‹ Les Flibustiers de la SonoreChapitre 56 sur 64 · SCÈNE II Les Mêmes, DONA RÉDEMPTION, HORACE · texte numérisé non relu

SCÈNE II Les Mêmes, DONA RÉDEMPTION, HORACE

horace. Daignez me pardonner, seflora Rédemption, de vous avoir foit valser sur une aussi déplorable musique. Mon orchestre ne se compose que d'un piano assez pitoyable, et sans vouloir dire du mal de vos compatriotes... les pianistes de Guaymas ne sont pas tous de la force de Litz.

dona "rédemption. Je vous remercie de vos prévenances, seigneur comte, jamais je n'oublierai cette soirée.

iioiucE. Vive Dieu! sériera, on serait heureux de mourir pour d'aussi beaux yeux que les vôtres, mais ce m'est une consolation sans égale de penser que quelquefois mon nom sera prononcé par d'aussi belles lèyres! la seule mort, c'est l'oubli!... Demeurer dans la mémoire des hommes, cela est beau, dans celle des femmes, cela est doux; il faut souhaiter l'un et envier l'autre, mais permettez... (Appelant.) Yvon?

WON. Monsieur le COmte! (Dona Rédemption se rapproche de Sharp et de dona Anlonia.)

iiorace. Morbleu! vieil Yvon, je ne le reconnais plus... Tu négliges ton service... songes que lu représentes à cette heure" toute ma maison... Tu ne penses seulement pas à offrir des rafraîchissements aux dames.

yvon. Ah! monsieur le comte, je suis navré!

noRACE. Navré? bon Yvon. Alil que veux-tu, nous ne sommes pas à l'hôtel d'Armançay. Je ne puis recevoir-eomme tu Je désirerais, je comprends ïa douleur; notre rout ressemble ii une soirée du Marais... donnée le dimanche, par un bon bourgeois retiré du commerce.

yvon. Celle prison m'accable!

horace. Ron ! voici que tu deviens ingrat!... car enfin, vois... la paille humide de notre cachot est d'une assez, belle étoile... et notre cachot lui-même est illuminé!... Comme salon, il y a mieux, mais comme prison... c'est véritablement très- confortable!

un joueur. Mille dollars!

iiokace. Banco! (a Yvon.) Va, mon ami, ce n'est pas un ordre que je le donne... c'est une prière que je t'adresse.

(Yvon s'éloigne.)

un joueur. Voici ce que vous avez gagné, seigneur

comte.

horace. Mille remercîinênts, monsieur. Mesdames, vous le voyez, la chance ne m'a pas tout-à-fait abandonné... voici rinlidèle qui me revient, (a doua Hûdcmpiion.) Senora, veuillez je vous prie remettre aux prisonniers de la ville celle somme que le hasard me jetle... pour ces malheureux traités plus durement que moi, le hasard deviendra la Providence... VOUS Consentez?... (il lui donne les dollars.)

dona iœdkiuption. Ils béniront voire nom, monsieur, car je leur dirai qu'elle est la main qui les secoure.

horace. Ah ! masier Sharp...! heureux cîe votre bon souvenir!... voulez-vous accepter un grog?... mon valet de chambre en l'ait d'excellents, suivant in mode américaine. — Messieurs... il y a des cigarettes dons le salon à droite!... — Monsieur Sharp... vos affaires doivent prendre bonne tournure... vous êtes content... plus de rivalité commerciale !

sharp. Moi, je suis attendri... par vous!

horace. Ah! et moi je suis touché de votre attendrissement.

suA!!i>. Vous êtes un vrai homme... Il faut sortir d'ici et fusionner nos deux compagnies.

horace. Ce serait de nia pari une excessive présomption que de m/occuper encore d'affaires !

Sharp. C'est vous qui serez le chef.

horace. Merci!... Cette continuée d'un ancien ennemi me fait plaisir, je vous sais gré de vos offres... mais il y a des

choses qui ne se recommencent pasi... Les aventures de la nature des miennes sont de ce genre.

UONA RÉDEMPTION, s'ayançaat en lête d'une députalion de dames.

Seigneur comte!

horace. Seuora \

dona rédemption. Nous venons, dona Antonia, les seûoras qui m'entourent et moi, vous demander...

■horace. Et quoi donc ?

dona rédemption. Une signature.

horace. Une signature? ah!... je'comprends... un autographe!. ..Croyez-vous qu'un autographe de moi puisse avoir une bien grande valeur?

antonia. Oui, nous le croyons, celui-là surtout.

dona rédemption. El d'ailleurs^, vous m'aviez promis queié qu.es lignes sur mon album... mon album est là.,, sur voire table... et...

horace. El la page est blanche! je suis dans mon tort... mille pardons !... Tant de pensées ont assiégé mon cerveau...!

dona rédemption. Eh bien ! votre signature au bas de ce papier, et je vous tiens quille.

horace. Soit donc, mesdames; j'aurais mauvaise grâce à

VOUS refuser quoi que Ce SOit. (il s'asskd et prend la plume.) Il m'est permis de lire? (M lit un instant, dépose la plumo et se lève.)

