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CHAPITRE II

Le petit salon blanc et or : aux murs un tambour de basque orné de rubans noirs et or, une guitare aux cordes cassées , entourée d'un ruban de crêpe, des photographies simplement encadrées d'un filet d'or exposaient le faste de pierre de vieilles résidences royales; et un portrait mal peint d'une brosse rugueuse, mais vivace, mais violent, projetait la face aux tons d'aubergine, au nez bourbonien encore, déformé pourtant par

Tâge et le tabac, de la vieille reine Dolorès. La bouche y disait la volonté impérieuse et sensuelle qui dépeuplait pour les nuits de l'immense alcôve royale, les états-majors, les troupes de chanteurs, les corps de garde, et les cuisines; la face carrée, à trois plis épais, creusés dans la joue énorme et charnue de la vieille idole, se perçait de deux yeux durs, rauques pour ainsi dire. Il y avait de Tinsatiété, de la mobilité cruelle, de Tappel d'amour qui était de l'hallali de chasse enragée, de bonds de bacchantes à la poursuite d'un mâle qu'on s'arrêtera de déchirer pour un peu le caresser; les yeux éclairaient à nouveau le caractère sauvage de la bouche, outil d'un baiser-morsure, devenu un baiser-ventouse. Et qu'était cette effigie d'il y avait dix ans, emportée du Beïra, en hâte, dans une fuite grandiose, favorisée par les rebelles, aux saluts du canon aux gares, compagnies en armes (chargées) pour rendre les honneurs, auprès de l'effigie réelle! La comtesse Rita de Fuegos se rappelait cçtte çxode parmi ses plus heu-

reux souvenirs. Ce jour-là avait éclaté tout Famour des Beïriens pour leur souveraine. Ils l'avaient aimée individuellement, ils Tadoraient tous à cette heure-là. Son départ était salué de la joie d'un peuple, de l'ivresse d'un peuple, qui maintenant maître de lui, de ses destinées, au moins le croyait-il, décidé à être gouverné par des hommes, saluait le merveilleux phénomène passionnel qui l'avait si longtemps, les soirs de trône de tout un règne, avili ; dans l'immense sentiment de joie qui soulevait ces poitrines hâlées et nues, ces faces basanées qui semblaient noires sous l'éclat rouge et jaune d'or des madras, éclatait sourdement, se manifestait nettement, sans qu'aucun des morceaux de cette foule s'en rendît compte, ce sentiment impérieux, que la femme qui s'en allait n'était plus une reine, mais une femme, et qu'il était heureux, qu'elle allât finir sa vie sur un autre sol. Le peuple avait eu peur instinctivement de la vieillesse de sa souveraine, de sa course quinquagénaire

parmi les fortes fleurs des sueurs amoureuses. Il y avait dans ce sentiment populaire, comme la joie d'une famille dont sort une femme contaminée, à laquelle on doit encore des égards extérieurs, mais qu'on est heureux de voir aller terminer ailleurs une carrière aventureuse. Et de fait si les jeunes filles (c'était un des plus charmants souvenirs de la comtesse Rita de Fuegos) qui, à Savedra, étaient venues vers le train de déchéance, apportant à la reine des pannerées de lilas blancs, avaient pu voir par avance la face terreuse de la vieille qui maintenant pourrissait, toujours amoureuse, dans un château au milieu de la forêt, elles eussent reculé d'horreur avec leurs innocentes guirlandes. La bouche dans ce masque-là s'était comme cassée et la mâchoire inférieure pendait un peu tordue vers la droite parmi les plis, maintenant squameux, du masque. Un des yeux était resté vif, dur, rauque, petit œil de sanglier forcé, qui va foncer, et l'autre, d'une taie blanche qui le couvrait comme une vi-

tre de mauvais lieu, semblait attendre.

Mais Rita de Fuegos n'avait pas vu non plus cette face lugubre de désir, cet œil couleur de cendre, à côté de cet œil couleur de braise ardente.

Elle se rappelait, en dernier souvenir, la souveraine, encore belle (à la façon il est vrai d'un cabotin rasé, qui serait bâtard d'une haute race, et de grands bandeaux de cheveux encore noirs et lustrés couvraient les oreilles et s'y bosselaient), montant en costume beige de voyage, coiffée d'un petit feutre gris, un sac de maroquin à la main, les marches du wagon de luxe qui l'emmenait vers le château dans la forêt. Aussi, en entrant, elle s'inclina d'abord très légèrement devant le portrait de cette femme qu'elle aimait, parce qu'elle avait été bonne pour son enfance, qu'elle lui avait paru belle dans le faste des catholiques cérémonies, qu'elle avait été reine, qu'elle était déchue et aussi parce qu'elle avait été la maîtresse ardente de son mari, le comte de Fuegos, aujourd'hui croulé quelque part, dans

la boue, aux dernières nouvelles, faux mari de riches cocotes américaines, dans les Kursaals, près des roulettes.

