promesse, que le mylord lui dil ces nuits d'il * Ces mots de volupté que sa faible raison Nous répétai! toujours. E1 puis, de la maison Lorsqu'elle reprenail la route tanl connue, Graveme it, l'épaule demi-nue,

Fixanl sm le terrain son œil humide el noir, ( lomme pour y chercher quelques lignes d'espoir, El de ses longs cheveux, parure de bacchantes, Laissant flotter sans frein les boucles ondoyantes... On eùl ilii la druidesse, au sein de la forêl Allant pour aos aïeux cueillir le gui sacré. Et lorsqu'elle passait h travers le village, Les habitants 'lisaient : » pauvre Irma! quel dommage! El l'un d'eux chaque fois la prenant par la main, Et parlant du retour d'Edward comme prochain, Sous )>■ toit de Raymon ramenait l'insensée. Elle trouvait les fruits de sa vertu.passée : Chacun plaignait, chacun environnait d'é Celle qui secourut longtemps les montagnards. Sollicitude aimable I Aimable i écompense '

Un lundi, la vierge eut un accès de démence. A peine la fauvette aux accents matineux, Sons les ifs que le lierre enlace de ses nœuds, Avait-elle annoncé l'aurore; les collines, Sm- un tond encor noir, de franges purpui

A peine se bordaient ; le berger, les troupeaux,

Et le soc. ci les bœufs, toul était en repos.

La frémissante Irma déserte sa demeure,

Sans qu'on puisse la voir, sans que sa robe effleure

Le chevet de son père. Elle court, elle fuit;

bien, qui l'a vue, heureusement la suit. Elle court vers le lac, el l'animal EL Ainsi qu'un protecteur se tient toujours près d'elle. Bientôt après, L'alarme est donnée, et Raymon l'ait avec ses valets. Ce fut a Castillon Qu'ils trouvèrent l'enfant sur un granit assise. Morne, le front baissé comme un clerc à l'église, Cédant à la fatigue, au froid, à la douleur, El pressant sur son sein le reste de la fleur En souvenir jadis par son Edward lai Dans une longue extase elle semblait plongée; E1 li chien devant elle, avec de faillies cris, Attentif, inquiet, léchait ses pieds meurtris... Spectacle attendrissant ! Oh ! je me le rappelle ; Je crois la voir encor la pâle jouvencelle. Quand on la ramena sur un agreste char, Comme un rayon du ciel nous jeter un regard! !

Ainsi passa l'hiver. Dans tout notre village, Depuis sa catastrophe on l'aimait davantage ; Et les petits garçons, pour présider leurs jeux, L'appelant notre sœur remmenaient avec eux. On savait respecter la timide insen Et la chérir. .Malheur à qui l'eût offensée ! De son cerveau si Dieu retirait la raison, Il avait dans son cœur laissé l'affection : Car, malgré sa folie, elle savait encore

Donner au* indigents que la gêne dévore ; Et tons les indigents étaient ses protecteurs Ainsi passa l'hiver, hiver plein de i igueurs, Oui de deus êtres bons brisait la destinée !

La vie est uni' (leur, elle <•>! \ii>' ranée !

Le malheur, mes enfants, disperse les amis. A cette horrible loi nous sommes tous soumis, Tous, et vous en ferez vin jour l'expérience. Néanmoins, par pitié pour sa grande souffrance, Personne de Ràymon ne déserta le toit.

C'esl que personne aussi, d'être demeuré froid N'aurait pul'accuser : tant de fuis sa richesse A\ait de ses voisins secouru la détresse; Lui-même tant de fois, devinant leurs besoins. Leur ava'd apporté dos sommes sans témoins ! Or, enfants, chaque jour de plus en plus le prouve La bourse est le creuset où l'amitié s'éprouve.

