DULCIA LINQUIMUS ARVA
Pourquoi donc fuyez-vous notre belle patrie,
Jeunes gens aux bras vigoureux ?
N’a-t-elle plus besoin ni de votre industrie.
Ni de votre sang généreux ?
Est-ce ainsi que fuyaient, en d’autres temps, nos pères Qui virent tant de jours mauvais ?
D’un rivage étranger les gloires mensongères Ne les séduisirent jamais.
Quoi I vous vous exilez ! Mais dans nos vastes plaines N’est-il pas de place pour tous ?
Craignez-vous de l’hiver les rigides haleines ?
L’été n’est-il pas assez doux ?
Sont-elles sans parfums les fleurs de nos charmilles ?
Sans ombre nos grandes forêts ?
L’amour et la vertu croissent dans nos familles Comme les blés dans nos guérets.
LÉON-PAMPHILE LEMAY
Aiguillonnez les flancs de la glèbe féconde ;
Traînez partout le soc vainqueur,
Des sueurs du travail que votre front s’inonde ;
Le travail retrempe le cœur.
Transformez nos déserts ; que la ronce sauvage Fasse place à l’or du froment ;
Laissez à vos enfants, pour premier héritage, L’exemple d’un grand dévoûment.
Un son qui vient de loin vous trouble et vous enivre : Est-ce donc un concert si beau ?
C’est la voix de l’airain, c’est la clameur du cuivre,
i Le cri du fer sous le marteau !
Ah ! combien plus sacrés sont les accents rustiques Qui font retentir nos hameaux !
Voix de nos gais enfants, chants des vierges pudiques, Soupirs du vent dans les rameaux !
Écoutez ! écoutez l’implacable musique !
Écoutez l’étrange clameur !
C’est le sourd grondement de l’immense fabrique Où les engins chantent en chœur !
Le râle des pistons plongeant dans les chaudières Leurs énormes jambes d’acier,
Comme plongent parfois, aux gués de nos rivières, Les sabots d’un fougueux coursier !
C’est le bruit des marteaux qui font hurler l’enclume Comme un taureau dans l’abattoir !
C’est le pétillement de la flamme qu’allume L’haleine d’un grand soufflet noir !
Ce sont les cris stridents des ardentes bobines.
Des cylindres vertigineux 1
C’est le concert bruyant de toutes les machines Qui rendent l’homme paresseux !
Et, parmi tous ces bruits, une plainte s’élève,
La plainte du pauvre ouvrier
Qui travaille dès l’aube et jusqu’au soir sans trêve, Et n’a pas le temps de prier.
Sa femme, ses enfants, comme d’humbles esclaves, Sont tous les jours à leurs métiers.
Ils vieillissent ainsi sans briser les entraves Qui les enchaînent tout entiers 1
Ah ! si les habitants des villes ouvrières
Avaient l’ombre de nos grands pins !
S’ils avaient les parfums de nos fleurs printanières, L’air embaumé de nos matins !
S’ils pouvaient, comme nous, en s’armant de la hache, Défricher un sol plantureux,
Comme ils accompliraient leur glorieuse tâche,
Et qu’ils se trouveraient heureux !
Aimez, Canadiens, le sol qui vous vit naître,
Et qu’il ne soit jamais qu’à vous !
Sur des bords étrangers chacun est votre maître : Demeurez libres parmi nous !
Aimez votre village et vos temples champêtres Où Dieu vous parla tant de fois.
Aimez le cimetière où dorment les ancêtres Sous l’humble égide de la croix !
LE CHEF INDIEN ET LA CROIX (1) {Fragment épique )
C’était l’heure où les bois s’éveillent aux ramages Des ruisseaux babillards et des oiseaux sauvages ;
Où du soleil levant les radieux reflets Redonnent leur couleur aux feuilles des forêts ;
(1) Ce fragment épique n’est qu’un extrait d’un poème sur la Découverte du Canada, sujet proposé au concours de poésie de l’université Laval, en 1867. Le poème de M. Lemay a obtenu la médaille d’or.
