LES MORTS
O morts ! dans vos tombeaux vous dormez solitaires Et vous ne portez plus le fardeau des misères Du monde où nous vivons,
Pour vous le ciel n’a plus d’étoiles ni d’orages ;
Le printemps, de parfums ; l’horizon, de nuages ;
Le soleil, de rayons.
Immobiles et froids dans la fosse profonde,
Vous ne demandez pas si les échos du monde Sont tristes ou joyeux ;
Car vous n’entendez plus les vains discours des hommes, Qui flétrissent le cœur et qui font que nous sommes Méchants et malheureux.
Le vent de la douleur, le souffle de l’envie,
Ne vient plus dessécher, comme aux jours de la vie,
La moelle de vos os ;
Et vous trouvez ce bien, au fond du cimetière,
Que cherche vainement notre existence entière :
Vous trouvez le repos.
Tandis que nous allons, pleins de tristes pensées Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées,
Seuls et silencieux,
OCTAVE CRÉMAZIE
Vous écoutez chanter les voix du sanctuaire,
Qui vous viennent d’en haut et passent sur la terre Pour remonter aux cieux.
Vous ne demandez rien à la foule qui passe Sans donner seulement au tombeaux qu’elle efface Une larme, un soupir ;
Vous ne demandez rien à la brise qui jette Son haleine embaumée à la tombe muette,
Rien, rien qu’un souvenir.
Toutes les voluptés où notre âme se mêle.
Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle,
Cette aumône du cœur
Qui s’en vient réchauffer votre froide poussière,
Et porte votre nom, gardé par la prière,
Au trône du Seigneur.
Hélas ! ce souvenir que l’amitié vous donne,
Dans le cœur meurt avant que le corps abandonne Ses vêtements de deuil,
Et l’oubli des vivants, pesant sur votre tombe,
Sur vos os décharnés plus lourdement retombe Que le plomb du cercueil !
Notre cœur égoïste au présent seul se livre,
Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre Que l’on a déjà lus ;
Car il ne sait aimer, dans sa joie ou sa peine.
Que ceux qui serviront son orgeuil ou sa haine :
Les morts ne servent plus.
A nos ambitions, à nos plaisirs futiles,
O cadavres poudreux, vous êtes inutiles !
Nous vous donnons l’oubli.
Que nous importe à nous ce monde de souffrance Qui gémit au delà du mur lugubre, immense Par la mort établi ?
On dit que, souffrant trop de notre ingratitude, Vous quittez quelquefois la froide solitude Où nous vous délaissons ;
Et que vous paraissez au milieu des ténèbres, En laissant échapper de vos bouches funèbres De lamentables sons.
Tristes, pleurantes ombres,
Qui dans les forêts sombres Montrez vos blancs manteaux,
Et jetez cette plainte Qu’on écoute avec crainte Gémir dans les roseaux ;
O lumières errantes !
Flammes étincelantes,
Qu’on aperçoit la nuit Dans la vallée humide.
Où la brise rapide Vous promène sans bruit ;
Voix lentes et plaintives.
Qu’on entend sur les rives Quand les ombres du soir, Épaississant leur voile,
Font briller chaque étoile Comme un riche ostensoir ;
Clameur mystérieuse,
Que la mer furieuse Nous jette avec le vent,
Et dont l’écho sonore Va retentir encore Au nuage mouvant ;
Clameur, ombres et flammes, Êtes-vous donc les âmes De ceux que le tombeau,
Comme un gardien fidèle,
Pour la nuit éternelle Retient dans son réseau ?
En quittant votre bière, Cherchez-vous sur la terre Le pardon d’un mortel ?
Demandez-vous la voie
OCTAVE CRÉMAZIE
Où la prière envoie
Tous ceux qu’attend le ciel ?
Quand le doux rossignol a quitté les bocages,
Quand le ciel gris d’automne, amassant ses nuages, Prépare le linceul que l’hiver doit jeter Sur les champs refroidis, il est un jour austère Où nos cœurs, oubliant les vains soins de la terre,
Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer.
C’est le jour où les morts, abandonnant leurs tombes. Comme on voit s’envoler de joyeuses colombes, S’échappent un instant de leurs froides prisons ;
En nous apparaissant, ils n’ont rien qui repousse ;
Leur aspect est rêveur et leur figure est douce.
Et leur œil fixe et creux n’a pas de trahisons.
Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple La foule qui pour eux implore dans le temple La clémence du ciel, un éclair de bonheur,
Pareil au pur rayon qui brille sur l’opale,
Vient errer un instant sur leur front calme et pâle,
Et dans leur cœur glacé un peu de chaleur.
Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,
Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu, Dorment toute la nuit sous la garde des anges,
Sans que leur œil troublé de visions étranges Aperçoive en rêvant des abîmes de feu ;
Tous ceux dont le cœur pur n’écoute sur la terre Que les échos du ciel, qui rendent moins amère La douloureuse voie où l’homme doit marcher.
Et, des biens d’ici-bas reconnaissant le vide,
Déroulent leur vertu comme un tapis splendide,
Et marchent sur le mal sans jamais le toucher ;
Quand les hôtes plaintifs de la cité' dolente,
Qu’en un rêve sublime entrevit le vieux Dante, Paraissent parmi nous en ce jour solennel,
Ce n’est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre Les secrets de la tombe. Eux seuls savent comprendre Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.
Les cantiques sacrés du barde de Solyme,
Accompagnant de Job la tristesse sublime,
Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots ;
Et le son de l’airain, plein de sombres alarmes,
Jette son glas funèbre et demande des larmes Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.
Donnez donc, en ce jour où l’Égbse pleurante Fait entendre pour eux une plainte touchante ;
Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords.
Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme,
Une fleur à la tombe, une prière à l’âme.
Ces doux parfums du ciel qui consolent les morts.
Priez pour vos amis, priez pour votre mère,
Qui vous fit d’heureux jours dans cette vie amère,
Pour les parts de vos cœurs dormant dans les tombeaux. Hélas ! tous ces objets de vos jeunes tendresses Dans leur étroit cercueil n’ont plus d’autres caresses Que les baisers du ver qui dévore leurs os.
Priez pour l’exilé, qui, loin de sa patrie,
Expira sans entendre une parole amie ;
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
Personne ne viendra donner une prière.
L’aumône d’une larme à la tombe étrangère :
Qui pense à l’inconnu qui sous la terre dort ?
Priez encor pour ceux dont les âmes blessées Ici-bas n’ont connu que les sombres pensées Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil ; Pour ceux qui, chaque jour, bénissant l’existence,
N’ont trouvé le matin, au lieu de l’espérance,
A leurs rêves dorés qu’un horrible réveil.
Ah ! pour ces parias de la famille humaine,
Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine.
Ont monté jusqu’au bout l’échelle de douleur,
Que votre cœur touché vienne donner l’obole D’un pieux souvenir, d’une sainte parole,
Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.
OCTAVE CRÉMAZIE
Apportez ce tribut de prière et de larmes,
Afin qu’en ce moment terrible et plein d’alarmes, Où de vos jours le terme enfin sera venu,
Votre nom, répété par la reconnaissance,
De ceux dont vous aurez abrégé la souffrance,
En arrivant là-haut, ne soit pas inconnu.
Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes, Avant de le porter aux sphères éternelles,
Le dépose un instant sur les tombeaux amis ;
Et les mourantes fleurs du sombre cimetière.
Se ranimant soudain au vent de la prière,
Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.