Mais déjà tout le monde s'était pré cipité vers ses mains tendues et les visiteurs se pressaient : André Brel, homme de science, de littérature, de goût, d'aventure, le romancier Severiano qui tant bien que mal faisait revivre en des chroniques contées les mousquetades picaresques du Beïra ; Paul Flassans, occultiste hardi, Imaginatif, qui créait une religion par jour, le matin avant déjeuner, et un roman l'après-midi, qu'il resserrait en une nouvelle après le thé du soir; M. Jorici, un médecin ayant quelques rentes, dont les soins méprisés de la bonne bourgeoisie payante, étaient respectueusement mis au service de la noblesse obérée, espoir d'un titre à payer d'un anneau nuptial en plus du don peu appréciable de sa personne ; Matteo de Carulanco, frère d'un peintre connu, chez qui toutes les facultés d'art de l'aîné s'étaient rapetissées, au point qu'au lieu de peindre

des femmes, il se bornait à leur tortiller, avec des doigts de femme, des chapeaux, et à les peigner avec du recueillement et de louches extases, escroc d'ailleurs, détrousseur de boudoirs et de couloirs ; le capitaine Génie plein de croix sur la poitrine et de boutons sur la figure, M'"*" Labarbe qu'un violoniste célèbre avait épousée malgré... malgré... et avait abandonnée le lendemain des épousailles fuyant devant quelque mirifique vision, à ce point impressionné que depuis vingt ans, l'Europe ne l'avait point revu ; coquetante et caquetante, un peu branlante et béquillante, cheveux très blonds, bouche souriante où un râtelier flamboyait, les seins nus sous de la dentelle, des perles juvéniles énormes à ses oreilles, la vieille comtesse de Sannazar, toujours bien intentionnée, toujours accorte et galante, aimant partager des fruits avec de jeunes hommes ; née jadis miss Donaldson, ambitieuse qu'un nouveau mariage lui conférât un titre un peu plus coté que le sien ' princesse eût été

parfait. Etant Donaldson, elle avait pour Rita de Fuegos un particulier respect, Taidaitdans les pertuis étroits de la vie, parait pingrement aux notes les plus pressantes, à la condition que Rita lui trouvât, lui découvrit, lui présentât un homme, beau, jeune, riche, savant, chef militaire, ou plutôt deux de ces phénix, l'un pour l'aimer, l'autre pour l'épouser.

Et qu'eût fait la pauvre Rita ? ses châteaux en Espagne, même, étant séquestrés dans le Beïra ? Que n'avaitelle tenté pour échapper à cette vie, à ce parangonnage de rastaquouères !

Mais quoi ! lancer des petits restaurants, conduire des amies dans les grands magasins, favoriser d'une clientèle presque nobiliaire de louches marchands de meubles ou de bijoux, ce n'est pas le Pérou; on le sent d'autant mieux quand on descend exactement des conquistadors ; et Rita, savante en stratagèmes quand il s'agissait de publicité, était désarmée, mangeait tout son argent devant un personnage multiple qui, beau, vieux, laid, édenté.

jeune, décoré, lui en imposait toujours et la roulait dans une extase continue : l'Inventeur.

Rita en était là du monde moderne; elle le comprenait avec une logique rigoureuse : le monde ancien était fini ; les locomotives emportaient les rois, les petites rotatives de l'imprimerie emportaient les religions, le gnome remontait du fond de la terre des pépites plein les mains, et disait aux descendants de Roland : « Je t'achète ta fille; fais attention, j'ai pour un prix modéré un descendant des preux de Napoléon, qui vaut bien Charlemagne, et qui est comme moi un parvenu. » Pizarre, actuellement, avant de partir en conquête, eût traité avec la Belle Jardinière pour fonder sur tous les points d'un continent nouveau des succursales militairement imposées.

Orélie-Antoine d'Araucanie vendait sa grande croix, presque aussi bien qu'Isabelle la Catholique ; un ruisseau large comme une herbe sépare le sérieux du comte romain et du duc à la Naundorflf. Le vieux monde est pourriture et

petit commerce. Alors que reste-t-il?

La science, la science foudroyante, celle qui crée le canon, l'explosif, l'automobile, le rhum de vieux chiffons, le moka de poussière des routes aromatisée, le feutre neuf par la refonte des vieilles semelles que perdent en leur périple les chemineaux, le crédit qui fonde des mines où n'en place point la nature, etc. Mais surtout Rita croyait à l'avenir de la triomphale Machine.

Le monde devait se composer de trois classes : les inventeurs, les courtiers, les acheteurs. Incapable d'invention, Rita se plaçait en imagination parmi les plus affinés courtiers ; et pour acheter quelque part un bout de domaine où elle pût vieillir tranquillement, elle tentait tous les Charybdes et tous les Scyllas du courtage et de l'invention ; elle cherchait le héros industriel parmi les stygiennes ténèbres de la mine et de l'usine. Elle voulait être la Béatrice du nouveau Dante, la courtière du nouveau savant ; elle s'inclinait en esprit, en espérance, devant le dompteur de secrets, et

comme elle était alliée à des grands d'Espagne qui avaient le droit de rester couverts devant le roi, il lui arrivait souvent de tomber devant l'inventeur, avec son chapeau encore sur la tête.

