‹ Les Fleurs de la poésie canadienne [microforme]Chapitre 37 sur 86 · LS OS · texte numérisé non relu

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PREMIÈRES PAGES DE LA VIE (A un «nit) (1857)

\RENDS ces vers en retour de ta fraiche missive : Ce sont petites fleurs qu’en secret je cultive, Et qui n'ont, je le sais, ni parfum, ni couleurs : Mais novembre Jamais fut-il propice aux fleurs ?

Ce soir, pensif et seul, j'écoutais près de l'âtre

Le rire pétillant d’une flamme folâtre ;

Je disais en penchant mon front pâle d’ennui :

“ Toute chose en ce monde à besoin d'un appui:

“ Le pétrel bleu s'attache à l’aloue qui surnage :

# La vigne qui féchit se suspend au treillage,

‘ Et la nuée en feu, noir groupe de démons,

‘ Va s’abattre en tonnant sur la pointe des monts.

“Je voudrais reposer aussi mon front qui penche : “Oui, j'ai besoin d'une âme où la mienne s’épanche, D'une âme de mon âge, à l'instinct noble et bon.” Et mes lèvres soudain ont prononcé ton nom,

Je t’'appelais ; ma mère ouvrit ma porte close : Riante, elle agitait, au bout de son doigt rose, Un petit carreau blane de timbres constellé : Ma main pour le saisir aussitôt a volé,

JS ALFRED GARNEAU

Comme un enfant après la vive luciole,

Adieu, mon spleen anglais ! le noir vautour s'envole, Penché sur l'âtre même à la fauve clarté,

J'ai dévoré ta lettre avec avidité,

Ma muse, en la lisant, par sa grâce inspirée,

A relevé son voile ; et, la joue empourprée,

D'une voix qui d'abord tremble un peu de frayeur, C’est elle qui me dit ces vers en ton honneur.

Tel l'oiseau, s'il est seul, cherche l'ombre, sans joie : Mais au fond de l'azur qu'une aile se déploie,

On le voit à l'instant, aussi prompt que l'éclair, S'élancer en chantant sur les vagues de lair.

IT

Tu n'écris : “ Que fait done l'amitié dans ton âme ?

“ Les vents légers d'automne ont-ils tué sa flamme,

“ Que tu ne songes plus, oublieux citadin,

“A celui qui va seul dans un âpre chemin ?

# Faudra-t-1l que je dise, à la pensée impie !

“ Que mon ami d'enfance, Âme éprouvée, oublie

“ Aïnsi qu'une aube d'or notre printemps vermeil !? —Cher Eugène, ah ! causons de ces jours de soleil, Où, plus bruyants cent fois qu'un essaim qui s'envole, Nous renversions nos bancs en sortant de l'école. Nous n'avions pas encor vu quatorze moissons,

Nous refusions déjà d'apprendre les leçons.

“ Est-ce là, disions-nous, l'œuvre de jeunes hommes ? “ Mais le monde jamais ne saura que nous sommes !? “ Non,non,c’est au grand jour qu'ilnous faut travailler, “ Quand l'oiseau dans sa cage apprit-1l à voler ?

“ Et la gloire, où luit-elle ? Est-ce à l'école sombre ?

“ La gloire est une fleur qui ne croit point à l'ombre :

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ALFRED GARNEAU

“ Elle aime les hauts lieux, colonnes, piédestaux,

‘ Et quelquefois, dit-on, le sommet des tombeuux.

“Il faut, pour la cueillir, s'élever dès l'aurore

“ Aux yeux du monde, au bruit de sa clameur sonore ; Car la gloire est coquette, et cette étrange fleur Veut qu'on la cucille an bruit d'un murmure flatteur. Assez, amis, assez de maîtres, nes dures, Et de bancs enrichis par nous de ciselures ;

* Assez de noirs bouquins, grimoires incompris ; On ne recueille pas grande gloire à ce prix.

La gloire est dans la lutte avec la vie amère : Allons gagner le pain de notre bonne mère.”

Et nous partions, le bras sur l'épaule, gaiment, Mais bientôt un vent frais, un frelon bourdonnant, Une feuille entraînée, au tournant d'une source, SoufHait sur notre ardeur, suspendait notre course ; Et quand le jour nouveau ramenait le matin,

Nous reprenions sans bruit l’affreux livre latin.

Mais une fois venu le mois bleu des vacances, C’étaient des ris, des chants, de fantastiques danses ; On passait la nuit blanche à faire des projets.

As-tu vu voltiger des troupes d’oiselets / Comme elles en chantant et rapide comme elles, Tout l’essaim s’envolait aux ruches paternelles, Quel plaisir de jouer alors sur le gazon,

De pêcher dans l'étang, d'aider à la moisson,

De poursuivre un oiseau qui fuit le long des haies,

De cueillir à genoux au bois de rouges baies,

100 ALFRED GARNEAU

De ramener au pré le cheval écumant,

Et le soir, quand le bleu s'assombrit doucement, De suivre du regard, à l'ombre du village,

Un char retentissant fuyant dans un nuage !

O mes frais souvenirs, vous me rendez joyeux ! Surtout je me souviens de ce mois où tous deux, A travers les grands blés pressant nos pas agiles, Courbés, inaperçus sous les épis mobiles,

A l'heure où les oiseaux s'enfoncent dans le mur, Nous volions détacher la nef au lac d'azur.

Nous n'étions pas de ceux qui rasent le rivage,

Tremblants comme une femme à l'aspect d'un nuage : —Enfants !—KSoit ; il fallait nous voir, au sein des flots, Gouverner aussi droit que de vieux matelots ;

Jouets d'un souftle d'air, d’une voix argentine

Nous chantions, enivrés par la brise marine :

Entre chaque refrain, c'était de longs propos

Sur les verts alentours et la grotte aux échos,

Et sur le couchant d’or qui dans l’eau se reflète ;

Car nous étions déjà, toi peintre, moi poète...

La barque cependant, sur un lac sans rocher, Au milieu des glaïculs échouait sans danger.

LE BON PAUVRE (1866) 2H! je sais que la vie est un banquet suave, Une longue fête pour vous :

—— Vos chants toutes les nuits m'éveillent dans ma Frères, je ne suis pas jaloux. [cave :

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es Hlots,

ans ma [cave :

ALFRED GARNEAL 101

Dieu n'a-t-il pas placé sur les cimes sercines Le beau cèdre au riche manteau,

Et le long des torrents, courbé sous leurs huleines, Le pâle et frissonnant roseau ?

Malheur au pauvre aigri qui de sa lèvre torse Où flotte une écume de fiel,

Insulte à la justice, à l'amour, à la forec De ce Dieu qui créa le ciel !

O Christ ! devant ton front que les épines ccignent, Je bénis mon sort et ta loi,

N'as-tu pas dit : “ Heureux celui dont les pieds saignent Sur les ronces derrière moi 2”

“IT faut que l'homme souffre en son corps, en son âme : Mais une larme est un trésor.

Les pauvres brilleront au ciel comme une flamme, Et tiendront une palme d'or.”

Mon pauvre cœur, semblable à l'épi qu'on flagelle, Reste vide après tant de coups...

Mais que j'aie une larme à mon heure mortelle, O Christ, à verser sur tes clous !

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