UN VOL
bept heures du matin, au début de l’automne.
Le soleil se levait dans un ciel qui moutonne,
Et la brume noyait à demi ses rayons.
L air piquait, et le vent roulait en tourbillons Les feuilles de l’érable aux branches presque nues Sur les trottoirs boueux, le long des avenues....
Matineux et bavards comme les passereaux Qui viennent pépier, dès l’aube, à nos carreaux,
Les laitiers commençaient à servir leurs pratiques. Les buvettes s’ouvraient; les garçons de boutiques, Craignant d’être en retard, trottinaient lestement. Mille bruits s’éveillaient, et le sourd roulement Des fardiers annonçait bruyamment que la ville
AU FIL DES HEURES
Avait déjà repris son mouvement fébrile.
La foule s'animait comme une onde qui bout.
Et moi, que le soleil trouve toujours debout, J’écoutais la rumeur, incessament accrue,
Qui dans l’air glacial s’élevait de la rue,
Je regardais, ayant entr’ouvert mes volets,
Où dansaient vaguement quelques rayons follets,
Les feuilles tournoyer à flots devant les portes;
Et je les comparais aux illusions mortes
Qui, gardant de l’espoir comme un reflet moqueur
Tourbillonnent encor sur les chemins du cœur.
Tout à coup, à travers le grand bruit monotone De la ville, un refrain de romance bretonne,
Dit sur un ton vibrant d’inénarrable émoi,
Sur les ailes du vent arriva jusqu’à moi.
Comme l’écho perdu d’une douleur immense.
Je me penchai pour voir d’où venait la romance.
Presque en face, debout sur le trottoir glacé, Un pauvre mendiant aveugle, tout cassé, Vers les passants tendait vainement sa sébile D’un bras peut-être aussi timide que débile, La bouche épanouie et souriant aux cieux.