‹ Les fleurs de la passionChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Lormeau est parti de grand matin, par le premier train. Rita qui a voulu se lever, l'accompagner jusqu'à la patache qui doit le mettre à la station prochaine, ne s'est pas recouchée malgré la promesse solennelle qu'elle lui en fit, sur le marchepied même de la voiture. Sans méire ôter son cache-poussière gris, et le canotier un peu trop petit pour sa tête un peu large (elle ne s'en aperçoit pas) elle a rangé, fait des paquets, écrit pendant toutes les premières heures

LES FLEURS DE LA PASSION lôl

de la matinée. Elle appelle Joséphine, lui donne des ordres, et puis lui confie une lettre : '{. C'est pour toi, Joséphine, tu la liras quand je serai morte. — Mais madame. . . — Prends, ma fille, peut-être aujourd'hui, demain, ou dans dix ans, si dans dix ans je suis encore de ce monde, je te la redemanderai. Va Joséphine, serre cela dans ton tiroir ; fais bien attention au déjeuner, car nous aurons certainement quelques personnes, » et elle arpente mélancolique la petite allée du jardinet ; mais voici sifflant comme un merle, le piéton du télégraphe.

C'est Grenadet de la Picolière qui mande : « Chère amie, que de regrets, mais le bureau est le bureau impitoyablement. Je ne suis plus un oisif, je suis un captif, Bubbcox aussi '.excuses de nous deux, à dimanche s vous voulez. »

— Ah ! Grenadet s'est fajt, une sagesse, et Bubbcox sans doute Lussi :

bien, il ne viendra pas grand monde.

En effet, quand depuis longtemps midi est sonné, personne n'est venu, et en

vain Joséphine a supplié madame de se mettre à table. — Joséphine, à quelle heure la patache revient-elle de la station ?

— Oh ! maintenant, il n'y a plus de train qu'à deux heures. — Allons, soit, faisons semblant de manger; fais-moi deux œufs à la coque, avec un peu de vin, ce sera assez, et du café.

Et devant sa tasse de café, Rita, sous l'ombrage frais du châtaignier, regarde courir les petites nuées, qui s'arrêtent un instant sur la maison, la Maison des Fleurs de la Passion comme Rita vient de dire presque malgré elle, à haute voix, la « maison des fleurs et des clous de la passion », et elle retombe dans son lourd silence. La maison des fleurs et des clous de la passion ! Il lui revient qu'un auteur, lequel elle ne sait plus, fut censuré par les prêtres, pour avoir dans une exégèse, dans une symbolique de l'Evangile, affirmé que pour tout homme intelligent l'histoire de la Magdeleine ne devait pas être admise comme le récit d'un fait réel mais

interprétée comme une parabole, un symbole, et que la Magdeleine, la pécheresse, c'était l'âme même de Jésus, personnifiée en ses côtés de beauté basse et de splendeur blessée, mais pardonnée, et résorbée en lui par la mort, par la mort qui seule de sa main de squelette étrangle le pauvre amour qui se débat dans toute la femme contre la vie et contre la loi ; et Rita aux cheveux d'or pleure Marie la Magdeleine. La maison des fleurs de la passion ! Elle est venue là chercher la funèbre couronne, elle est venue sur ce plateau, en haut de cette pente, portant sur son front assombri et vieilli la dérisoire couronne de ses beaux cheveux d'or, elle y mourra sans doute, sans doute. Lormeau, le bon Samaritain, ne la sauvera pas. Où estil ? il court chez l'homme d'affaires, chez l'usurier peut-être, quel tracas elle donne à ce brave homme, et c'est l'heure de la machinale cigarette qu'elle fume en toussant, mais pourquoi se gêner, et pourquoi ne pas adopter les plus chétifs moyens

de léthargie, et s'il se peut, d'oubli.

— Joséphine ! Joséphine î

— Madame I

— Donne-moi un peu d'alcool, de Taguardiente si tu en as encore et un livre ?

— Lequel ?

— N'importe lequel !

Elle ouvre, elle sourit, elle rit et la voici partie avec la chimère de TÈve future de Villiers, et s'amusant aux calembours, et aux pensées qui arrivent en coups dégriffé parmi les quolibets.