On lit au premier voyage de Cartier :
« Le vingt-quatrième jour de juillet (1534) nous fîmes faire une croix haute de trente pieds, et fut faite en présence de plusieurs d’iceux (les sauvages) sur la pointe de l’entrée de ce port (baie de Gaspé), au milieu de laquelle mîmes un écusson relevé avec trois fleurs-de-lis, et dessus était écrit en grosses lettres entaillées en du bois : Vive, le Roy de France. Et après la plantâmes en leur présence sur la dite pointe, et la regardaient fort, tant lorsqu’on la faisait que quand on la plantait. Et l’ayant levée en haut, nous nous agenouillions tous, ayant les mains jointes, l’adorans à leur vue, et leur faisans signe, regardans et montrans le ciel, que d’icelle dépendait
LÉON-PAMPHILE LEMAY
Où le pétrel hardi de la plage s’élance Vers les flots menaçants que l’orage balance.
Sur les bords inconnus où le vaillant Cartier,
A Dieu comme à son roi se vouant tout entier,
Était venu naguère élever la croix sainte,
Un vieillard cheminait jetant au vent sa plainte.
La tristesse ridait son visage cuivré ;
Comme un arbre fleuri, comme un tapis ouvré,
Son corps était orné de figures bizarres ;
Et nouant ses cheveux, les plumes les plus rares S’élevaient sur sa tête en panache éclatant.
Sur les vagues d’azur son œil allait flottant Comme le frêle jonc ou bien l’algue légère,
Et paraissait chercher une rive étrangère.
Et quand il était las de regarder les flots,
Le vieillard exhalait de lugubres sanglots :
Et d’une main tremblante armant son arc de frêne,
Vers une haute croix qui dominait la plaine,
Il lançait, furieux, son trait empoisonné,
De son audace alors il semblait étonné Et reprenait pensif sa marche solitaire.
Cet homme au regard sombre, au cœur plein de colère, C’était un Indien dont la puissante voix,
Pour repousser Cartier et renverser la croix,
Avait jadis tâché, sur ces mêmes rivages,
D’éveiller les soupçons des peuplades sauvages.
Mais, de l’homme des bois l’inutile fureur Dans l’âme du marin ne mit point la terreur,
Et Cartier s’éloigna de cette étrange plage Emmenant du vieillard les deux fils en otage.
Le père infortuné suivit longtemps des yeux Le vaisseau qui portait ses fils sous d’autres deux : Maintenant il revient, au lever de l’aurore,
Promener ses chagrins sur la rive sonore.
notre rédemption : de laquelle chose ils s’émerveillaient beaucoup se tournans entr’eux, puis regardans cette croix. Mais étans retournés en nos navires, leur capitaine vint avec une barque à nous vêtu d’une vieille peau d’ours noir, avec ses trois fds et. un sien frère... et fit une longue harangue, montrans cette croix, et faisans le signe de la croix, et faisans le signe d’icelle avec deux doigts. Puis il montrait toute la terre des environs, comme s’il eCit voulu dire qu’elle était toute à lui, et que nous n’y devions planter cette croix sans son congé ». Cartier raconte ensuite comment il adoucit ce chef par quelques petits présents, et le congédia satisfait, gardant avec lui deux de ses fils pour les emmener en France.
La haine et la douleur se peignent sur ses traits ;
Pour lui la solitude a seule des attraits.
Il demande ses fils au soleil qui se lève,
Il les demande aux flots qui roulent sur la grève 1 Mais sur le sein des mers, comme une aile d’oiseau,
Il ne voit point s’ouvrir la voile du vaisseau Qui doit lui ramener les fils de sa tendresse.
« Vaillant Domagaya, dit-il dans sa détresse,
» Noble Taiguragny, me serez-vous rendus ?
» Ah ! si mon bras plus fort vous avait défendus » Contre la cruauté de ces Visages-Pâles,
» Je ne pleurerais point ! Et comme les rafales » Chassent dans les jours froids les feuillages légers » Nous aurions de nos bords chassé les étrangers.
» A ces rochers déserts pendant combien de lunes » Raconterai-je encor mes tristes infortunes ?