— Qu'il est drôle ce monsieur Brel, flûte la voix rieuse, en trille de rire.

— Emilia, qu'est-ce que tu as, dit Rita en se précipitant au secours du décorum de son salon... Il en était grand temps ; mais effort inutile, car à ce moment la porte laissait passer un géant qui préluda par un « Mesdames, Messieurs, je viensvous apporter des nouvelles du pétomane », qui rafraîchit toute l'assistance, comme mille éventails aussitôt dressés devant les faces confuses des femmes ; la figure de Rita s'empourpra de colère, mais alors Grenadet de la Picolière, homme de jugement, de critique, de certitude, se jeta sur l'arrivant, tel Murât, soutenu par Bubbcox, tel le solide Davout, en s'écriant : « Toujours original notre grand baron », et .Bubbcox répéta :

«Toujours original, toujoursoriginal», en finissant ce toujours original comme

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un murmure, comme un doux murmure qui permit aux éventails de se replier, et aux faces encore un peu écarlates des dames, de reprendre la plus animée des conversations. On passait beaucoup de choses au baron Teillac, parce que c'était au fond un brave homme, totalement braque, et la comtesse de Fuegos tout en le craignant comme un incendie, à cause de sa langue intempérante, le vénérait parce qu il était un tout petit peu inventeur.

Toutefois, elle se pencha vers une petite femme brune qui venait d'entrer comme en glissant, venant évidemment du fond de l'appartement et vite : « Caria, ils sont arrivés? »

— Oui, Rita.

Alors joyeuse, redressant tout son grand corps, et frappant des mains, Rita s'écria : « Mesdames, vous allez voir des danses de mon pays. Voici Garroto, Concha et Maria Guttierez; faites' place, vite, vite, qu'on danse, qu'on danse », et esquissant d'un coup de doigt, d'un déhanchement de sa

haute taille deux mesures d'un pas, elle poussait ses invités, les exhortait à se reculer dans le recoin de la pièce pour laisser la place libre à son petit corps de ballet.

Lourdement comme un peu ivre ou bien fatiguée du travail de la terre, la paysanne en casaque rose, en courte jupe rouge, s'étire, ondule, brusquement ploie son buste, se redresse et sourit. La peine du jour, le travail, le vestige quotidien du péché originel est purgé; elle appelle le baiser de sa tête inclinée, de ses yeux clos, d'un doigt sur ses lèvres, appuyé sur ses lèvres, qui les montre, qui ne recommande pas lesilence, qui souligne combien les deux lèvres sont fraîches et généreuses de sang ; et l'amant est là tout près, d'un geste gauche, fat et triomphant, étendant les bras comme pour capter un papillon. La danseuse sent frissonner l'ombre, à ses pieds, dans le solaire paysage qu'elle vient d'évoquer avec le brillant de ses yeux. Est-ce l'attendu, est-ce un gêneur, est-ce un inconnu, est-ce

rhomme cher à son cœur? elle ne sait, voudrait deviner, hésite ; elle re-

prend son air terne et las et s'incline vers la terre comme pour enlever machinalement quelques mauvaises herbes. L'homme se refroidit, se rejette en arrière, et termine par une joyeuse pirouette ; pourtant à demi tourné, il attend ; à la coquetterie, il riposte par des galéjades, il se trémousse, il va quitter la place. Alors la danseuse se retourne pour ne point

laisser partir le passant. Voici grossièrement l'Amour et Psyché.

Cest bien le passant, pareil aux autres, il n'a sur eux qu'une supériorité, il est là, les autres sont ailleurs, il est comme tous ceux que la femme attend vaguement dans le demi-sommeil de son désir, pailleté, étincelant, paré, bien fait, éloquent, enthousiaste de la beauté. Mais ne va-t il point s'envoler? ah ! s'il part, ce sera tout à fait vraiment un passant de la vie ordinaire, tenté par la fleur qui s'off"re, faisant le geste delà cueillir, et puiss'échappant par devoir, pour aff"aire, à la ville, au magasin. Il serait bon qu'il sentît ce que peut un bel œil sur un cœur qui s'enfuit, et parce qu'il détourne encore la tète, on peut le lui montrer. Les poings sur la hanche indiquent qu'il aura à qui parler, mais aussi ils lui signalent, rejetant un peu le corps en arrière, la ligne amoureuse des seins, et combien peut haleter cette gorge si elle trouve son étau naturel : deux bras d'homme. Il revient, il s'approche, il courtise, il courtisanise, oh! les beaux

