‹ Les fleurs de la poesie canadienneChapitre 11 sur 73 · LA MESSE DE MINUIT · texte numérisé non relu

LA MESSE DE MINUIT

Légende canadienne.

Je m’en vais vous conter...

La messe qu’à l’Islet dit un prêtre sans tête Juste à minuit, un jour ou plutôt une nuit Que mon oncle était là.

Cela fit bien du bruit.

Il était en vacance et sortait d’une fête Où l’on avait trinqué, chez Thomas Giasson,

Un peu, pas mal, je crois.

Il entendit le son

De la cloche tintant comme pour l’agonie.

« En voilà, par exemple, une cérémonie !

» Se dit-il. Allons voir si ce pauvre bedeau » Sait ce qu’il fait. Je gage, il aura bu moins d’eau » Que de vin. Ou peut-être encore quelque bonne âme,

» Aux pécheurs endurcis, par manière de blâme,

» A charitablement fait entendre ce glas.

» Moi-même le premier, j’en aurais bien, hélas !

» Un grand besoin ».

L’église, au détour de la route,

Lui parut tout en feu, du bas jusqu’à la voûte.

(1) Cette légende est extraite d’une conférence — Souvenirs ei légendes — donnée en 1877 à l’Institut Canadien de Québec. L’auteur a fait passer dans ses légendes plusieurs locutions de langage populaire.

A propos du petit navire que l’on voyait suspendu autrefois dans la nef des églises, on a dit qu’il représentait la barque de Pierre ou le vaisseau de l’Église, ou qu’il était une sorte d ’ ex-voto en souvenir de la destruction de la flotte anglaise aux Sept-Iles qu’on attribuait à une insigne protection de la sainte Vierge.

Il se hâtait, disant des Ave Maria Aussi drus qu’il pouvait, marchant de telle sorte Qu’il fut en même temps au dernier Gloria Du chapelet, et puis devant la grande porte,

Comme au plus beau dimanche ouverte à deux battants. Il entre, mais ne voit point de flamme au dedans. Seulement, sur l’autel, comme pour un office.

Six grands cierges brûlaient. — « Sapristi ! mon garçon, » M’a-t-il dit bien des fois, j’eus un fameux frisson,

» Et je ne savais point si c’était mon service » Que l’on allait chanter ». Volontiers sur ses pas Il serait revenu, si, sans lui dire gare,

La porte de l’éghse avec un grand fracas Ne s’était refermée. Alors, il se prépare Pour le pire, attendant ce qui va se passer.

Il sentit dans son corps tout le sang se glacer.

L’horloge ayant sonné devers la sacristie Lentement douze coups, quand il vit dans le chœur Un prêtre s’avancer. La tête était partie D’avec le corps. « J’étais dans le banc du seigneur,

» Me dit toujours mon oncle, et je vis qu’à la place » Du visage, il avait un nuage léger,

» Quelque chose de gris, enfin comme une trace » De fumée ou d’encens ». Mais ce prêtre étranger.

Et bien étrange aussi, portait une chasuble.

Du plus beau violet. Rarement on s’affuble Aussi bien sans sa tête. Et pour lors, sur l’autel Il plaça le calice, il ouvrit son missel,

Et puis, en descendant, à mon oncle il fit signe,

Disant : Introibo ad altare Dei ;

Mais l’autre ne bougea. N’étant pas obéi.

Le prêtre s’en alla d’une façon bénigne,

Comme un homme qu’on chasse et qui l’a mérité... C’était un écolier du petit séminaire,

Mon oncle, et qui savait répondre à l’ordinaire De la messe très bien. Il fut donc irrité Contre lui-même un brin d’avoir été si lâche Et si peu complaisant : « Il faudra que je tâche » De réparer cela, je reviendrai demain,

» Se dit-il aussitôt ; mais trouvons un chemin » Pour sortir au plus vite. Allons ! par la fenêtre » Du vestiaire on peut sauter dehors peut-être ;

» Et derrière l’autel la porte m’y conduit :

P.-J.-O. CHAUVEAU

» Elle est ouverte encor. C’est par là que s’enfuit » Ce malheureux curé ; puis, si je le rencontre,

» Nous nous expliquerons ; je n’ai rien à l’encontre » De ce pauvre monsieur : s’il fallait en vouloir » A tous gens que l’on voit ayant perdu la tête,

» On n’aurait plus d’amis, et ce serait trop bête ».

