‹ Les fleurs de la poesie canadienneChapitre 31 sur 73 · LE CANTIQUE DU BON PAUVRE · texte numérisé non relu

LE CANTIQUE DU BON PAUVRE

Quand la feuille d’ormeau tapisse la vallée.

Que l’enfant ne suit plus la solitaire allée Pour prendre un papillon,

Que les champs sous la faux ont vu tomber leurs gerbes, Que l’insecte prudent trottine sous les herbes Et se cache au sillon,

Seigneur, j’espère en toi, car l’heure qui s’avance, Sur son aile glacée apporte la souffrance Au seuil de l’indigent ;

Seigneur, j’espère en toi, car sur l’homme qui pleure Tu reposes toujours, de ta sainte demeure,

Un regard indulgent.

Comme un champ que l’automne a noyé dans sa brume, Mon cœur est, en ces jours, noyé dans l’amertume.

Mon cœur toujours soumis !

Après elle tramant sa lamentable escorte,

La misère, en haillons, s’est assise à ma porte,

Je suis de ses amis !...

Que le riche demeure à l’abri des orages ;

Que la froide saison réserve ses outrages Pour tous ceux qui n’ont rien ;

Que chaque heure qui vient m’apporte sur son aile Un pénible regret, une angoisse nouvelle ;

Si Dieu le veut, c’est bien.

Celui dont le regard veille sur tous les êtres.

Qui nourrit l’araignée au coin de mes fenêtres,

Le grillon au foyer,

Pourrait-il, en voyant son enfant sur la terre Élever vers le ciel un cœur pur et sincère,

Ne pas s’apitoyer ?

Si la vie, à mes yeux, n’offre guère de charmes,

Si je mange mon pain détrempé de mes larmes.

Mon âme est dans la paix.

Quand à mon crucifix mes regards se suspendent,

Des soucis dévorants, des douleurs qui m’attendent Je ne crains plus le faix.

Chaque saison qui fuit, chaque nouvelle année Nous disent que bientôt l’on verra terminée Notre course en ce lieu :

Et le riche et le pauvre attendront, en poussière,

Le redoutable jour où luira tout entière La justice de Dieu.

LE BIEN POUR LE MAL (Récit)

Jean Dumas habitait, non loin de la cité,

Une blanche maison sous les bois. En été,

Les oiseaux voltigeaient sur les branches des hêtres Et venaient, le matin, jusque dans les fenêtres Pour chanter au réveil leurs joyeuses chansons ;

En hiver, le fléau battait dru les moissons,

Et puis l’on festoyait comme c’est la coutume.

Or, les coups répétés du marteau sur l’enclume Disaient que près de là vivait un forgeron ;

Il se nommait, je crois, Cyprien Bergeron.

Si je l’appelle ainsi, ce n’est pas pour la rime.

Les deux voisins heureux se montraient de l’estime, Mais ils ne marchaient pas sous la même couleur ; L’un était libéral, l’autre, conservateur.

Ils eurent à la fin une ardente dispute Au sujet des héros qui commençaient la lutte

LÉON-PAMPHILE LEMAY

Pour un siège d’un jour dans notre parlement.

Jean dit à Bergeron :

« — Tu parles sottement ; ;

Ton caUdidat est fourbe et ta cause est mauvaise ».

Et l’autre répliqua, bondissant sur sa chaise :

« — Ma cause est bonne et mon homme vaut mieux que vous !

— Tiens ! si je le voulais, tu serais avec nous.

— Comment ?

— Tu n’es pas libre.

— Est-ce quelque menace ?

— Je puis, si je le veux, te chasser de la place.

• — Me chasser ?

— Te chasser !

— Tu ne le feras pas !

— Je le ferai, bien sûr, si demain tu ne vas Pour l’homme de mon choix enregistrer ton vote.

— Jamais

— Tu me dois ?

— Oui.

— Tu me paîras.

— Despote !

— Un grand mot que j’ai lu dans ton petit journal Je ne te ferai pas, moi, üe discours banal,

Mais je te chasserai de ta pauvre boutique !

— Bah ! j’aurai pour abri mon drapeau politique ».

La querelle dura longtemps et fit du bruit.

Dumas ne dormit point, rêvant, toute la nuit,

Aux moyens d’exercer le plus tôt sa vengeance.

Il fit vendre la forge et rit de l’indigence Où tomba tout à coup son malheureux voisin ;

Puis ensuite il noya ses remords dans le vin.

Trente ans sont écoulés. Dans les vertes prairies Qui s’étendent au Nord, comme des mers fleuries,

Au bord du lac Saint-Jean, derrière nos grands monts.

Il s’élève un village où nombre de maisons,

Pleines de frais enfants, grouillent comme des ruches. Dans l’âtre, aux jours de froid, flambent gaîment les bûches. Lorsque le vent se tait et que les deux sont clairs,

On voit de tout côté s’élever dans les airs

Les colonnes d’argent de la molle fumée,

Le givre émaillé alors la fenêtre fermée.

