UN' VOL
Tout près stationnait, morne et silencieux, L’attelage poudreux d’un laitier.
L’haridelle
Qui traînait les bidons, patiente et fidèle,
En dépit de la bise et des cris du passant,
Attendait, sans broncher, son conducteur absent,
Sans doute oubliant 1 heure au fond d’une buvette. Dans la placidité d’une douleur muette,
L’animal, tête basse, avait l’air de songer,
Faisant peut-être un rêve où n’aurait pu plonger L’instinct du maître moins clairvoyant et moins sage. Par moments le cheval relevait son visage,
Où pour moi se lisait quelque chose d’humain,
Vers celui qui chantait, une écuelle à la main;
Comme s’il eût compris que des liens intimes Devaient les rapprocher, eux les sombres victimes De l’âge, du travail et de l’infirmité,
Et comme s’il eût plaint l’homme déshérité Devant lequel, hélas ! le passant égoïste Se détournait.
Toujours l’aveugle, seul et triste, A la bise jetait sa dolente chanson,
Toujours l’arbre laissait ses feuilles à foison Choir à ses pieds, avec un sinistre murmure.
AU FIL DES HEURES
Soudain une fillette à la pimpante allure Passa près du vieillard, distraite lui jeta Un rapide coup d’œil, brusquement s’arrêta,
Mit la main au sachet suspendu sur sa mante... Mais un geste, accusant une fureur charmante. M’annonça que l’enfant maudissait le hasard Qui vous fait oublier votre bourse au départ.
Cependant du laitier l’enfant voit la charrette Et promène autour d’elle un œil qui s’inquiète.
Pour voir si des malins ne l’observeront point,
Et, le temps de le dire, elle enlève du poing De l’aveugle surpris et pestant sa sébile,
Monte dans la voiture, et, d’une main fébrile Saisit un des bidons, le couche sur le flanc,
En fait presque aussitôt couler un filet blanc, Redescend et remet au vieux l’écuelle pleine De lait encore chaud, puis, sans reprendre haleine, A toutes jambes fuit, délirante, à tâtons,
Egarée à travers la foule des piétons,
Furtive, et retournant à chaque instant la tête.
Et j’ai trouvé le vol aussi plaisant qu’honnête.