LA FRANCE AU CANADA
UR ce rocher lointain que baigne l'Atlantique, Où Saint- Malo se dresse avec son château fort, Et contemple du haut de sa muraille antique. Les navires nombreux qui rentrent dans son port. Voyez-vous cette foule attendrie et pensive Qui se presse aux abords des quais tunmltueux ? Et ces trois brigantins qui, non loin de la rive. Creusent languissamment le flot majestueux, Comme des alcyons que les vagues limpides Balancent mollement dans leurs plis onduleux ?
A. -BASILE IJOm^HIEH 141
Et, plus loin, voyez-vous ces marins intrépides Qui s'en vont deux à deux vers le temple divin, Choisir le Tout-Puissant et ses anges pour guides A travers les écueils d'un Océan sans fin ? A leur tête est Cartier, dont la nef voyageuse A déjà sillonné toutes les mers du Nord ; Hardi navigateur, que la vague orageuse N'a jamais vu trembler en face de la mort ! Cartier, que deux flambeaux éclairent sur sa route, Deux phares lumineux : le génie et la foi ! Cartier dont l'âme simple a triomphé du doute Et nourrit deux amours : son Seigneur et son Roi !
Où vont-ils donc ces preux à l'allure guerrière ? — Écoutez cette voix qui monte des autels : " En ce jour, l'Esprit-Saint, la divine lumière " Descendit autrefois sur douze humbles mortels : " Mes frères, dans vos cœurs, il va descendre encore, " Et sera votre phare au milieu des dangers. " Partez, et ses rayons, comme ceux de l'aurore, " Dissiperont la nuit sous les cieux étrangers. " Allez planter la croix sur la rive lointaine " Que vous découvrirez dans les mers d'Occident ; " De l'empire du monde elle est la souveraine, " Qu'à ses pieds se prosterne un nouveau continent ! " Loin de vous ces projets de grandeur chimérique, " Et ce rêve de l'or, le tourment des humains ! " Descendants des croisés, allez en Amérique " Avec une âme pure, avec de blanches mains ; " Annoncez de Jésus la féconde parole, " Et soyez comme lui des messagers d'amour : " Devant vous de Satan se brisera l'idole, " Et le règne du Christ enfin aura son jour. . . "
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Ainsi parla longtemps le pasteur vénérable. Mais l'heure du départ va bientôt retentir ; L'ancre est déjà levée, et le vent favorable Enfle la voile blanche : à bord, il faut partir.
A quelques jours de là, comme des hirondelles Qui rasent en volant la surface des eaux, Les trois voiles glissaient, comme trois sœurs jumelles, Sur des flots jusqu'alors ignorés des vaisseaux.
Loin des vieux continents, sur des mers inconnues, S'élevaient des rochers et des falaises nues. Dont les bords entrouverts comme un gouflfre béant Sous les eff'orts puissants de la vague en démence. De leurs bras arrondis formaient un golfe immense. Où la mer refluait dans un fleuve géant.
Large, majestueux, roulant des flots verdâtres, Où ses bords, dentelés de montagnes bleuâtres. Se miraient en penchant leur sommet verdoyant, Le grand fleuve arrosait un pays pittoresque Et prolongeait au loin sa course gigantesque. Tantôt calme, et tantôt écumeux et bruyant.
Sur les bords s'étendaient des solitudes mornes. Des chaînes de rochers et des forêts sans bornes, Qui, comme un long ruban, découpaient l'horizon ; Des vallons se cachaient sous de vertes arcades. Et de larges ruisseaux bondissaient en cascades. Ou chantaient doucement sur un lit de gazon.
Plus loin, sur le versant des collines penchées
S'élevaient des amas de cabanes, perchées
Comme des nids d'oiseaux sur les sommets brumeux :
Ici, Stadaconé se perdant dans la nue.
Là-bas, Hochelaga dans une île inconnue,
Villages renommés de deux peuples fameux.
Et, comme un roi superbe entre ses deux rivages. Le fleuve, fécondant tous ces pays sauvages, Promenait son flot pur et plein de majesté ; Et des bois de sapins, comme une écharpe sombre, S'étendaient sur sa rive, et projetaient dans l'ombre Leurs étranges profils sur son front argenté.
Or, un jour de septembre où la brise d'automne Mêlait ses fiers accents au refrain monotone Que la vague chantait aux rivages boisés, Trois vaissaux inconnus, ayant d'étranges formes. Surmontés de grands mâts et de voiles énormes. Apparurent soudain, brillants et pavoises.
Glissant légèrement sur les ondes rebelles.
Comme des goélands avec leurs blanches ailes,
Ils mouillèrent un soir près de Stadaconé ;
Et lorsque, le matin, les Indiens s'éveillèrent.
Du haut de leurs rochers longtemps ils contemplèrent
Les trois monstres flottants, d'un regard étonné.
O Cartier ! quelle joie en ton cœur a dû naître ! De quels tressaillements devait frémir ton être, Quand, vainqueur obstiné de la mer et des vents, Tu voyais tes vaisseaux toucher enfin les grèves De ce pays immense, objet de tant de rêves, Où bientôt ta patrie enverrait ses enfants !
144 A.-]5A,SILE ROUTHIEU
Tu venais de foncier une nouvelle France !
Tu venais d'arracher un monde à l'ignorance,
Et Satan éperdu s'enfuyait devant toi !
A l'horizon des temps ton regard de prophète
Voyait déjà flotter sur ta noble conquête
Le drapeau de la France à l'ombre de la Foi !
Trois siècles sont passés, et les peuples sauvages Qui foulaient autrefois l'herbe de nos rivages,
Comme une ombre sont disparus.
Il est vaincu ce dieu de l'Iroquois terrible, Et les adorateurs de la croix invincible
Comme les blés se sont accrus.
Stadaconé n'est plus, et sur son promontoire Québec dresse son front tout rayonnant de gloire,
Du passé vivant souvenir !
Les murs d'Hochelaga sont tombés en poussière. Et Montréal, drapant une robe princière,
Marche à grands pas vers l'avenir.
Les moissons et les fleurs reculent les savanes. Et les grandes cités remplacent les cabanes
Sur les rives du Saint-Laurent ; Les villages riants émaillent nos campagnes, Et des bocages verts aux flancs de nos montagnes
S'élancent les clochers d'argent.
Ah ! si tu revenais sur la rive fleurie
Que ton cœur généreux nous légua pour patrie,
A.-15ASILE KOUTHIEK 145
Noble père de nos aïeux !
Comme ton cœur charmé bondirait d'allégresse En voyant tes enfants tout brillants de jeunesse,
Grandis, prospères et joyeux !
O Cartier, gloire à toi ! L'œvre do ton génie Etait sublime et sainte, et ton Dieu l'a bénie
En récompense de ta foi. Ce grain de sénevé de l'œuvre évangélique Va produire bientôt un arbre magnifique !
O Cartier, gloire à toi !