yeux caressants qui s'inclinent. On est fière, on part de deux pas rapides. Et, comment ne pas faire admirer une leste tournure, et le départ cursif de deux petits pieds faits pour monter en carrosse ; et l'homme fait la roue de toutes ses séductions, il développe, il promet, il tend le jarret, il se pavane, Ah! comme les autres, le fat a besoin d'une leçon, et comme il s'approche, on lui adresse les gentils gestes de menaces effarouchés. 11 en a vu bien d'autres, il jette son bras autour de la taille de la danseuse qui se dégage indignée et les pieds qui piaffent, et le corps qui se refuse, et la tète qui, violemment, s'agite, lui disent très nettement : « Monsieur l'Inconnu, passez votre chemin. » Blessé, froissé dans sa dignité, le beau danseur va s'en aller; cela ne fait point le compte, on a du sang de Morisque dans les veines, on le lui indique par un souple développement onduleux du torse. La vieille danse antique qui mime, en ricanant, le baiser, l'appelle, mais si vite, que lorsqu'il s'approche,

il ne retrouve plus qu'une aimée innocente jasant, cueillant des fleurs, ouvrant et fermant l'éventail, et son regard ardent se heurte à des haies serrées, tapissées de fleurs bleues qui sont les yeux de la danseuse ; mais la fête ne serait point complète, l'amour ne se déciderait pas, si l'orgueil, facteur du monde, n'entrait en scène.

Voici en face de la danseuse, une femme, une indiscrète femme toute semblable à elle, qui vient tenter le danseur. Alors autour de lui se jouent les doubles coquetteries, les doubles œillades, les pas langoureux coupés de gestes de colère, et lui, faraud, regarde, écoute, observe, choisit, ou plutôt ne choisit pas et les jette toutes deux sur son cœur, pour un instant, heureux de son triomphe momentané, jusqu'à ce que la dernière venue se dégage et s'éloigne en révérences ironiques, laissant la première jeter au cou du beau passant un bras vainqueur.

Rita regardait parmi son salon les faces ; il en était de rouges et de blafardes, de congestionnées et d'ennuyées.

Le baron Teillac roulait de gros yeux en boules de loto, vermillon, dans d'éclatants favoris de neige ; il semblait souffrir de ne point pouvoir laisser éclater la bonde à toutes les gauloiseries qui gonflaient le gros ventre qui, sans doute, lui servait à penser.

La petite dame aux rires semblait avoir considéré la danse comme un prélude un peu long; à ses yeux tout cela pouvait sembler des horsd'œuvre ; les robustes cavaliers de l'armée, les habits rouges des chasses sans doute passaient au grand galop sur toutes ces jolies bagatelles, petits châteaux perdus dans le fond des forêts, petits pavillons oubliés dans les parcs, où l'amour jase à côté de la source, petits kiosques déserts du xvnf siècle, menus comme une collation, étroits comme un colombier, blancs et discrets et contournés, offrant sur des

plateaux de nacre et de laque que soutiennent des satyres d'argent, un ambigu de deux couverts; même toute rouge, toute déployée et claquante aux portes de soleil d'un cabaret des pays de vin, de danses et de muscat, à quoi bon cette tente légère de l'attente. Ah! qu'était tout cela, et quels inutiles embarras ; quel prétentieux langage avait donc parlé l'amour dans tous les mondes jusqu'aux mondaines simplifications, et que signifiait toute cette gracieuse fantaisie autour d'une chose, après tout si simple, si quotidienne, si n'importe quoi, si passagère, si renouvelée, et qu'on trouve partout, toute faite et à bonne mesure. Rita vit ensuite les yeux énormément dilatés de M. André Brel.

Accoudé sur ses genoux, le buste en avant, semblant évoquer des halos de lumière autour des danseurs, de ses grands yeux bleus large ouverts, à la pupille dilatée et traversée de rais clairs, comme une feuillée dont les rameaux seraient d'azur, les rougeurs de fatigue de sa face tranchant sur une

pâleur affinée, telle celle dont Velasquez a oint ses rois maigres élégants et las, montrant sans le vouloir une assez belle main, Brel semblait à mille lieues, ou au moins en plein Beïra ; il avait Tair extatique, tendre, amusé : si tout le haut de la face dénotait une extase irréfléchie, la bouche avait l'air de se murmurer des réticences, la bouche s'amusait pour son compte, en brefs petits soubresauts. En effet, Brel avant de s'emballer tout à fait, au son aigre des deux mandolines qui accompagnaient cette danse, avait feuilleté, d'un regard intérieur son érudition. Il éprouvait une joie documentée. Il aimait à croire retrouver dans cette danse des atavismes.