Sitôl que les Muets ;m milieu de nos champs

Ain cèi t ni enfin le retour du printemps,

Raymon 1 1 ses amis pour un pèlerinage

Gagnèrenl d'Aventin le monti s village.

lu pensaient qu'au moment où les airs et les bois. El le sol el les eaux forment leui mille vois A chanter le Seigneur, où chaque créature Et proclame el bénit l'Auteur de la nature, S'ils mêlaienl leur prière à ce concei i pieux, Leur prière plus noble arriverait aux cieux. Raymon étail jaloux de la foi de ses pères; ii vénérail le culte et les divins mystères.

De me ses amis. C'esl chez i s, sur nos monts

Que l'ange catholique a fui les vils démons. Enfants, faites comme eux; laissez les gens du monde Chanter dans un festin lorsque l'orage gronde, Déchirer le missel au gothique fermoir,

- courber leur fronl regarder l'ostensoir; Ils pleureront plus tard, attendez leur vieillesse. On se souvient du ciel aux heures de détresse; Et vous tous, qui passez la soirée en ce lieu, si vous avez souffert, vous devez croire en Dieu.

IN partenl donc ensemble. Ils portent pour offrandes : Du miel dans un panier entouré de guirlandes, Un agneau parmi cenl pour sa blancheur choisi,

Et qui. la Veille eueor. sur le l;;i/. m Ileuri.

Bondissait en bêlanl tout autour 'le s.-i mère : l'n nid de passereaux que dans Superbagnère l'u pâtre 'le Raymon sous des sapins touffus, Était allé ravir aux parents éperdus ;

5, 'lu lait bien frais en un vase île mai le e.

Deux palombes des bois, et deux brins de cet arbn Qu'avanl Pâques le prêtre avec pompe bénit. Dieu préfère les dons que la terre fournit. Au pied du saint autel ils mettent leur richesse, Et l'auguste pontife y célèbj e la messe.

Ensemble à deux genoux ils implorenl le ciel ; Ensemble dans leurs mains il- élèvenl le miel, Et les brins de laurier, et les faibles palombes, Et le lait, et l'agneau. Mystiques hécatombes '. ! ! Jamais noëls plus lianes au trône du Seigneur De ce temple chétif ne montèrent en chœur; Jamais pour se signer, dans la conque d'eurite, Pèlerins plus fervents n'y prirent l'eau bénite: C'étaient de vrais chrétiens.

Après que le curé Aux montagnards eut lu l'Évangile sacré, Raymon, en essuyant quelques furtives larmes, Raymon pria : « mon Dieu, toi qui vois mes alarmes » !>it-il " dont la splendeur fait pâlir les soleils, « Toi tlont le bras est fort, toi que 1rs Unis vermeils, « Et le simoun qui brûle, et l'éclair des orages, .. Et l'espace, et nos pics, et nos gouffres sauvages <• Ont proclamé si grand; toi qu'un frai de poisson, c Une larvé d'ins ;cte a pro< lamé si bon ; e O toi qu'on dit veiller sur toute la nature, « Permettras-tu longtemps les douleurs que j'endure?

« Si j'ai commis un crin i transgressé ta loi,

•• Punis-moi, juste Dieu, mais ne punis que moi. ■ Laisse ma pauvre enfant, au banquel de la vie

« S'asseoir, comme ses sœurs radieuse et ravie ;

« Daigne de sa raison rallumer le flambeau,

« Car sans raison un corps n'est qu'un mouvant tombeau.

« Oh ! rends-moi mon Irma, rends-moi ma chère fille,

« Et les premiers épis tombés sons la faucille,

« Kl les premiers raisins, du pampre détachés,

« Et les premiers boutons au bord du pré fauchés

« Te seront tous les ans apportés en offrande ,

o Peux-tu ne pas vouloir que ton oreille entende,

« Toi qui sais ce que c'est d'être père, ô mon Dieu ?