Joséphine s'approche : « Madame, il est deux heures? madame veut-elle voir sur la route si quelqu'un vient?

— Non, vas-y.

Joséphine demeure dehors quelques instants: « Non je ne vois personne de connaissance. J'ai aperçu un gros monsieur qui a l'air de venir de Paris, mais ce n'est pas pour nous. >/

En effet, un homme spongieux et rouge, le chapeau de haute forme à la main, en redingote noire passe devant la grille, regarde l'inscription

de la maison, salue la niche, la grille, salue au hasard, et sonne, quoique la grille soit ouverte ; Joséphine s'approche, le monsieur lui tend une carte.

Rita se souvient d'avoir vu cette têtelà quelque part, mais où? un créancier, oh ! sans nul doute, eh bien tant pis, c'est une mauvaise mi nuteà passer voilà tout ; pourtant cet air timide, benêt, moite, ce n'est pas d'un créancier; pourtant, il sue l'homme d'argent. Joséphine lui tend la carte, et sur le plateau, Rita lit : M. Alfred Bouhinet.

Elle se rassérène, sourit au bon souvenir, pense à l'amie fidèle qui peut être indisposée, ou fatiguée, apprenant le lieu de sa retraite, lui a envoyé un ambassadeur, le plus près d'elle et le plus cher qu'elle ait pu trouver. Heureuse M"'^ Bouhinet ! où

l86 LES FLEURS DE LA PASSION

est le comte de Fuegos, dans quelle ferme de jeux, dans quel interlope Kursaal a-t-il roulé !

Elle s'avance : — Cher monsieur, il y a des années que je ne vous avais point vu, — et la voilà redevenue souriante, jeune, presque, au souvenir de Tancienne amitié, nouée, elle n'avait pas encore trente ans. Asseyezvous, cher monsieur.

M. Bouhinet s'assied.

— Accepterez-vous un peu d'aguardiente, c'est de la vieille aguardiente, de la très bonne ; j'habite ici avec un ami, M. Lormeau, vous le verrez ce soir, vous nous restez, à moins que la santé de M"'^ Bouhinet, de cette chère Marthe, ne vous rappelle à Paris.

— Hélas, madame.

— Est-elle souffrante !

— Hélas, madame, je pensais vous demander de ses nouvelles.

Rita hésite, ne comprend pas.

— Comment, à moi? votre femme n'est pas ici.

Elle craint de faire un pas de clerc.

— Je ne pensais pas, dit M. Bouhi-

net, trouver M""" Bouhinet ici ; mais VOUS ne savez donc rien !

— Rien du tout ; voilà trois mois que je ne l'ai vue. J'étais malade, j'avais quitté Paris, je n'avais pas donné mon adresse ; au premier jour libre je l'ai prévenue, la priant d'accourir. Il a fallu s'installer, voyezvous.

— Eh bien, madame, pendant ces trois mois, M'"" Bouhinet, qui fut une honnête femme, s'est enfuie avec un amant. J'ai appris cela, moi qui vous parle, moi son mari, en m'en revenant tout bonifacement de Batoum en Caucase où j'avais été traiter des affaires de pétrole. Elle m'a plaqué, oui, madame, moi, Alfred Bouhinet, qui parcourais le monde pour lui amasser des petites rentes, et me voilà seul et pas consolé, mais ça viendra.

Alors, quand j'ai reçu votre lettre, je l'ai ouverte à sa place, c'est le seul moyen pour qu'elles soient ouvertes ses lettres, excusez de l'indiscrétion ; habituellement, une fois lues, je les renvoie à l'expéditeur, sans mention.

sans rien, mais pour vous, j"ai agi différemment. Elle vous aimait beaucoup, je n'ai pas voulu que vous la preniez pour une impolie ; c'est une garce, mais c'était une femme polie.

Elle avait des manières, elle voulait en avoir davantage, c'est ce qui l'a perdue.

Rita hagarde n'écoutait plus; quoi, la grosse Marthe Bouhinet, l'épaisse commère, la halle aux cuirs, comme l'appelait André, elle aussi, l'amour l'avait saisie, l'amour qui se débat et se convulsé à travers tout le corps et le cœur de la femme, et que seule la mort peut résorber en intelligence!

