CHAPITRE XI
11 y avait quelques semaines que Rita de Fuegos avait été enterrée sans pompe, au cimetière du village où elle était morte. André Brel corrigeait des épreuves à sa table de travail ; un énorme mémoire, sur un point capital de science, le tenait, depuis un mois, esclave, patient et laborieux. Buté à la besogne, il se lisait avec une certaine joie, il voyait devant lui comme d'abrupts coteaux à défricher d'un âpre travail; c'étaient ses hypothèses auxquelles il fallait donner corps, vie et certitude. André pensait à tuer le vieil homme ou, plutôt, à faire prédominer le vieil homme qui avait toujours été en lui, le chercheur de vérités curieuses, et émonder son âme de ces
arbrisseaux de fantaisie, la purger de ces pousses violentes d'aventure qui, si longtemps, avaient germé en lui follement entre deux travaux. Il avait poussé son manuscrit un peu, il s'absorbait avec joie dans ce rêve d'une vie sereine, toute dévouée à la science lorsqu'on sonna chez lui; et comme son valet de chambre c'était lui-même, il alla ouvrir à M. Lormeau qui, tout de noir habillé, un petit paquet à la main, s'inclinait cérémonieusement devant lui, et lui demandait, à titre gracieux, quelques minutes de son temps.
André accorda la requête, il conduisit Hyacinthe à un fauteuil, et lui ^dit :
— Je vous écoute.
— La comtesse de Fuegos est morte
— Ah ! coupa André.
Lormeau reprit immédiatement , sans faire la moindre attention à l'exclamation d'André, ni à sa face bouleversée.
— Je ne sais, ni ne veux savoir jusqu'à quel point cette nouvelle peut
VOUS intéresser et de quelle nature peut être, en l'apprenant, votre émotion. Ceci n'est point mon affaire.
J'accomplis simplement un mandat.
Joséphine avait l'ordre, inclusdansune lettre qu'elle ne devait ouvrir qu'après la mort de sa maîtresse, de me donner une clef dont la cachette lui était, par cettelettre, indiquée. Je devais trou ver, dans le secrétaire qu'ouvrait cette clef, quelques commissions posthumes dont je devais, à tout prix, me charger. J'ouvris le petit meuble, j'y trouvai divers paquets cachetés, à l'adresse de diffé« rentes personnes : des gens de sa famille, des amis; enfin, à quel titre étaient-ils là, je ne m'en occupe pas.
Il y avait un paquet pour vous, le voici Voyez, les cachets sont intacts.
— Qu'est-ce qu'elle peut bien m'envoyer, dit André; d'ailleurs, je vais vous le dire, et il faisait sauter un cachet.
— Excusez-moi, je vous prie, et veuillez agréer ma demande de ne l'ouvrir qu'après que je vous aurai quitté. Je ne veux point gêner votre
légitime impatience, et je pars. C'est donc lin seul instant que je vous prends encore. Au revoir, monsieur.
— Mais, monsieur Lormeau, je vous reverrai ?
— Pas que je sache, pas avant longtemps. Je pars ce soir pour un long voyage. Au revoir, monsieur.
André reconduisit son visiteur. « Il me fait la tête, pensa-t-il. Cette pauvre Rita, qu'est-ce qu'elle peut bien me faire parvenir d'outre-tombe. Enfin...»
Le paquet était plat, mince, assez long et large.
« C'est dur, ce sont des papiers, c'est curieux ; ça me gêne d'ouvrir ça.
« Mais, André, de quoi avez-vous peur, est-ce que vous allez vous forger des fantômes? Ouvrons, on dirait des portraits, ce sont ses portraits qu'elle me lègue.
« Tonnerre ! l'homme barbu, toute la collection des portraits de l'homme barbu, du bellâtre, du mari.
« Ah! queveut-elle dire, raisonnons.
Ou elle me fait porter, par Lormeau, l'outsider de son dernier amour, ces
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portraits qui ont vu tous ses baisers ou à peu près, témoins de toutes ses nuiis comme au plus digne, alors c'est un trophée.
«Ou bien elle m'envoie, à moi, l'ironique salut de la vaincue qui n'a pas été si vaincue par l'homme qu'il le croit. Ah ! tu t'es cru le plus aimé, tu pourrais croire que je meurs par toi, mais voici l'image de celui que j'aimais à travers toi ; c'est moins flatteur.
« Et puis, qu'y a-t-il de flatteur dans l'une ou l'autre de ces hypothèses?
Que peut décerner de flatteur, cet amour où triomphent des imbéciles, où se perdent des êtres d'élite. La passion est chose rare, elle a ses clous durables et ses fleurs éphémères. La passion, c'est un papillon qu'on peut, un instant, retenir captif entre deux bouches. Il faut bien que les deux bouches se desserrent pour respirer, et alors le papillon se sauve tout froissé, et va reprendre des forces sur des
fleurs jusqu'à ce que d'autres bouches le captent. Pas vanité des vanités, mais éphémérité des éphémérités.
« Allons, mettons cela à sa place. »
Et André ouvrit un placard ; il y avait là, dans le bas, au coin le plus négligé, un amas de souvenirs, portraits, lettres ; André se réservait, un jour de loisir, de regarder tout cela, un jour gris et vague, quand il vieillirait, s'il lui arrivait des nostalgies, des regrets, l'amour de l'amour. Il y plaça les portraits réempaquetés, ferma le placard, et se remit au travail.
— Q.ue de coquilles ont laissées ces animaux ; enfin j'ai du temps avant le dîner.
Et il s'absorbe dans son méticuleux examen.
UVKI-UX, IMPRIMKKlli DE CUAULKS IIIRISSUY