« Et vous, Aventiii, vous le patron de ce lieu,

» VOUS qui fîtes souvent des miracles insignes,

S Intercédez pour nous si nous en sommes dignes;

« Acceptez ces présents, gages de notre amour ;

« Et, dans le paradis, donnez-nous en retour

« Votre protection. Tâchez qu'à ma v ieillesse

« Dieu rende mon Irma, mon unique tendresse! ! »

Raymon alors au «ici levait ses lu as tremblants, Et de l'hôtel rustique avec ses cheveux hlancs il essuyail la marche ; et sa vive prière,

bi aves amis, le fronl dans la poussière, Doucement répétaient, au milieu de l'encens, Monta jusques au seuil des porches éclatants. Le Seigneur entendil ces cris de la détresse; Et cependant, hélas! l'arrêt de sa sagessg Fut contraire à liaymon. Le Seigneur aima mieux D'un ; nge d'ici-bas l'aire un ange des cieux. L'église d'Aventin fut témoin d'un miracle : Les amis, tout à coup, devant le tabernacle Virent descendre un être au regard doux et pur. Aux grandes ailes d'or, dont la robe d'azur.

Flottant comme la gaze au front îles fiancées,

Étalait de l'iris les franges nuancées.

L'ambre que l'Arabie a formé dans son sein,

La myrrhe du Carmel, l'aubépine, le thym

N'ont pas tous les parfums qu'exhalait sa présence.

Les montagnards émus l'admiraient en silence.

Dieu, pour récompenser tant de dévotion,

Avait permis pour eux cette apparition.

Sous la veste, Raymon sent bondir sa poitrine.

Que va lui révéler celte bouche divine ?

Est-ce de son Irma la délivrance ? Ou bien

Lui va-t-elle annoncer son trépas et le sien ?

Il espère, il frémit. Mais l'envoyé céleste

A lu dans sa pensée. Avec un noble geste,

« Ta fille » lui dit-il « sera sœurd'Uriel !

Puis il reprit son vol en leur montrant le ciel. »

Le vieillard s'arrêta pour sonder sa mémoire. Il me tardait d'ouïr la lin de cette histoire ; Je crois que pour sauver la fille de Raymon, D'une part de mes jours j'eusse fait l'abandon.

« Poète » ajouta-t-il « vous le savez sans doute, A cette époque Oo n'avait aucune route ; Dans la saison des froids, c'était un lieu désert Que les ours et les loups fréquentaient de concert; A peine, quand fleurit la verte saxifrage, Pouvait-on lentement en gagner le rivage ; Et le lac d'Espingo, les Quinze-lacs-glaeés (1) Jamais par l'étranger ne furent visités.

(J) Le lac d'Oo, à quatre ou cinq heures loin et au -dessus de I.uchon, est formé par l'écoulem<>nt des eaux du lac d'Espingo, qui, elles-mêmes, proviennent des Quime-lacs- glacés. Elles y tombent par une merveilleuse cascade de 2(0 mètres de hauteur. L'ensemble du pajsaçe est admirab'e.

Quelque temps avant notre séjour dan3 les Pyrénées, un jeune Anglais et une jeane demoiselle se noyèrent dans le lac de Gaube, qui est à quelque distance du lieu où notre scène se passe. Ce fut le récit de ce triste événement qui nous donna l'idée de ce mudeste poème.

Eh bien ! malgré l'obstacle, Irma, la pauvre folle. Y parvint; mais hélas ! pour ouvrir la corolle Du pavot sépulcral. Ce que l'ange avait dit, Un mois après le vœu, mes enfants s'accomplit.

D'Edward sans cesse Irma revoyait le fantôme.

« Il est là » disait-elle « Edward... Le vois-tu comme

« Il me regarde? Il rit, il m'appelle, il m'attend.-

« Père, vois, c'est Edward, tu sais ? il m'aime tant...

« Lac qui touches les cieux pour abreuver les anges,

« Pur comme un soir d'avril au pays des oranges,

« Dis, ô lac, dis-le moi : qui t'a mis en ce lieu

« Pour perdre Edward? O lac, quand le souffle de Dieu

« Tenait en fusion tout notre globe informe,

« Est-ce l'Esprit du mal qui, dans sa chute énorme

« En l'effleurant de l'ongle, y creusa tes sillons?...

« Père, vois, c'est Edward qui me fait signe, allons...

« Est-ce pour t'embellir qu'une fée enfantine

« A semé sur tes bords la noire tourmaline ?...