Quelle erreur et combien l'ancestral prie-Dieu des mères et des grand'mères, avait plus influé sur sa configuration cérébrale, que les possibilités d'atavismes lointains du temps de vieilles conquêtes, qui l'eussent apparenté à la race de son hôtesse de ce soir et des gentilles marionnettes dont elle le récréait. N'importe, par contraste, Brel,

homme de laboratoire, s'intéressait profondément et comme il n'avait pas peur d'être dupe, n'ayant ni intérêts, ni lien de cœur dans la maison, il se livrait à son petit plaisir auditif et visuel. Brel sentit à ce moment comme une lointaine et délicate caresse lui passer sur les yeux, comme un mouchoir de dentelle écarter de ses cils des gouttelettes de sueur; ses pupilles reprirent leur dimension normale, mais malgré lui, mais sans qu'il le sût, comme un rêveur se réveille, comme Hassan rassuré sur son identité regarde Zobéide, comme un enfant qui s'est rêvé géant, s'arrête à rire devant un jouet heureux ; et avec un beau sourire de calme, il fixa ses yeux désormais normaux sur Rita qui venait de le réveiller d'un trait doux de ses larges yeux bleus et pensifs. Alors, sa rêverie, car la musique et la danse recommençaient, reprit et suivit instinctivement le cours des idées de Rita.

Ah ! c'était le cours du petit fleuve troublé par des ondées dont il ne connaît pas la cause et qui voudrait se cal-

mer dans la calanque bleue, s'arrêter, attendre pour entendre pépier toutes les bergeronnettes près de tous les myosotis. C'est là que les roseaux chuchotent des paroles calmantes parce qu'elles sont vagues, des liniments de murmures. C'est là que le plus humble fait sa provision de simples guérisseurs des âmes simples, et la durée s'y fait plus brève d'un grand sommeil des choses. Ah ! le pauvre ruisselet grossi par les giboulées, par les soudaines fontes de neige des désirs, le ruisselet grossi sans cesse, sans raison, brusquement gonflé, jeté en largeur sur la plaine plate, comme un cœur qui déborde, comme un cœur qui éclate, grenade trop mûre, aux eaux d'or et de sang, devenu le petit fleuve qui ne sait point pourquoi les barques qui se sont plu à le déchirer de leurs avirons se plaisent à le quitter pour un autre cours d'eau, pas plus beau, pas plus bleu, pas plus secret, pas plus charmant, pas plus miroir, allait-il trouver son repos dans le havre de cet homme qui était, par-dessus tout,

un inventeur, un homme marqué au sceau du génie, et en plus titré et étiqueté par les manufactures de l'État, de même qu'un simple et loyalement mauvais paquet de tabac ; comme

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l'aigre musique des mandolines se taisait pour un instant ce fut d'une allure presque jeune, presque dansante, malgré sa haute taille et un large embonpoint, que Rita vint offrira son hôte une coupe de Champagne que celui-ci reçut debout, assez tendrement incliné, presque gracieux d'une soudaine timidité devant ces grands yeux bleus

de femme qui insistaient doucement et ajoutèrent à cette offre si simple de la tendresse.

Les mandolines recommencèrent.

L'amoureux et Tamoureuse dansaient face à face les poings sur les hanches, les regards droits, dardés Tun sur l'autre; il y avait des moments où les seins de la femme pointaient presque à la poitrine de l'homme, les torses ne bougeaient plus, seuls les pieds frétillaient, et le hasard du pas populaire, de la vieille danse nationale semblait créer comme un proverbe « les pieds bougent, le cœur demeure », sur lequel le vif accompagnement sautillait, sautillait ; bien en face les amoureux se regardaient, et comme dans la lueur des yeux brille, quand le regard se fixe quelque reflet d'acier, l'homme complétait l'idée criminelle, enclose bien au fond de l'amour, en fichant en terre sa navaja.

Autour de la mort symbolisée par le fer, l'amour tressant des guirlandes de fleurs autour de la lame grossière, c'était le caprice des appels, des refus,

toute la comédie factice, tous les plis du manteau que Tamour porte vers ses yeux ; brusquement Thomme s'emparait du fer d'un geste violent et la danseuse, de se pencher câline, et comme en s inclinant sur des pétales de fleurs,

Tair naïf et doux, de se faire expliquer comment cette lame se fermait, rentrait dans sa pacifique rainure, et de l'emporter en triomphe dans un éclat de rire, puis deux ou trois bonds pour rejeter à l'amoureux transi et à tout jamais désarmé ce qui fut son arme et n'était même plus désormais sa menace.

— Et vous aimez l'Espagne, M. Brel?

— Sans y être allé... j'ai vu les Pyrénées, c'est tout.

— Et vous n'avez pas été tenté ?. . .

— Hélas, l'homme est un captif...

des choses à faire, des occupations tyranniques... je suis un pauvre employé de l'État.

— Un professeur ?

— C'est la même chose.

— Et qu'est-ce que vous faites de particulier?

— Je manipule, j'observe, je compare, je rapporte, j'échange, j'allonge, je dose ; en ce moment-ci je suis très préoccupé par des questions de dynamogénie sociale ; si mes solutions étaient admises, la face du monde en serait changée... Vous savez, je ne pense pas du tout à ce que je vous dis.

— A quoi pensez-vous donc ?

— A vous.