Plus tard, la porte s’ouvre et le joyeux soleil Jusqu’au cœur du foyer plonge un reflet vermeil,

Et les bois tout en fleurs y versent leurs dictâmes.

Doux comme les vertus de ses naïves âmes.

Dans l’une des maisons, en face du châssis Qui donnait sur la route, un homme était assis.

Un vieillard. Il avait la chevelure blanche,

Le dos courbé, l’air doux et la figure franche.

Il fumait en silence, et son regard rêveur Suivait, au bord du lac, une étrange vapeur Que le vent déployait comme un voile de soie.

La maison de cet homme était pleine de joie :

Le bonheur l’inondait de ses divins rayons.

On voyait à l’entour onduler les sillons ;

Les vergers lui donnaient des fruits tout pleins d’arome, Et les pins toujours verts la couvraient de leur dôme. Elle était comme un nid enfoui sous les fleurs ;

Le rire éclatait là, là s’essuyaient les pleurs.

En face s’élevait une forge ; et sans cesse Sur l’enclume de fer qui tintait d’allégresse On entendait tomber l’implacable marteau.

Le soufflet, haletant sous son large manteau,

Attisait le foyer. Se brisant en parcelles,

Le fer rouge battu lançait mille étincelles Autour de l’ouvrier content de son labeur.

Bien souvent le vieillard encor plein de vigueur Venait à l’atelier pour reprendre sa tâche.

Il n’aurait pas voulu s’affaisser comme un lâche*

Au sein de son foyer, sous le fardeau des ans,

Comme font de nos jours tant de vieux artisans.

Mais son fils, toutefois, le plus souvent peut-être, Faisait seul la besogne, et la faisait en maître.

Il rentrait à son tour, les bras noirs de charbon,

Mais qu’importe ? il avait travaillé, c’était bon.

Pendant que le vieillard fumait, souriant d’aise,

Assis moelleusement dans une grande chaise,

Et que Paul, son garçon, était à l'atelier,

La mère, alerte encor, surveillait le cellier,

LÉON-PAMPHILE LEMAY

Et les filles, chantant quelques chansons nouvelles, Cousaient le linge blanc ou nouaient des dentelles. Le temps que Dieu donnait on savait l’employer. Un Christ, les bras tendus, protégeait le foyer.

Non loin, sur le chemin bordé de bois d’érable,

Tiré par un cheval poussif et misérable,

Venait un chariot. Il était encombré :

Des lits, des bancs, des sacs ! Tout cela délabré,

Tout cela revêtu de cet air de détresse

Qui choque le regard et même vous oppresse.

Ce pénible attelage était, hélas ! guidé Par un homme bien vieux. Son front chauve et ridé. Penché presque toujours sur la route de sable. Gardait d’un long chagrin la trace impérissable.

Et les essieux criaient, et leurs cris agaçants Faisaient, par-ci par-là, sourire les passants.

Derrière la voiture, un bœuf qui se lamente,

Un chien la tête basse et que la soif tourmente,

Et deux femmes. La fille, une jeunesse encor, Blonde avec un œil tendre, avec des cheveux d’or, Belle maigre ses pleurs et sa pâleur extrême ;

La mère, bien âgée et s’oubliant soi-même Pour ne songer toujours qu’à ceux qu’elle chérit.

Et toutes deux s’en vont songeant dans leur esprit Aux beaux jours d’autrefois qui sont passés si vite. On dirait que, honteux, le vieillard les évite ;

Et lorsqu’ils sont ensemble aux heures de repos, Rarement il se mêle à leurs tristes propos.

Tout à coup cependant le chariot se brise :

Une ornière, un caillou, l’on ne sait. La surprise Pour les trois voyageurs est grande assurément.

On regarde, on soupire, on demande comment On pourra supporter une pareille épreuve.

La voiture, c’est vrai, n’était pas toute neuve,

Mais enfin l’on s’était bien rendu jusqu’ici,

Pourquoi ne pas aller un peu plus loin aussi ?

Le forgeron, toujours à sa fenêtre ouverte. Regardant le lac bleu dans sa ceinture verte, Regardant chaumes, vais et prés d’un œil distrait, Aperçut la voiture au moment qu’elle entrait

Dans le petit village avec sa charge lourde ;

Il entendit aussi, je crois, la plainte sourde Des essieux mal ferrés qui se rompaient soudain.

« Paul, cria-t-il, allons donner un coup de main » A des colons nouveaux qu’un accident, sans doute,

» Vient d’arrêter là-bas, au milieu de la route ».

Vous le savez déjà, Paul, c’était son garçon ;

Il forgeait en chantant comme un joyeux pinson.

Il sort, et tous deux, le fils avec le père

Vont aider le vieillard qui pleure et désespère.

On porte à la maison le pauvre mobilier ;

Le chariot boiteux se traîne à l’atelier,

Et les deux forgerons se mettent à l’ouvrage :

Faire la charité leur donne du courage.