Il partit comme un trait ; mais au fond du couloir La porte était fermée. Il fallut dans l’église Demeurer jusqu’au jour.

Sur la muraille grise.

— Les cierges de l’autel s’étant soufflés tout seuls On pouvait voir errer, comme autant de linceuls,

Les bizarres reflets de la lampe blafarde.

Dans telle obscurité, plus et plus on regarde.

Plus on trouve partout de menaçants objets.

En son tableau, la Vierge au fond de la chapelle,

Si divine au grand jour, si riante et si belle,

Paraissait bien sévère ; et, sinistres sujets,

Les martyrs, tout armés, dans leurs niches profondes Semblaient, pour la plupart, des gens peu rassurants. Les chérubins rosés, aux chevelures blondes,

Bons enfants d’ordinaire, avaient l’air très méchants.

La belle voûte bleue aux étoiles dorées,

La plus riche, je crois, de toutes nos contrées,

Comme un drap mortuaire était du plus beau noir.

Ce qui par-dessus tout n’était pas drôle à voir.

C’était bien le navire à l’antique structure.

Qui promenait son ombre, à la nef suspendu.

On eût dit quelque objet affreux par sa nature,

Araignée aux longs bras, squelette de pendu,

Tout ce que vous voudrez de plus abominable.

Puis, c’était un silence à vous faire mourir :

On aurait entendu, dans l’église, courir Une souris. Alors, près de la sainte table Mon oncle se plaça, tout tremblant, à genoux.

Priant de tout son cœur pour lui-même et pour nous. Pour le prêtre sans tête, et pour les saintes âmes Du purgatoire en masse, aussi pour ses parents,

Pour tous les bons chrétiens, tant savants qu’ignorants. Pour gens de tous métiers, même les plus infâmes. Inventant, j’en suis sûr, mille dévotions,

Et prenant devant Dieu des résolutions

Qu’il sut tenir depuis. — Sachez que, par la suite,

Il devint prêtre, et, bien pire que ça, jésuite,

Tout rempli de ferveur, il priait donc ainsi,

Pour tous en général, pour cela, pour ceci,

Et je crois, sans mentir, qu’il y prîrait encore,

Sans un sommeil de plomb qui, juste avant l’aurore Vint le surprendre enfin. Il fut tout ébahi D’entendre Introibo ad altare Dei Saluer son réveil. Mais il n’eut pas d’angoisse :

C’était la voix d’un prêtre ayant sa tête à lui.

Et tête qui pensait pour toute la paroisse ;

C’était, sans le nommer, le curé d’aujourd’hui.

Donc, mon oncle er tendit dévotement sa messe,

Puis il fut le trouver, lui disant à confesse

Tout ce qu’il avait vu. — « C’est très bien, mon enfant,

» Il faudra soulager ce pauvre revenant ;

» Le bon Dieu le permet. Je le ferais moi-même,

» A votre charité s’il n’avait eu recours.

» Je serai là, tout prêt à vous porter secours,

» Si de l’esprit du mal c’était un stratagème ».

Par le bedeau, le soir, dans l’église conduit,

Mon oncle avait repris son poste avant minuit.

Tout seul. Il entendait dans le vieux vestiaire.

Le curé récitant rondement son bréviaire.

Quand l’heure fut venue, il vit une lueur Passer près de l’autel, et voilà que s’allume Un cierge, et puis un autre. A tout l’on s’accoutume J’avais cette fois-là, dit-il, beaucoup moins peur ;

Et sans trop m’effrayer les douze coups sonnèrent,

Et le prêtre sans tête entra bien lentement,

Et me fit signe encor, mais plus timidement,

D’avancer dans le chœur ; et les cierges donnèrent Une lueur plus vive au moment où je fus Près de lui prendre place. Il avait l’air confus Tout d’abord, mais sa voix tremblante et sépulcrale Se raffermit bientôt ; à plus court intervalle Venait chaque verset, puis j’étais moins transi.

