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CHAPITRE PREMIER

A neuf heures, au premier coup de sonnette, Joséphine, la femme de chambre, alla ouvrir avec un air de joie, qu'expliquaient deux considérations : la première, c'est que l'heure était passée où les créanciers venaient carillonner, et que c'était là un honnête coup de sonnette qu'on pouvait entendre sans frémir, prélude d'autres coups de sonnette nombreux qui allaient suivre également rassurants, rassérénants, car ce soir-là M'"*" la comtesse donnait une petite soirée : du thé, des gâteaux, des fruitsglacéset bien d'autres agréables futilités; la seconde de ces considérations, c'était que le premier visiteur ne pouvait être que

cet agréable M. Grenadet de la Picolière avec qui il y avait toujours une menue caresse à- espérer.

Joséphine se précipita et ce fut bien M. Grenadet de la Picolière qui entra, Fair assez victorieux, prit le menton de Joséphine, et se laissa introduire dans un petit salon dernière mode anglaise-inconfortable, où délesté de ses attributs de sortie, chapeau, canne et pardessus, il put se livrer seul à son habitude favorite, inhérente et machinale, de se frotter les mains d'un air méditatif en ne pensant à rien, soulevé très légèrement sur ses talons comme s'il allait partir, en cadence, rotativement, et se mettre à tourner autour d'une idée, ballerine légère et gracieuse.

Mais la porte se rouvrit presque instantanément après la joie d'un deuxième carillon tranquille, pour laisser entrer M . Bubbcox qui était cher au cœur de M. Grenadet. Bubbcox et Grenadet se quittaient le jour, forcément, pour battre Paris, pour planter leur drapeau à différents carrefours

d'affaires ; ils se retrouvaient le soir, et toujours avec un plaisir renouvelé, dans les salons très différents, où ils arrivaient presque toujours à cinq minutes d'intervalle. Deux cris d'alarme de sentinelle, un coup de poing donné et un coup de poing rendu, un effort pour s'élancer d'un bond vers le ciel, l'action de la pesanteur qui ramène à terre les Icares timides , l'éclair et le tonnerre, la perte et le gain, le bonheur et le malheur, la nuit et le jour ne se suivaient pas avec plus de régularité mathématique que Grenadet et Bubbcox. Leur conversation, à vrai dire, n'était jamais interrompue ; se quittant à quatre heures du matin, ils eussent pu la reprendre le lendemain au soir, en se retrouvant. Toutefois, ils préludaient toujours, en vertu d'une habitude ou peut-être d'une convention, par s'étonner régulièrement de retomber en face l'un de l'autre, ce que traduisit Grenadet en jetant à Bubbcox un : « Gros farceur, c'est encore toi ? — C'est encore moi, vieux fil d'archal », plaisanterie qui leur était

familière, parce que le gros farceur était grand, maigre, et que le fil d'archal, assez petit, bedonnait dans une bonne moyenne.

— On n*a pas encore vu la belle comtesse, Grenadet?

— Non,Bubbcox.

— Nous allons voir le duc, ce soir?

— Apparemment, je Tai rencontré aujourd'hui, assez soucieux, assez préoccupé.

— Les bicyclettes?

— Sans doute.

— Ça ne va pas?

— Ça ne va pas.

— Il paraît que c'est ingénieux.

— Il paraît.

— Tu n'a pas l'air bien sûr.

— Je n'en sais rien.

La porte se rouvrit, une fusée de rire éclata dans l'antichambre.

— Qu'est-ce qu'il y a? dit Bubbcox.

— Oh! rien, dit Grenadet.

En effet, ce rire perlé et contenu n'était autre qu'une sorte de trille, qu'une vocalise naturelle, tout aimable et sonore, dont M'"'' Emilia Drone annonçait son entrée ; suivie d'un petit homme chauve, continué d'un gentleman maigre, terminé par un grave personnage chauve et maigre avec une indéfinissable rosette à la boutonnière, — elle navigua toute riante jusqu'à la main tendue de Bubbcox, vers celle épanouie de Grenadet et s'assit, et sourit. M. Grenadet s'informant des nouvelles de sa santé, elle répondit par un nouvel échantillon de ce rire frais et jeune qui faisait d'ailleurs à peu près tout le fond de sa conversation. Lors par une porte latérale entra haute et majestueuse, décolletée et décorée d'un ordre que quelque part, dans des Bavières ou des Autriches, on accorde aux dames de haut rang, la comtesse de Fuegos, maîtresse de céans, c'est-à-dire d'un appartement assez petit et assez pauvrement

décoré, sis rue Cardinet. On éteignait le gaz à onze heures, messieurs les locataires étaient priés par pancarte de ne pas taire leur nom au concierge, passé cet autoritaire couvre-feu. L'escalier étroit était dénué de tout tapis, mais la maison était à deux pas, d'un côté, du beau quartier Malesherbes, de l'autre, du quartier de TEtoile où la comtesse avait ses fréquentations.

Des gens d'exacte noblesse comme elle recevaient et lui rendaient ses visites.

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