Elle aussi, la. grosse Marthe, elle courait le monde par amour et sans doute, déjà, elle pleurait délaissée, abandonnée, ridicule, amante désolée qui peutêtre ne se teignait plus; où roulait-elle, vers où roulait-elle ?

— Oui, madame, reprit Bouhinet, elle avait des manières, elle voulait en avoir plus encore, c'est ce qui l'a perdue, et puis un peu aussi, je ne dis pas vous, ah certes non. je sais com-

bien vous avez été malheureuse avec votre poisson de mari, et qu'il vous a donné tous les droits, et qu'il a cassé votre vie, et que vous la raccommodez comme vous pouvez. Mais vos amies, ces dames de la haute, elles ont leur genre de vie, ça leur est permis ou toléré, ça fait partie de leur chic d'aimer l'amour, mais celte grosse béte de Marthe, avec ses quarante-cinq ans, de filer a\'ec un petit crétin.

— Avec qui est-elle partie?

— Elle rougissait de sa façon de parler, elle avait pris un professeur de français qui lui apprenait aussi un peu de musique, je ne sais qui l'avait renseignée, elle a choisi un paltoquet; le français, la musique et puis la danse, la danse des écus, le pas de la poudre d'escampette, car elle m'a emporté quelques économies, soit dit en pacsant.

— Mais ne savez-vous rien, pas un indice, où est-elle?

— Je n'en sais rien.

— Avez-vous vu de ses amis ?

— M. GrenaJet de la Picolière, il

ne savait rien du tout, pas même sa fugue.

— Voyons, qui peut vous renseigner ; connaissait-elle M'"^ Domingue ?

— Non, je ne crois pas. Après vous, la personne qu elle voyait le plus, c'était une personne qui riait toujours, une madame...

— Émilia ?

— Oui, c'est cela, celle-ci est en voyage, elle a quitté Paris, on m'a dit qu elle courait avec un M. André Brel... Qu'avez-vous?

Rita avait pâli. Tout le cercle de ses amies y passait; c'était Thomme-circulaire ! Emilia, la petite Émilia qui riait toujours, la petite Emilia aux mœurs si louches... Enfin !

— Alors, monsieur Bouhinet, vous êtes triste ?

— Sans doute, et un peu ruiné.

Enfin j'en tirerai toujours ma vieille carcasse.

— Que voulez-vous, pauvre monsieur Bouhinet ! Nous avons du temps devant nous, avant que M. Lormeau

ne rentre. Voulez-vous faire un tour de pays, et d'abord le tour du propriétaire. Joséphine, Joséphine !

— Voilà, madame !

— Mon cache-poussière et mon chap... mon chap...

Q.U a donc la comtesse Rita ? elle porte la main à sa poitrine et s'affaisse comme une masse sur le tremblant M. Bouhinet. — Courez vite chercher le médecin, monsieur, courez vite. Non tenez-la, je vais chercher les sels, le vinaigre ; le zèle de M. Bouhinet le jette à tout heurter en cherchant son chapeau, Rita glisse des bras de Joséphine, et nul médecin ne pourra désormais ranimer les joues mortes ni les yeux fixes de la comtesse Rita de Fuegos.

M. Bouhinet aide Joséphine à la remettre sur son lit. Il a été chercher le docteur, et aidé aux constatations : Puis un grand trouble lui vient de voir, ce soir, ce M. Lormeau qu'il n'a jamais vu, et que pensera M. Lormeau de lui, Bouhinet? Ne l'accusera-t-il pas d'être quelque peu cause de cette

mort. Evidemment, il n'y est pour rien, pour rien, mais que dira-t-il à M. Lormeau qu'il ne connaît pas ?

Et le digne homme retrouve son chapeau, et s'esquive doucement par la grille ouverte ; il jette un coup d'œil machinal sur le nom de la maison, les Fleurs de la Passion^ referme la grille avec toutes les précautions, et s'éloigne. On entend sangloter Joséphine, c'est le seul bruit qu'on entende dans le calme riant du paysage.

Page 1