» Quand viendrez-vous reprendre, ô fils que j’ai perdus,
» Vos carquois pleins de traits et vos arcs détendus » ? Pendant que sur la rive où déferle la lame,
Le vieux chef indien épanche de son âme.
Une haine inutile et des regrets amers.
Un esprit malfaisant, envoyé des enfers,
A pris d’un vieux jongleur la hideuse figure,
Et la démarche lente et la haute stature.
Il s’approche aussitôt du chef de la tribu :
Ils sont amis d’enfance ; ils ont ensemble bu,
Au milieu des forêts, à la même fontaine :
Ensemble ils ont fait plus d’une chasse lointaine.
« Pourquoi te consumer, dit-il, en vains regrets,
» Toi le premier guerrier de nos vastes forêts ?
» Ton corps est décharné comme un arbre qui sèche 1 » Le chevreuil ne craint plus la pointe de ta flèche 1 » Attends-tu que les Blancs te ramènent tes fils ?
» Ou bien regrettes-tu d’avoir craint leurs défis ?
» Les feuilles jauniront et laisseront les branches,
» La neige bien des fois tendra ses nattes blanches,
» Et les petits oiseaux tisseront plusieurs nids » Avant que tes enfants soient ici réunis.
» Te le dirai-je, ô chef ? oui, j’ai vu dans mes rêves » Cette fatale croix s’étendre sur nos grèves,
» Dominer nos forêts, écraser nos hameaux,
» Et sur ses larges bras se perchaient les oiseaux,
» Et nos traits aiguisés ne pouvaient les atteindre ;
LÉON-PAMPHILE LEMAY 117
» Et nos fiers ennemis semblaient ne plus nous craindre, » Et j’ai vu sur nos bords venir les guerriers blancs ;
» Nous étions devant eux stupéfaits et tremblants !
» Je t’ai vu le premier (qu’au moins nul ne le sache)
» Porter le calumet, puis enterrer la hache !
» Pour détourner les maux qui nous menacent tous,
» J’ai déjà consulté les puissants manitous ;
» Il faut bannir la croix de nos forêts antiques,
» La croix où sont gravés des mots cabalistiques !
» C’est alors seulement que sous nos bois épais,
» Sans craindre d’ennemis, nous chausserons en paix ».
Ainsi parle au vieux chef le malfaisant génie...
Le vieillard, plein de trouble, entra dans sa cabane ;
Et sur le seuil couvert de feuilles de platane,
Cachant dans ses deux mains son front plein de soucis, Immobile, il resta tout un long jour assis.
Quand les ombres du soir noyèrent le feuillage.
Il passa comme un spectre au milieu du village. Ordonnant aux anciens de tenir leur conseil,
Avant que de la mer s’élevât le soleil.
Aussitôt les vieillards laissent leurs toits d’écorce,
Sur les pas de leur chef une invincible force Les pousse tour à tour avec docilité...
Leurs calumets remplis d’un tabac délectable Exhalant la fumée en orbes gracieux,
Pendant qu’assis en cercle et tout silencieux,
Ils écoutent le chef dont l’ardente parole,
Plus souple qu’au matin le ramier qui s’envole,
Leur dépeint à grands traits son trouble et sa douleur Et son long entretien avec le vieux jongleur.
Et quand il eut parlé, le vaillant chef sauvage Ayant poussé trois cris, se cacha le visage.
Le plus vieux du conseil prit la parole alors.
» Je ne sais quel génie a jeté sur nos bords » Ces hardis guerriers blancs que tu semblés tant craindre ; » Ils t’ont ravi tes fils ; ton grand cœur peut se plaindre » Cependant, je les crois moins cruels que rusés ;
« Ils n’ont pas bu leur sang dans leurs crânes brisés :
» Ils n’auraient pu, sans peur, nous déclarer la guerre,
» Car leurs mains pour tuer s’emparent du tonnerre...
» Et s’ils sont les amis des esprits malfaisants,
» Pourquoi nous ont-ils fait de si riches présents ?