— Vous me le répéterez tout à l'heure. Et Rita s'éloigna, les yeux souriants, pour adresser des amabilités à une robuste personne qui venait d'entrer, dans un pouffement d'excuses et de marivaudantes fariboles : « Ah chère! Ah chère ! » et Brel, les yeux versRita, réfléchissait. Elle étaitgrande, forte, très forte, blanche, très blanche ; sur cette chairgrasse, ajeunie de poudre et de blanc gras, la tête assez menue, et en même temps large ; une face d'enfant voulait, volontaire, sortir de

l'enlizement des premières graisses ; les yeux bleus gardaient toute leur valeur de jeunesse, la sève des vingt ans y venait regarder de toute sa naïveté.

C'étaient ces vingt ans qui vivaient en cette forme un peu lasse et mollie, c'étaient ces vingt ans spirituels qui, malgré le couplet répété, monotone de l'abandon, de la trahison, de la spoliation qui avait été le refrain de la chanson amoureuse de Rita, lui mettaient cette humidité douce autour des prunelles. Un enfant candide regardait par ces yeux-là, et oubliait au premier brimborion vu, à la première sérénade entendue, les heures sombres où la femme pleure d'être seule, rugit de l'amant perdu comme d'un bras arraché, et se désole d'orgueil et de rage animale à la pensée que quelque part, où? dans la grande ville, en quelque chambrette close, le préféré est là, redisant les mêmes mots, car l'imagination de l'homme est pauvre, à une autre préférée. Brel regardait les éclatants cheveux d'or de Rita, et si sa mémoire lui soufflait impérieusement,

obsessivement, les vers de Baudelaire :

Je sais que ton cœur qui regorge De vieux amours déracinés...

il se plaisait à admettre qu'il devait y avoir chez cette femme habituée à des êtres si différents de lui, moins affinés, plus brutaux, militaires ou hommes politiques, des coins neufs, des trous à muguet et à violette, restés cachés aux autres, aux amoureux de grande route, et pour lui faciles à découvrir. Si d'un côté, il s'apeurait en entendant bruire les chaînes amoureuses, même faciles à rompre, même d'un métal touché déjà d'une secrète fêlure, il s'apaisait, en pensant que ce ne serait point lui qui porterait les plus lourdes, et que celle qui s'avançait vers lui, enserrée de ces liens et parée de ces bandelettes , s'offrait comme une esclave, et que peut-être un peu du sang des vieux rois Goths, qu'épelle l'histoire, coulait dans les veines de cette magnifique proie. Un instant, car Brel était un petit peu trop sen-

sible au snobisme, trop admirateur des gens titrés, toute la gloire barbare, toute la pompe à plaques d'or massif des vieux conquérants lui apparut. Il revit le cortège de Galswinthe et les présents d'orfèvrerie massive cachés sous des voiles de pourpre, qu'on apportait pour répondre au don des grandes cités pleines d'armes, de bétail, de basiliques et de héros, que le roi amoureux apportait au chevet de sa belle épousée, en échange de sa ceinture dénouée. Il revit les grandes chasses où l'on forçait le sanglier, et la jeune force des taureaux courbés par les bras de vigueur sur les plateaux de pierrailles de la vieille Espagne, et la fuite des Goths parmi l'envolement blanc et fer des Maures à la face de safran ou d'ébène, et la patiente lutte au pied de la montagne-refuge pour regagner pouce à pouce le territoire sur l'infidèle ; et la romance de Grenade où se meurent des fiancées aux douceurs de jasmins tout auprès du bruit des danses, lui ouvrit les yeux sur des vallées d'enchantement. C'était

Grenade la presque Africaine qui ouvrait son long voile pour montrer les arabesques d'or de sa tunique et piquait aux cheveux d'or de Rita, une étince-

lante et pourpre fleur d'oasis. Et puis, tous les souvenirs, toutes les gloires, les tauromachies bruyantes, les Escurials-tombeaux, la beauté des Gitanes, belles depuis tant d'années, par tant de landes diverses, parmi tant de peuples, et pour tous les cerveaux, les grandes légendes de femmes tuées par l'ombrageux honneur de leurs

époux, tous les fastes des chroniques, toutes les chevauchées guerrières du cirque, tous les beaux yeux voilés par les plus coquets éventails, toutes les jeunesses et tous les vieux passés de l'Espagne vinrent se grouper autour de Rita, pour lui ôter des années, et pour la prendre en leur prestige de durée, et en faire pour Brel une femme qui avait tout juste Tâge d'une incarnation de pensée.

Le monde vint tirer l'oreille (pour ainsi dire) à André, et le tirer de la rêverie qu'il lui volait. Une minute de grand silence, puis un monsieur bedonnant apparut sur le fond d'or d'un monologue. Remisées les petites guitares qui accompagnaient les baisers des danses ! c'était le salon qui rentrait en possession de lui-même; le retour de l'île d'Elbe de la bêtise parisienne s'effectuait, et dès les premièresphrases, toute l'assistancelui présenta les armes. André effaré se réfugia ; une pièce à côté, une salle à manger, était pour la circonstance arrangée en fumoir ; oh !

modification restreinte, des cigarettes

étalées sur un large plateau de cette faïence hispano-arabe, où For semble par délicatesse, avoir choisi une matière fragile pour mieux affirmer son éclat, et deux fauteuils étaient ajoutés aux chaises trop étroites et pas assez accueillantes du mobilier Henri IL Il s'assit, s'allongea un peu et ferma les yeux un instant. Il les rouvrit pour voir partir son flocon de fumée.