Il prenait du courage et m’en donnait aussi.

Je répondais plus haut ; je servis les burettes,

Sans craindre d’approcher mes mains de ses manchettes. Puis, l’église soudain sembla se transformer ;

Et l’on voyait partout des cierges s’allumer ;

La Vierge dans son cadre avait l’air plus heureuse,

P. -J. -O. CHAUVEAU

Et se penchant vers nous, souriait gracieuse.

Les petits chérubins gazouillaient finement ;

Les grands saints tout dorés regardaient tendrement ; Ils se parlaient entre eux dans un très beau langage Qui n’était pas français ni latin davantage.

La voûte transparente avait l’air de monter Par degrés vers le ciel, les murs de s’incruster D’agate, de porphyre et d’opale et le reste,

Comme on le dit de ceux de la cité céleste.

L’orgue rendait tout seul des sons harmonieux ;

Et, quand vint le Sandus, de douces symphonies Descendirent d’en haut. Comme aux cérémonies Des plus grands jours, l’encens le plus délicieux Sortait je ne sais d’où. Le prêtre, plus agile,

Avait la voix sonore. Au dernier évangile,

Au mot veritatis, il se tourna vers moi.

Me laissant voir en face un radieux visage,

Il me dit : « Mon enfant, merci pour ton courage,

» Le bon Dieu saura bien récompenser ta foi...

» Je monte en paradis... Pour expier l’offense «D’avoir été distrait et léger à l’autel,

» J’ai, pendant cinquante ans, attendu la présence » D’un servant qui voulût me faire aller au ciel,

» En priant avec moi »...

Mon oncle ne put dire

Comment tout le mystère à la fin s’acheva ;

Car au milieu du chœur le curé le trouva Dans un état d’extase, et puis dans un délire Qui dura plusieurs jours. N’entendant rien du tout, Son bréviaire fini de l’un à l’autre bout,

Ne sachant que penser de cela tout en somme,

Il venait au secours de ce pauvre jeune homme.

Il ne vit dans l’église aucun signe nouveau,

Et se dit que le mal était dans le cerveau De l'écolier. Plus tard, connaissant mieux l’affaire, D’un miracle il trouva que la preuve était claire.

C’est ce qu’a dit mon oncle, et je l’ai toujours cru...

Légendes, doux récits, qui berciez mon enfance,

Vieux contes du pays, vieilles chansons de France, Peut-être un jour, hélas ! vos accents ingénus De nos petits neveux ne seront plus connus.

Vous vous tairez, ou bien l’écho de votre muse Ira s’affaiblissant partout où l’on abuse De ce grand vilain mot, si plein d’illusion,

Et trop long pour mes vers : civilisation.

O poèmes naïfs, dont le peuple est l’auteur, Légendes que transmet à la folle jeunesse.

Avec un saint amour, la prudente vieillesse,

Votre charme est surtout aux lèvres du conteur,

Et, malgré votre nom, il faut bien vous le dire,

On ne vous croira plus lorsqu’on pourra vous lire !

ÉPITRE A M. PRENDERGAST

après avoir lu « Un soir d'automne »

Lorsque m’est parvenu votre charmant envoi, J’étais encor malade et retenu chez moi.

On m’avait interdit écriture et lecture ;

Mais — vous le devinez, car c’est dans la nature Par cet arrêt cruel que vous n’avez rien perdu,

Et votre œuvre eut l’attrait de tout fruit défendu.

Vous êtes au printemps, et vous chantez l’automne ! Et moi qui vois venir les plus sombres hivers,

Du caprice dictant le sujet de vos vers Si tristes et si doux, à bon droit je m’étonne !

Mais l’homme est ainsi fait : il aspire toujours A de nouveaux bonheurs, et les veut à rebours Du lieu, de la saison, de l’âge ou de l’année ;

La joie à peine éclose est bientôt dédaignée ; Heureux à faire envie, on cherche un autre sort. L’avenir a raison, le présent seul a tort.

