ARTHUR
tigrero. Cet assassin qui tua son frère dans une embuscade?... Ah! je lui ai gravé mon souvenir en plein visage... avec mon couteau... (a part.) Ce Guerrero maudit que ïi compte bien retrouver un jour!
arthur. Empoignant! très -empoignant!
de sauves. L'empoisonneur de sa belle-sœur que j'ai vue mourir entre mes bras et que ma science a été impuissante
a Sauver ! (il passe la main sur son fronl.)
tigrero. Eh bien, c'est égal, ce méfier... ou plutôt cette perpétuelle aventure... ce combat obstiné sans cesse renaissant, celle guerre déclarée contre les éléments, les bêtes fauves, les hommes... ce danger de toutes les heures, sous le soleil brûlant, sous les nuits pleines d'étoiles, cela vous être in t.
Ah!
Vous fortifie, vous enthousiasme!
Oui, ca fortifie... Très-empoignant, très-empoi-
glianl ! (Se levant.)
noRACE, se levant. Ah! ce doit êlre une belle vie! cl maintenant suppose cette vie avec un but, un but noble et grand... Qu'en dirais-tu, Valenlin?
tigrero. Je dirais que le comte Horace est mon frère... que je suis sou ombre, sa chose, son chien, et qu'il fasse plein jour où nuit pleine, dans la savane ou dans la Corel, il ne se tirerait pas une balle sans qu'il me trouvât devant lui.
iior.AGE, lui serrant la main. Je savais que je ne m'étais pas trompé quand je l'écrivais il y a un mois en Afrique : » Frère, viens vite me rejoindre. >
de sauves, Et moi je remercierais le comte Horace d'avoir pensé à moi pour partager sa fortune ou ses revers.
aldegonoe. Tiens! tiens! comle, est-ce que par hasard '?...
Horace, se levant. Eh bien, oui; si je vous ai rassemblés ici, Valenlin et vous de Sauves, ce que je vous prie de me pardonner, c'esl que l'hôtel des comtes d'Armançay n'est plus à moi... depuis hier.
tigrero. Que dites-vous 1
yvon. Hélas! hélas !
horace. Je te comprends, mon pauvre Y von, tu regrettes la grande antichambre.
y von. Oui, je suis
indigné
d'être contraint de servira
monsieur Je comte un souper de hasard dans un salon banni, avec des verres où des commis voyageurs ont peut-être trempé leurs lèvres!
horace. Aristocrate!
yvon, avec lierié. Oui, monsieur, je suis un aristocrate, car il y a trois siècles, mes ancêtres étaient les serviteurs des vôtres !
HORACE, passant la main sur son front. Bail ! laissons Cela, et
revenons à mon histoire. Elle ne se passe point dans les Amériques... mes pampas, ce sont les boulevards, mes forêts vierges... des boudoirs... trop connus... mes peaux-rouges des usuriers, et mes anthropophages... de charmantes amazones qui vont en guerre autour du lac du bois de Boulogne.
Arthur. Attrape, Aldegonde !
AU)EGONnK, levant les épaules. Des mois d'auteurs !...
horace. Mes amis, vous le savez, j'étais riche.
ai.degondiî. Aïe ! j'étais !... Compris!
horace. Et avecle caractère que vous méconnaissez... il ne m'a pas fallu beaucoup plus de deux ans pour jeter h tous les vents la cinquantaine de mille livres de renie que je tenais de mes pères... A ces amazones, j'ai livré lambeau par lambeau mon patrimoine et ma jeunesse; c'est l'histoire universelle de tous ceux qui, nés avec de nobles instincts, n'ont jamais vu dans l'or que le valet de leurs fantaisies! L'histoire est banale comme la vérité, et je ne parle de ces amuurs buissonnières que pour mémoire... mais en dehors de ces amours classiques qui complètent pour ainsi dire l'éducation de tout jeune homme, il y eut une femme, le dédain l'ail femme! riche, superbe, impassible! même devant les pleurs d'amour répandus sur ses mains! belle comme une création du Titien; mais une (leur des tropiques... llcursans parfum... coeur sans amour! et moi je l'aimai, je ne dirai pas comme un fou, c'est trop peu! les termes m'échappent; je l'aimai comme le malheur aime les honnêtes gens l
Arthur. Avec acharnement, alors!
horace. Mais elle '...idole de marbre, sachant que les hommages lui sont dus... inallentive, se laissait aimer paresseusement!... Que lui importaient mes souffrances? De telles beautés sonl comme les astres, elles brûlent tous ceux qui les voient sans distinction 1 Allez donc demander au soleil de ne pas éblouir celui-ci, plutôt que celui-là!... La terre tourne autour de lui! Paris tournait autour d'elle, mes amis, j'étais jaloux!