Rita était devant lui. «Venez par ici,» dit-elle; elle le prit parla main, lui ouvrit une porte : « Entrez, voici des livres pour vous distraire, voici des cigarettes pour parfumer la chambre, et voici pour vous faire attendre ».

Elle lui tendit ses lèvres, il les baisa, la voix de Rita s'affaiblit, s'atténua : « A tout à l'heure! » Elle glissa hors de la pièce et ferma la porte.

André regarda autour de lui : un lit vaste à colonnes torses, assez genre grand magasin, malgré son apparence de vieux meuble antique, un tout petit guéridon à côté, avec un cendrier, des cigarettes égyptiennes, des livres, au mur, des guitares qui semblaient

donner la note fondamentale adoptée pour la décoration de cet appartement ; du ventre de Tune jaillissait une forte touffe de fleurs, des roses. André flaira, un violent parfum s'en échappait, elles étaient artificielles ; ces fausses fleurs odorantes paradoxalement flattèrent en un de ses caprices son esprit bizarre et tourmenté. Des portraits, de toutes parts, présentaient un homme d'aspect prétentieux et commun, bellâtre à l'œil faux, en uniforme exotique, en habit noir, travesti en majo. Le bellâtre dominait les murs.

André examina ; il ornait la paroi du fond entre les colonnes torses du lit ; pourquoi était-il là? Son image devaitelle, témoin bizarre, assister aux ébats d'autres favoris dans cette chambre qui avait été sienne peut-être, près du lit qui avait été sien? Était-elle une sorte d'icône à laquelle il convenait d'adresser quelque dévotion ? Etait-il cet homme, le saintpatronde l'endroit, auquel la belle prêtresse devait penser parmi les baisers : de deux choses Tune, ou ce quidam à l'air satisfait de

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lui-même présidait à des cérémonies dont il avait été l'ancien et aimé ordonnateur, ou bien il expiait ses torts, en effigie. On sollicitait ou on crucifiait sa jalousie ; à moins, se disait mentalement André, qu'ayant touché jadis

le denier du ruffian, il ne fût condamné ainsi en sa reproduction, à souffrir à jamais, ou au moins pour long temps, dans une avarice frappée à coups répétés. Enfin on verrait bien quel était ce convive inattendu appelé à la table d'amour qu'André trouvait là, comme un voyageur à l'auberge d'un beau pays galant. Il alluma une mince cigarette et commença à voiler un peu l'obsédante physionomie, puis il s'assit et mania les quelques livres, qui massés sur le guéridon, attendaient les beaux doigts indolents

de la comtesse ; c'était, en une reliure de cuir mauve, l'éloquent, le passionné roman de Benjamin Constant. Tiens! elle fait des armes à sa façon, se dit André, une traduction en espagnol des confessions de saint Augustin, etiam amare amabam ! des nouvelles des réalistes à la mode de ce temps-là, Maupassant, etc., la distraction de la rue montant dans le recueillement du soir, la petite anecdote du journal à un sou, reprise, affrontant l'habit sérieux du volume ; un livre sans titre, vêtu de vieux maroquin rouge, s'ouvrit sous les doigts d'André ; aux pages, des poèmes manuscrits alternaient avec des coloriages, un beau sonnet de Pétrarque, recopié avec un grand soin, voisinait avec de naïves enluminures de petites princesses bien sages qui s'étaient fort appliquées, des bleuets et des oiseaux se becquetaient autour d'une sentimentalerie de Coppée, une fière strophe du romancero, une fadeur débitée par un illustre inconnu... qu'était-ce, ce vide-poche du cœur? un album, un carnet, une

anthologie que Rita s'était faite ; une poésie médiocre en bas latin, un Ave Rita gratia plena révéla à André que quelque poète était déjà passé par là ; le latin dans les mots... ne brave rien, en somme! que signifie cette galanterie épiscopale, peut-être tout, peut-être rien, et le revoici, le portrait de l'homme du mur, avec des vers, oui des vers Beïriens; il est particulièrement ennuyeux de ne pas connaître cette langue ! une signature : Alonzo de Fuegos, bon c'est son mari, — mais l'énigme n'en restait pas moins pressante. Absent, sans doute, mais à la fois présent et absent ! par amour, par ressentiment, bah ! je le saurai tout à l'heure, murmura André, et il tira de sa poche un carnet de notes, où des éléments d'une prochaine conférence s'étaient accumulés en beau désordre.