« Il doit être bien fier, père, ce lac, là-haut,

« Lorsque l'aigle royal va boire dans son eau...

« O père, Edward m'invite... Aimable fiancée,

« Marchez, voici l'autel, la couronne est tressée...

« Au lac, montons au lac... »

Et ces phrases sans suite Avaient fait redouter quelque nouvelle fuite. On guettait l'insensée, on ne la quittait pas. Vaine sollicitude attachée à ses pas !

Devant Dieu sa souffrance à la lin trouva grâce : Le Dieu juste, parla, les anges firent place. Une nuit... nuit fatale, épouvantable nuit ! ! Le chien du vieux Raymon hurla dans son réduit,

Et lit entendre au loin des aboîments funèbres; Sur le toit paternel, un oiseau des ténèbres S'abattit en chantant avec îles chants plaintifs ; La brise des forêts en passant sur les ils Gémit ; et tout à coup sortant d'un affreux rêve Où semblait apparaître un noyé sur la grève, L'infortuné Raymon éprouva dans le cœur Un serrement aigu, présage d'un malheur. Oui, ce fut. un malheur irréparable, immense. Écoutez, écoute/.

Irma, dans sa démence, A la laveur de l'ombre, à travers le vallon, Une seconde fois avait fui de Luchon.

i lr, courant sans relâche et sans reprendre haleine, Pareille à ces wyllis qu'un tourbillon entraine, Avant qu'à l'Orient l'aurore a'eût paru, Les pieds tout déchirés par le sentier ardu, Elle eut atteint le lac : « Edward ! » L'écho sonore Répéta seul : « Edward. — Edward, je t'aime encore. — Encore » dit l'écho. — « Me voici... ton Irma. » Et, croyant dans le lac voir celui qu'elle aima, Elle avance, elle glisse, elle enfonce dans l'onde En lui tondant les mains.... Drame affreux!... L'eau profonde Sur elle sans pitié se referme; l'azur Un seul instant trouble redevient calme et pur. Tout était dit. Silence, obscurité, mystère,

De leur triple linceul recouvrirent la terre

Pauvre vierge des champs, ce fut là ton destin ! ! !

Et quand le vieux Raymon arriva, le matin, Pour chercher son Irma , quand il vit sur la rive

Comme un cygne endormi sous son aile chétive,

Flotter un corps; quand lui, lui son père, eut dressé Ce corps tout ruisselant, inanimé, glacé; Quand il eut reconnu dans la main entr'ouverte Cette fleur par Edward au dernier jour offerte ; Et, séparant enfin les tresses de cheveux Qui cachaient le visage à ses avides yeux , Quand il eut appuyé sur cette lèvre pâle Une lèvre tremblante... ô surprise fatale ! Comprenez-vous, enfants, quel fut son désespoir? Qml autre événement mieux fait pour émouvoir? Qui pourrait l'exprimer?

« Fille de mon vieil âge »

S'écria-t-il « Irma, toi, l'honneur du village, « La rose des forêts, le rayon de mes jours, « Tu n'es donc plus, Irma!... De toutes nos amours « 11 ne me reste plus pas même ton sourire, « Pas même ton regard, pas même ton délire ! « Folle, c'était beaucoup ; morte, c'est trop, grand Dieu ! « Quel monstre, quel démon t'a conduite en ce lieu ? « Cet Edward de malheur, est-ce lui? dis, ma fille, « Réponds : vois à mes cils cette larme qui brille, « Pitié pour ton vieux père, Irma, réveille-toi... « Lâche ta proie, ô mort!... Christ, ô Christ, donne-moi, « Rends-moi ma fille, ou bien que je meure avec elle... •• Aveugle que je suis : la tombe est éternelle, « Quand la tombe est ouverte... Allons ! allons ! Bruno, « Assez de cris ; partons, quittons ce lac d'Oo. .< Puisse un volcan de feu jaillir de nos montagnes « Et le dessécher! Viens, aux anciennes compagnes

0 De notre Irma chérie allons dire, ce soir,

« De couper leurs cheveux, de mettre un voile noir, « D'allumer sur l'autel Le cierge Funéraire,

« De pleurer comme nous, car Raymon n'est plus père !