CARMEN
moi ici, à horace.
CARMEN
HoRACl
aebegonde. Vous entendez, Arthur, c'est comme cela que je veux être aimée!
arthur. Ah ! ta m'est égal, moi, je suis myope! (n met son lorgnon.)
iïorace. El d'autant plus jaloux que je n'avais nul droit de l'êire 1 ... une inclinaison de lêle*.* un pâle sourire, voilà, dura ni une année, quelles furent les récompenses de cet amour sans bornes ! Oh! me disais-je, est-ce possible? ces yeux profonds, ces veux ardents neseraient quedes miroirs trompeurs! Oh! non! 'je ferai vibrer ce cœur qui paraît inerlel je ferai jaillir l'étincelle du feu sacré qui se cache en luil Nouveau pvsmalion, je donnerai une âme à ce marbre glacé. J'essayai, ce fut en vain! et j'avais des orages de passion en moi ! Mon cerveau s'emplissait de rêves! je pensais à la gloire. Si j'avais le génie elle m'aimerait, pensais- je parfois; puis ensuite... c'étaient des dépits d'enfants! je me boudais moimême ; enfin, las de ma lutte contre la chimère... je voulais oublier... et je me précipitais tête baissée dans le bruit. Je passais des nuits entières autour d'une table, des cartes à la main,., la veille, je m'étais improvisé héros!... poêle... que sais-je? faiblesse de l'homme, je retombais piteusement sur un lapis vert. (Tondant la main a Arthur.) C*est à cette époque de ma vie. que je vous ai connu, etje suis heureux de le dire : parmi ces compagnons de débauche, vous êtes le seul pour qui j'aie gardé del'eslime.Vousmangez votre première fortune avec un appétit de collégien en vacances... votre cœur l'ait ses dents... mais votre cœur est lovai... et quand vous laisserez tomber votre masque de gandin on verra un homme!
arthur. Ah! comte!... comlel... c'est très-bien de voire pari... ce que vous dites-la 1... d'autant plus que je ne m'en doutais pns ! je me le répéterai tous les malins.
a lue o onde. Nous étions restés au lapis vert.
horace. Avec des monceaux d'or dessus !
amjegonde, à Aviiuir. Très-empoiguan!, cher, irès-empoignant!
horace. Les monceaux s'en sont allés en phénomène étrange... Avec Sa pauvreté est venue je ne sais quelle audace que je m'ignorais... J'avais de l'orgueil, et maintenant j'ai de la fierté... Avec mon dernier lingot s'est fondue ma dernière vanité... La déesse inexorable, dont j'étais l'adorateur malheureux, es! redevenue une femme... la femme, je la vois... je l'admire... mais je ne l'aime plus!... Ah!.. . ah!... non, en vérité, il ne me reste de ma blessure qu'un souvenir vague et presque doux: mon âme est dans toute la plénitude de In santé, et c'est pourquoi aujourd'hui... ce malin... car l'aube commence à paraître... je viens d'enterrer mon passé... aies amis... c'est ie souper des funérailles... ou plutôt c'est le festin delà résurreelion!... je n'ai plus un sou, mais pas un regret... plus d'amour, mais pas une larme... cl je veux...
EN GARÇON, mirant cl remettant «ut Mire à Horace. Monsieur le
comte Horace d'Armançay!
horace, congédiant 1(5 jiarçon : lisant. C'est bien!... Elle!... elle! à cette heure 1 ici! c'est singulier! (Aux convives.) On me l'ait demander un moment d'entretien pour une affaire grave, messieurs, et je vous prie de m'excuser si je vous qmtle...
arthur, [.assaut h lui. I\iais non, cher comte, ne vous dérangez pas... Aldegonde va nous tapoter du piano dans ie salon
voisin, (il se dirige vers une fenêtre.)
. aldegonde. llflil... par ici ! Arthur, où allez-vous donc?... Elcs-vous assez myope!...
arthur. Ne vous plaignez donc pas de ces choses-là, ma
Chèl'C ! [ih sortent ;i "miche. )
horace. Y von, fais entrer!...