Il se mit, crayon à la main, à travailler d'un air plutôt sérieux, mais l'album l'attira de nouveau, il regarda les dates, les dates parlantes, confronta les écritures, étudia le jaunissement des papiers, car l'album contenait des

pages rapportées montées sur onglet, hocha la tête ; les plus anciennes dates étaient grosses de conséquence. Le piano, tapoté, rendait de mélancoliques glissements et de douloureux gloussements, une voix déchirée disait les hirondelles, le printemps, la cour mélancolique d'où s'élève la voix pauvre et la valse et l'amour, toute la friperie de l'amour, l'âme de la grisette, la guimbarde des chansonniers, l'essence des tristes revenez-y, des amours désenlacése, la bêtise ardente des duos fanés, les fleurs, en tafl'etas flétri, de la passion, la desserte mélancolique des dînettes, la sombre et cruelle bêtise des élégiaques. Si l'amour sonne dans le chant des hauts artistes des carillons et des glas, quelle rancœur traîne en ces dolentes litanies des sollicitations éprises des imbéciles, hoquet d'agonie chez les uns, hoquet de digestion chez les autres ; en face la solitude des beaux psaumes énamourés, la cohue frivole des sornettes; en face le temple, le magasin de nouveautés. Tourne, valse;

tournez, amours, gentils petits amours, frisés au petit fer, passez par la voix de la dame droite et pleine de sentiment pendant que l'accompagnateur se meurt en douceur, sur la pédale sourde, tournez; gentils sentiments de poupées de coiffeurs; coulez, son des marionnettes blessées au cœur ou au ventre, tournez, tournez, jusqu'à la nausée qui sourd des chevaux de bois, et qui leur/<:7/7 si alanguis leurs yeux paradoxaux ! Ah ! encore recommencer le petit calvaire dans la rue des bagatelles ! et André songeait sérieusement à filer à l'anglaise, quand le piano se tut, et Ton entendit très peu après (André avait la main sur le loquet de la porte), les bruits de pas

dans l'antichambre, et les bruits onctueux des salamalecs et des baisers,

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et des au revoir et des caquetages et des perruchages, et des pécorades, et des rires aux mots de la fin qu'on pla-

çait n'importe comment, en flèches de Parthe, en compliments de l'escalier ; alors du silence, du silence tranquille, et la porte dont André venait de lâcher le bouton s'ouvrit. Rita se précipita en riant au cou d'André qu'elle étreignit passionnément pour dire ensuite d'un ton bouffon :

— Enfin seuls.

— Je suis pincé, se murmura André, à lafoismaugréant, railleur etcontent.

« Enfin cinq minutes de politesse et puis la fuite. » Rita avait saisi sur la cheminée un des portraits de l'homme barbu et bellâtre qui pavoisait les plus beaux endroits de la muraille, elle le baisa dévotement et murmura « Pardon », se jeta derechef dans les bras d'André, qui ce coup-là la supposa veuve. « Il est loin, le scélérat, dit-elle, il est loin, ah ! il se soucie bien de moi, le misérable à la figure de Jésus. » (André trouvait la comparaison un peu forte.) « Vous ne savez pas, reprit-elle, en riant, ils sont partis tous ensemble, c'est M. Grenadet de la Picolière qui a compris. Il a donné le signal

du départ, il les a tous emmenés.

— Il fait un petit métier, M. Grenadet...

— Oh non, cher, ne croyez pas; M. Grenadet m'aime beaucoup. Je l'ai habitué à prendre en grande pitié mes migraines ; il est dressé à croire que quand je passe quelquefois la main sur mon front et mes yeux, comme pour en écarter un rêve importun, c'est que mes cruelles migraines me prennent. Aussi pense-t-il de son devoir de débarrasser mon plancher, et comme il est très amoureux de votre servante, il ne se pardonnerait pas de laisser chez moi âme qui vive : alors il a des ruses de Mohican pour emmener tout le monde, ou bien il déclare d'un ton dévot que ce serait crime de me fatiguer davantage, et on craint de déplaire, et on part malgré que j'affecte de vouloir retenir. Ce soir, je n'ai rien affecté, pas même mon air de joie quand on s'est levé à son incitation.

— Ce soir, il y a donc eu des soirs...

— Mon ami, si j'avais su un jour vous

blesser, croyez bien... Et comme il y avait de l'humilité réelle et de Tappré-

hension timide dans cette sorte de gasconnade d'amour, André se sentit ému, et la possibilité de la rencontre d'un sentiment vrai lui ôta un peu de

sa garde prudente à l'endroit d'une crédulité trop prompte à la sincérité d'un sentiment.

Et Rita lui tendant sa poitrine, lui dit : ^ délacez-moi », ce qu'il fit. Et, pendant ce temps, lui revenait obsédante la phrase de saint Augustin : eftam amare amabam. Et bientôt ce fut à la clarté d'une opaline veilleuse que l'homme bellâtre et barbu, après avoir reçu un baiser d'hommage et avoir assisté au murmure d'une courte prière, et à un rapide signe de croix terminé en enlacement, assista aux ébats des nouveaux amants.

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