Et Raymon et Bruno, sur doux branches de houx Rapportèrent le corps, fardeau pénible et doux, Jusqu'au prochain village.

Oh ! je crois encore être Au joui- où retentit le triste chant du prêtre. Ce jour-là le travail aux prés fut suspendu. Pour suivre le convoi chacun s'était rendu ; Chacun versa des pleurs et des pleurs bien sincères ; Après elle on eût dit tout un peuple de frères ; Des lys et des lilas entouraient son cercueil ;

1 >es \ ierges la portaient en longs habits de deuil ; Les pauvres éplorés l'appelaient leur bon ange : Ce n'étaient que douleur, larmes, regrets, louange. L'amour l'accompagnait jusqu'au champ du repos...

Maintenant, ô poète, an milieu des tombeaux lu unique cyprès vous indique sa place. L'orage, de ses pas a balayé la trace; Mais Ludion garde encor son pieux souvenir. » (1)

A peine le vieillard venait-il de finir,

Que la foudie gronda dans l'éclatante nue :

(I On a reproché à l'auteur, dans les critiques de la première édition, d'avoir fait Raymon trop savant. Nom lirions d'observer que Itaymon r. été en contact intimi' avec sa fille Irma, qui avait de l'éducation, h la différence de JEAKHE, de George Sand

Le i ni semblail se joindre à l'assemblée émue. De l'âtre négligé les feux étaient éteints, Les verres devant nous étaienl encore pleins, Tant on avait suivi cette touchante histoire. a EtBruno?» dis-je.

— « Ami, Bruno mourut sans gloire. Lui, l'habile chasseur, suspendit son fusil. Nul ne le vit depuis affronter le péril ; Et l'ourse impunément put déserter son antre. Le chagrin qui, pareil à la flèche aigué, entre, Le chagi in le tua. De la mort de sa sœur, Sans eesse en soupirant il se disait l'auteur. Il traîna quelques mois dans la monotonie, Puis... à celle d'Irma sa tombe est réunie.

— Et Raymon ?

— Accablé de peine et de malheurs, Raymon pria le ciel de linir ses douleurs ; Mais le Très-haut voulut prolonger sa souffrance. Raymon alors, du val devint la Providence ; H donna tous ses biens : les pauvres, grâce à lui. Virent un peu d'aisance égayer leur réduit. Raymon a bien gémi, bien souffert sur la terre, 0 poète, Raymon dans sa longue carrière A versé bien des pleurs; Raymon a bien souvent Appelé le tardif et désiré moment Ou l'ange de la mort, qui sans doute l'oublie, D'un coup d'aile éteindra la flamme de sa vie... Oui. mes enfants, Raymon ne forme plus qu'un vœu C'est dire a ce inonde un éternel adieu.

C'est d'offrir au Seigneur ses longues pénitences

En expiation de toutes ses offenses ;

C'est de rejoindre Irma, sa bonne et douce Irma,

De lavoir, de l'aimer de même qu'il l'aima

Sur cette terre... Irma, tu me vois, tu m'écoutes,

N'est-ce pas'.' Tu m'attends sous les célestes voûtes,

0 mon Irma chérie, ù vierge des vallons? »

Et comme le prophète au chef ceint de rayons, Le vieillard se dressa. Des larmes abondantes Roulèrent sur son sein ; et, de ses mains tremblantes Cherchant dans l'angle obscur son bâton pour sortir. Sur l'auditoire entier qu'il venait d'attendrir. Pleine de gratitude, il promena la vue. Puis, à moi dont la vie était toute connue : « Étranger » me dit-il « toi que l'adversité, Malgré ton front sans ride, a déjà tourmenté, Toi qui connais, qui sens les douleurs de famille. Pardonne mes sanglots : Irma,

c'était ma lillc ! !

-Luhori, 12 septembre 1 856

LES PALLADIENNES

PREMIERE EDITION Â Tonlons , merdes artistes, du 12 .

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