» Ils veulent à tes fils enseigner leur langage,
» Et cette croix, ô chef, est peut-être le gage » De leur prochain retour au milieu de nos bois.
» C’est peut-être leur Dieu ; tous vinrent à la fois » Se jeter, devant elle, à genoux sur la terre.
» Si nous la renversons, redoutons leur colère.
» Mais pourquoi le jongleur n’est-il donc pas ici ?
» Lui qui se plaît, ô chef, à nourrir ton souci,
» 11 n’ose pas venir nous raconter de songe.
» Craindrait-il d’être enfin convaincu de mensonge ?
» Tapi comme un renard au fond de son terrier,
» Il ne redoute pas la flèche du guerrier !
» Pourquoi les hommes blancs nous tendraient-ils des pièges ? » Tu reverras tes fils avant que plusieurs neiges » Aient aux bois suspendu leurs éclatants flocons,
» Car le grand Manitou sait consoler les bons.
» J’ai dit ». Et le vieillard vint s’asseoir en silence.
Il était le plus sage, et sa mâle éloquence Savait faire toujours prévaloir son conseil.
Quand il eut pris sa place, un murmure pareil Au grondement lointain d’une haute cascade,
Fit trembler l’humble toit du chef de la bourgade. - Tous ne se rendaient pas à ses sages avis.
La vengeance était douce à des cœurs asservis.
Des cœurs pliés au joug des passions brutales.
Pendant qu’ils accusaient tous les Visages-Pâles D’être venus troubler la paix de leurs vieux jours,
Et que le chef pleurait sur ses fils, ses amours,
La cabane s’ouvrit. Haletante, effarée,
Comme le cerf atteint d’une flèche acérée,
Une jeune Indienne entra soudainement.
Son œil noir scintillait comme le diamant :
Elle vint vers le chef : « Je ne sais pas, dit-elle,
« Si tu daigneras croire à ce récit fidèle » Que va faire à la hâte une naïve enfant ;
» N’attaque pas la croix, un esprit la défend 1 » J’ai vu, tout près, assise, une femme plus blanche » Que l’écume des flots où la lune se penche,
» Plus belle que la fleur éclose le matin !
» Son langage, plus doux qu’un chant d’oiseau lointain » Faisait au loin vibrer le verdoyant feuillage ;
» Ses vêtements de neige et son divin visage » Brillaient comme un foyer allumé sous les bois ;
» Ses bras avec amour enveloppaient la croix.
LÉON-PAMPHILE LEMAY
» Écoute, me dit-elle, ô ma pauvre Indienne,
» Écoute les conseils de la Vierge chrétienne.
» J’ai porté dans mon sein le Fils du Grand Esprit.
» Le Grand Esprit peut tout. Heureux ceux qu’il chérit, » Car il ne permet pas que le mal leur arrive.
» Il aime les tribus qui peuplent cette rive.
» Et c’est pour leur apprendre à saintement prier,
» Que vers elles un jour vint un pieux guerrier.
» Les blancs sont ses amis. Ils sont cléments et braves ;
» Ils n’apporteront pas de cruelles entraves » Au poignet vigoureux de l’homme des forêts,
» Mais d’un bonheur plus grand vous diront les secrets. » Si vous osiez pourtant briser cette croix sainte,
» Le Grand Esprit du ciel écouterait la plainte » Des guerriers d’Occident qui vont bientôt venir,
» Et vous ferait alors cruellement punir ».
» Ainsi parla la Vierge, et sa bouche agréable » Répandait autour d’elle un parfum agréable ;
» Puis elle disparut dans les ombres du soir ;
» Je la cherchai partout, mais ne pus la revoir ».
La voix de Naïa, son accent de franchise.
Son visage agité d’une extrême surprise,
L’amour pour la vertu qu’on lui connut toujours,
Tout fit croirê aux vieillards ses étranges discours ;
Et le chef consolé se berçant d’espérance,
Dit aux vieux de son peuple : « Oublions nos vengeances ; » Puisque les guerriers blancs n’outragent pas nos droits, » Laissons dormir la hache et respectons la croix ».