L’ÉGLISE DES HURONS
Là-bas, sur les hauteurs, au pied des Laurentides, S’élève, solitaire, un modeste hameau.
La rivière Saint-Charle, avec ces- eaux limpides
Que voile, en maint endroit, l’ombre d’un jeune ormeau,
(1) La vieille église des Hurons de Lorette fut détruite par un incendie en 1862. On fit appel, pour la rebâtir, à la charité publique, et cette pièce fut l’obole du poète oublié de la fortune. L’église a été reconstruite.
Caresse, en murmurant, le seuil de ce village,
Et, quand elle le quitte, on dirait que de rage Sur son lit de cailloux elle s’agite et fuit.
Comme un daim effaré, qu’une meute poursuit,
Dans un gouffre profond qui tout à coup s’entr’ouvre, L’onde vertigineuse arrive avec fureur,
Rebondit sur le roc, le déchire et le couvre De flots d’écume et de vapeur.
Le village est paisible et son aspect est triste.
Des enfants basanés à l’œil noir et mutin Y suivent pas à pas chaque nouveau touriste, Pour lui vendre un panier qu’ils ont fait le matin Ou, pour avoir un sou, tendent une main sale. D’autres un peu plus grands, d’une fierté royale, Armés d’un arc de frêne et d’un léger carquois, Semblent chercher encor le féroce Iroquois ;
Car ces petits enfants au visage de cuivre Ont appris de l’aïeul à détester ce nom ;
Et c’est dans ce hameau que nous voyons survivre Le descendant du fier Huron !
Naguère une chapelle à l’antique façade,
Donnant un air joyeux à la pauvre bourgade, Élevait vers le ciel la croix de son clocher.
Les Hurons à la messe arrivaient le dimanche Avec leurs souliers moux et leur chemise blanche.
Les femmes, comme ailleurs, promptes à s’approcher De la maison de Dieu, dès qu’elle était ouverte, Revêtaient, ce jour-là, leur plus belle couverte. Rientôt un chant pieux montait vers le Seigneur Avec les flots d’encens et la voix du pasteur.
Mais, hélas ! aujourd'hui le béni sanctuaire N’est qu’un mur délabré !
Le sauvage n’a plus son temple tutélaire,
Son refuge sacré !
Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines Que l’herbe vient couvrir,
Cherchant de quel forfait les vengeances divines Ont voulu le punir.
LÉON-PAMPHILE LEMAY
II n’entend plus la voix de sa joyeuse cloche Annonçant, tour à tour,
Que déjà du repos l’heure calme s’approche Ou qu’enfin il est jour !
Il n’entend plus jamais les chants des brunes vierges Élevant vers le ciel
Une âme toute en feu comme les pâles cierges Qui brûlaient sur l’autel !
Le dimanche, autrefois, c’était fête au village :
Aujourd’hui tout est deuil !
De son humble maison le timide sauvage Ne laisse plus le seuil !
Son cœur se refroidit et sa vertu chancelle Sous le vent du malheur,
Comme on voit chanceler une frêle nacelle Sur la mer en fureur !
Et l’on dit que le soir, lorsque d’épaisses ombres Enveloppent ce lieu,
On voit passer souvent au milieu des décombres De la maison de Dieu,
Une forme suave, agile et plus exquise Que les plus douces fleurs ;
Elle paraît s’asseoir sur une pierre grise Et répandre des pleurs.
Et plus loin sur les bords de la belle cascade Quand on approche un peu,
On voit un spectre nain qui sautille et gambade Et de ses yeux de feu Regarde fixement, riant avec malice,
Le saint temple détruit ;
Puis soudain, il s’élance au fond du précipice,
Dès qu’une étoile luit.
Et l’on croit au hameau que cette forme exquise,
Ce fantôme brillant Qui visite la nuit les restes de l’église Et s’assied en pleurant,
C’est l’ange à qui le ciel a confié la garde Du village huron,
Et que le spectre affreux qui rit et le regarde.
Est un méchant démon.
Qui donc sera vainqueur dans cette lutte étrange Entre l’esprit céleste et le spectre maudit ?
Le sourire du nain ou la larme de l’ange ?
Écoutez ce qu’un jour une femme entendit :
Une jeune Huronne allait seule, en silence,
Pleurant son bien-aimé qui tardait à venir.
Sous un feuillage épais que la brise balance,
Elle vient s’arrêter pour mieux se souvenir.
Comme un saule rompu son front pâle s’incline ;
Ses regards enivrés commencent à languir !
Tout flotte vaguement !... le jour au loin décline... Elle entend des accords qui la font tressaillir :
« C’est en vain que tu veux, démon de la vengeance,
» A ce peuple ravir sa plus chère espérance » Et le germe sacré de sa vieille croyance !
» De ses débris fumants le temple sortira !
» Au-dessus du hameau la croix de fer luira !
» Et sur le saint parvis le sauvage prîra !
» Et la vierge huronne ira dans la prairie » Cueillir, comme autrefois, la fleur la moins flétrie,
» Pour orner chaque jour l’image de Marie !
» Car la vierge est pieuse avec simplicité :
» Et sur ces bords heureux la douce charité » Auprès de l’indigence a toujours habité ».
Et ce chant prophétique était comme un dictame Pour le cœur affligé de cette jeune femme !
Elle vit aussitôt l’ange tout radieux Essuyer sa paupière et remonter aux cieux !
Sur la chute elle vit le petit nain immonde Grincer des dents, rugir et s’élancer dans l’onde !
Elle vit s’élever, au milieu du hameau,
Sur les cendres du temple, un beau temple nouveau !
Que ton rêve était doux, jeune fdle huronne !
Ce temple que tu vis, que le ciel te le donne !
A.-BASILE ROUTHIER
A.-B. ROUTHIER (1839
M. A.-Basile Routhier est né le 8 mai 1839, à Saint- Placide des Deux-Montagnes. Il fut admis au barreau en 1861. Il est juge de la cour supérieure à Québec, et professeur du droit international à l'université Laval.
Il a publié en 1882 un volume de poésies : Les Échos. Son œuvre littéraire comprend en outre un volume d'études diverses, Les Causeries du Dimanche ; plusieurs volumes d’impressions de voyage : A travers l’Europe, A travers l’Espagne, De Québec à Victoria ; un volume d'études littéraires, Les Grands Drames ; un volume de Conférences et Discours, etc.