DES BOUQUETS A LA MAIN
Le bouquet dit à la main semble être un des attributs naturels des dames françaises: il leur sert de maintien et embellit leur démarche quand il n’est pas l’interprète des sentiments qu’elles inspirent à juste titre. Mais si les femmes chez nous rivalisent de goût pour les bouquets à la main avec les femmes de 1 Orient, elles ne prennent pas le même soin que ces dernières pour apprendre le langage des fleurs, cette charmante langue du sentiment que parlent si bien les Orientaux. Nous serions bien récompensé des peines que nous a coûtées ce travail si nous pouvions, par nos faibles efforts, contribuer en quelque chose à populariser le langage symbolique des fleurs.
Le bouquet prend toutes les formes, tous les caractères, toutes les physionomies : il est mince, il est effilé, il est gros, il est massif, il est moral, il est dangereux, il est filial, il est respectueux, il est galant, il est conjugal,
il est adultère, il a l’air sincère, menteur, naïf, évaporé. Enfin, depuis des siècles, il prend des formes à l’infini : on le tourmente, on le taille, on l’allonge, on l’aplatit, et, pour en finir, sa plus jolie forme est celle qui est la plus naturelle.
Quels volumes n’écrirait - on pas sur les bouquets et sur le rôle qu’ils remplissent dans la société ? Combien de mariages ont commencé par un bouquet? N’est-ce point par un bouquet que l’amant timide hasarde sa première déclaration d’amour, et les bouquets ne sont-ils pas journellement le moyen toujours ingénieux, quoique bien vieux, de mille correspondances amoureuses? Le bouquet a maintes fois servi à réconcilier des parents et des amis; s’il a pu être quelquefois aussi une occasion de discorde et de haine, combien de fois n’a-t-il pas servi d’interprète à la reconnaissance !
Que ne peut-on pénétrer tous les secrets qui se passent dans les magasins des fleuristes ! Un bouquet cache quelquefois dans son intérieur la fortune d’une femme, des écrins d’une merveilleuse beauté et d’un prix inestimable; des perles, des rubis, des diamants
remplacent quelquefois les étamines et les pistils dans les corolles embaumées des fleurs. Nous avons vu des billets de banque envelopper séparément chaque tige de fleur d’un énorme bouquet! Nous recommandons
instamment aux dames de ne jamais jeter un bouquet sans en avoir toujours très-soigneusement examiné toutes les fleurs. Quelquefois au bout de huit jours, quand un bouquet est fané, apparaissent seulement les pierres précieuses qu’il contenait. Plus d’un chiffonnier a dû faire sa fortune en ramassant dans la rue des bouquets flétris et jetés par une main inexpérimentée, qui n’avait pas su découvrir ou même qui n’avait pas soupçonné le trésor caché parmi des fleurs.
Les bouquets varient dans leur forme, leur composition et leur caractère selon la classe de la société à laquelle ils sont destinés. Dans le grand monde on porte généralement des bouquets formés d’une seule espèce de fleurs :
violettes, roses, lilas, camélias et autres fleurs de même distinction. Ces bouquets sont toujours faits avec une grande simplicité.
La classe moyenne aime les bouquets ap-
prêtés, taillés, guindés. Il leur faut à tout prix de la régularité et de l’éclat.
L’honnête négociant, lui, veut un ordre symétrique. 11 aime les bouquets à cocarde multicolore entourée d’une forte galerie de mousse.
La femme galante porte de très-gros bouquets qui la fassent remarquer. Pour elle la beauté et la finesse des fleurs, la grâce de leur arrangement n’y font rien, il lui faut du volume.
Voyez-vous ce bouquet où brille sur sa branche fleurie la pomme d’or du jardin des Hespérides entourée d’immortelles, de giroflées, de roses, de résédas et de bruyère sauvage; un papier dentelé et quelquefois coloré l’enveloppe : c’est le bouquet des dames de la halle.
Et cet autre bouquet sans forme caractéristique , mais qui a emprunté un peu de chacune des formes des bouquets précédents, ce bouquet éclectique, c’est le bouquet des habitants du Marais.
Puis enfin voici le bouquet rustique de l’humble artisan. Celui-ci se compose ordinairement de fleurs artificielles grossièrement
travaillées. Et, s’il est destiné à fêter le patron de la paroisse, l’image du saint ne manquera pas d’en occuper le milieu.
De même que le bouquet a un caractère spécial dans chacune des classes de la société, il a aussi un style particulier selon la maison d’où il sort; chaque fleuriste a sa manière à lui et un œil exercé ne s’y trompera jamais, il reconnaîtra toujours à première vue un fleuriste à ses bouqueLs.