Voilà comment se font tant d’étranges contrastes : Pourquoi l’on se surprend aux jours les plus joyeux L’âme tout assombrie, et des pleurs dans les yeux ; Pourquoi souvent on rit aux jours les plus néfastes,

P.-J.-O. CHAUVEAU

Pourquoi l’on voit partout pauvres en belle humeur, Riches livrés en proie à l’amère douleur ;

Jeunes gens tout rêveurs, pleins de mélancolie, Vieillards qu’agite encore la joyeuse folie.

Vous n’êtes point, je sais, de ces pleureurs à froid Qui se font un métier d’une peine factice,

Qui tremblent sans avoir au cœur le moindre effroi, Taxant à tout propos le destin d’injustice.

Vous avez du malheur ressenti l’aiguillon ;

Sur votre front si jeune où brille le génie.

Déjà les lourds chagrins ont tracé leur sillon ;

Et la douleur en vous fit naître l’harmonie.

Mais qu’on aime à souffrir lorsqu’on souffre à son gré ! L’on formule soi-même un programme à sa peine :

La nature riante est pour nous trop sereine,

Trop riche est à nos yeux le nuage empourpré ; Dédaignant fièrement amour, printemps, jeunesse.

On cultive avec soin le doute et la tristesse ;

Et l’on va se drapant dans de sombres manteaux.

Et l’on suit tout pensif le sentier des tombeaux.

Puis quand de vrais malheurs ont ravagé notre âme. Quand le funèbre glas ne cesse de sonner,

Quand nos derniers amis vont nous abandonner,

Quand notre esprit n’est plus qu’une tremblante flamme. On se reprend à vivre et, malgré les soucis.

Au temps impitoyable on demande un sursis :

Encore une saison, encore une récolte î On voudrait rattraper printemps, jeunesse, amour ; Contre la vieille loi, l’homme en vain se révolte : Jeunesse, amour, printemps, sont passés pour toujours.

Pour toujours ? Oh ! non pas ; il est une autre vie Où l’automne sévère au printemps se marie.

Là, le bonheur est fait de nos chagrins passés ;

L’amour est infini, la jeunesse éternelle ;

Les doutes sont vaincus, les remords effacés ;

Sans nous enorgueillir notre gloire étincelle ;

Près du nôtre s’élève un trône plus brillant.

Sans nous humilier ; l’opprimé triomphant

Pardonne à l’oppresseur ; celui dont nos largesses Soulageaient la misère est au sein des richesses ;

Et les riches cruels qui n’eurent ici-bas Tendresse ni pitié, sont ceux qu’on n’y voit pas...

M fv'v

Nous y verrons aussi, meilleures et plus belles, Épouses, filles, soeurs, et mille sœurs nouvelles ; Parmi les chérubins tous nos joyeux enfants,

Et nos bons vieux aïeux n’ayant plus que vingt ans.

Et nos pères diront, admirant leur ouvrage :

Dieu l’avait fait aimable, et moi je l’ai fait sage ; Nos mères qui pour nous ont cessé de souffrir,

De souffrir dans ce monde et d’expier dans l’autre,

Qui, victimes toujours trop promptes à s’offrir,

Sur leur propre fardeau chargeant souvent le nôtre, Le portèrent encore au delà du tombeau ;

L’épreuve étant finie, en leur sainte allégresse Nos mères trouveront le ciel encor plus beau Nous y voyant enfin rendus à leur tendresse.

Poète, dans vos vers vous rêviez ce bonheur,

Et, ce rêve charmant qui trompait la douleur Éclose bien trop tôt dans votre âme candide,

Ce rêve est un rayon qui du ciel même vient.

On l’a dit bien souvent : dans ce monde sordide L’homme est un dieu tombé ; toujours il s’en souvient.

JOSEPH LENOIR

JOSEPH LENOIR (1824-1861

Joseph Lenoir était né en 1824, à Saint-Henri, près Montréal. Il mourut en 1861, dans toute la force et la maturité de son talent. Il était attaché au département de V Instruction publique.

Il n’a écrit que des poésies fugitives. Ses meilleures pièces ont paru dans le Journal de l’Instruction publique, dont il était l’un des rédacteurs.

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