Le soufflet bourdonnant allume un feu d’enfer Et les pesants marteaux tombent dru sur le fer.

Quand le travail fut fait, il était soir. La grive Éparpillait déjà sur la paisible rive,

Comme des diamants, les notes de sa voix.

L’ombre s’épaississait sous le dôme des bois.

L’hôte du forgeron, malgré l’heure avancée,

Voulut poursuivre alors sa route commencée.

« — ■ Je vais partir, dit-il, mais il faudrait d’abord Payer ce que je dois.

— Pour qu’on reste d’accord,

Ne m’offrez rien du tout, non 1 pas la moindre somme Passez ici la nuit et dormez un bon somme »,

Reprit le forgeron avec un franc souris.

Les jeunes gens se sont toujours vite compris.

Un tendre sentiment, une amitié sincère Entre Paul et ses sœurs et la jeune étrangère Naquit à l’instant même. On descendit gaîment,

Par un sentier de fleurs, au bord du lac dormant,

Et, sur un tronc moussu, les pieds tout près de l’onde, On alla s’asseoir. Paul, près de la fdle blonde Se trouva, par hasard ou volontairement.

Il était tout heureux, parlait joyeusement...

Cependant les vieillards, assis devant la porte.

Aspirant cet air pur que le soir nous apporte

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Quand on est dans les champs, sous les pins, près des flots. Causaient en attendant le moment du repos.

« — Pour aller, pauvre ami, défricher une terre Vous êtes bien trop vieux, je ne saurais le taire »,

Disait le forgeron au colon étranger.

— Je le sais bien, hélas ! mais n’y puis rien changer !

Je ne demande pas, soyez sûr, l’abondance,

Mais le pain qu’au travail donne la Providence.

J’ai connu de beaux jours et je les ai perdus.

Je possédais des biens ; ils ont été vendus.

Mes fils se sont enfuis — à vous je le raconte —

Mes fils ont déserté quand ils ont vu ma honte,

Quand ils ont vu la faim s’asseoir à notre seuil.

Où sont-ils maintenant ? où leur coupable orgueil Les a-t-il entraînés ? Je ne saurais le dire.

Je n’ai pas cependant le droit de les maudire.

Parce que je fus lâche et que Dieu me punit ».

Et ce fut en pleurant que le vieillard finit.

« • — Quelle était, demanda l’hôte, votre paroisse ?

Et quel est votre nom » ?

Oppressé par l’angoisse,

Le malheureux pouvait à peine se tenir.

Sa femme qu’attristait aussi ce souvenir,

Répondit aussitôt, essuyant sa paupière :

— Nous avons demeuré bien longtemps à Saint-Pierre, Saint Pierre d’Orléans.

Et, parlant presque bas,

L’homme reprit alors :

— Mon nom est Jean Dumas.

— Jean Dumas, dites-vous ? Quoi ! Jean Dumas, de l’Ile ? Cria le forgeron : Non ! non ! c’est inutile !

Tu n’es point Jean Dumas ! je te reconnaîtrais... Approche donc un peu que je lise tes traits !...

Ah I sous nos cheveux blancs et sous nos peaux tannées On ne trouve plus nos jeunesses fanées !

— Quoi ! vous me connaissez ! quoi ! vous m’avez connu ! Lorsque j’étais heureux êtes-vous donc venu,

Comme je fais ici, vous asseoir à ma table ?

Ah ! j’en éprouverais un bonheur véritable !

llô LA POÉSIE CANADIENNE

— Nous nous sommes connus, mais voilà bien longtemps ; Nous sommes à l’hiver, nous étions au printemps.

— Vraiment, c’est bien heureux ! mais dites-moi, brave

[homme.

En quel endroit c’était et comment l’on vous nomme.

— C’était à File, Jean, reprend le forgeron,

Et je me nomme, moi, Cyprien Bergeron ».

Dumas reste muet de stupeur ; et sa femme,

Poussant de ces sanglots qui vous déchirent l’àme Et fondant tout à coup en pleurs, s’écrie alors :

« Vengez-vous, Cyprien, et jetez-nous dehors » !

Et Dumas, demandant le pardon de sa faute,

Tomba dans la poussière aux genoux de son hôte.

« Viens, dit le forgeron tout ému ; lève-toi !

» Ne t’agenouille point comme ça devant moi,

» Cela me rend honteux, et je crois qu’on me raille.

» Entrons ».

Le crucifix pendait sur la muraille.

Il s’en fut à ses pieds se jeter à genoux Et dit, levant les mains :

« Mon Dieu, pardonnez-nous » Comme nous pardonnons à ceux qui nous offensent » ! Puis, quand il fut debout :

« Jean, les moissons commencent » Et je cultive un peu tout en forgeant beaucoup.

» J’ai besoin que l’on m’aide, et je fais un bon coup » En vous gardant ici, toi, ta femme et ta fille.

» Nous ferons désormais une seule famille ».

Les jeunes gens rentraient juste à ce moment-là : «Mon père, ajouta Paul, je songeais à cela ».

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