Je suis aux regrets, mesdames, de ne pouvoir faire ce que vous demandez, toutefois je vous suis reconnaissant delà demande... mais lecointeÏTorace d'Armançay ne peut accepter de grâce!

antonia. Je vous jure, comte, que toutes les notabiJilôs de la ville l'apostilleront.

dona rédemption. Un sursis... à la sentence, si elle est fatale... le temps d'aller à Mexico... vous serez sauvé.

siiARP. Le temps, c'est de l'argent... disent les Anglais, on peut acheter le temps. Je paierai le temps, moi !

noiiACE. En vérité, je serais ingrat de me plaindre.,, et tenez... celle affection qui m'entoure a quelque chose de plus précieux pour moi que la vie elle-même !... La vie?... qu'en iérais-je?... je l'ai jetée comme un prodigue à tous les vents! j'ai connu les nobles émotions, les joies de ramour... les vanités de In fortune... La vie!... que peut-elle m'offrir à présent!... La honte !... — Quoi l j'aurais réuni trois cents braves... trois cents...! — C'est avec trois cents que Léonîdas a sauvé son pays! — el parmi mes soldais, combien sont morts fièrement, invaincus, ceux-ià, sur la foi de mes promesses, et puis, j'aurais donné l'ordre a ces dévoués qui ont lutté pour mon ambition, pour mon orgueil, de retourner avec leurs armes à San-Fnmeisco, et après cela, après cette dispersion, y près ces désastres, après ces morts... il me suffirait d'apposer ma signature au bas d'une feuille de papier pour que j'aie payé la dette du sang!... Et où irnis-je ?... En France! sur cette lerre qui a des larmes d'enthousiasme pour toutes les gloires... des épigrammespour tous les ridicules!... des huées pour toutes les lâchetés!... Que répondra is-je quand on dirait derrière moi, assez haut pour que je l'entende : « Voyez, c'est ce comte Horace... ce nouveau ÏMzarre, ce Fernan'd Corlez moderne, qui devait toul conquérir! On l'a pris comme un écolier en maraude... on l'a mis en pénitence... il a un peu pleuré... et on l'a renvoyé sans pensum ! » — Relournerais-je à San-Francisco?... Pour v retrouver mes compagnons d'armes, qui me crieraient : « A quoi donc a servi tout le sang versé?... celui-là est mort, cet autre est mort, beaucoup sont morts, pour qui?... pour vous... et vous vivez?... » — Non, je ne veux -pas vivre ! Ce matin j'ai lu ma sentence dans les yeux de mes juges. Ils me condamneront et je les en remercie... ils m'épargneront ainsi le suicide..', et c'est pourquoi j'ai le sourire sur les lèvres... Je me prépare à la mort en gentilhomme... Demain, je l'accepterai en chrétien... et je la subirai en soldat...! — Mais je vois que j'assombrisvos visages. Quittons ce sujet puisqu'il' vous attriste, doua Rédemption, je tiendrai ma promesse, et je vous prie de me laisser réllechir quelques minulcsà ce que je vais écrire sur voire album. — Vous

permettez ? (Il s'accoude sur la lable el ôcriL sur un album.)

dona rédemption. Ah! mesdames! messieurs!

sauver!... le snuver.malgré lai' ) Sharp. Vous ne pouvez le sauver, lui, il est destiné à ■ mourir, c'est la fatalité qui le veut.

dona rédemption. La fatalité!

sharp. Oui... déjà... à llermosillo, il a failli mourir empoisonné par une 'main mystérieuse.

dona rédemption. En effet, j'ai entendu parler vaguement de celte histoire.

antonia. J'étais à lïermosillo, moi, alors... et nul ne sait le secret de cotte aventure.

il faut le

siiahp. Lui seul, sans doute, ne l'ignore pas.

dona rédemption. Il doit y avoir la main d'une femme là-dessous.

horace, levant la têto. Ah! vous parliez de mon aventure d'Hermosilïo et vous disiez : il doit y avoir la main d'une lemme. vous disiez vrai! C'est, à cette heure, le seul souvenir qui nr attriste. Quand ma pensée se reporte vers le passé, je ne vois que des images de femmes pieuses, bonnes, consolatrices, "aimantes... Ma mère, d'abord, puis ma vieille nourrice; ma sœur, frêle enfant blonde et rieuse, d'autres encore.., une seule... Ah ! une seule, lait ombre au tableau... car celle-là n'a su aimer que comme les autres haïssent...! — Mais laissons cela... Voilà mon sonnet,, veuillez le par-; courir d'un œil charitable, et comme on dit en Espagne, à la lin de la pièce, excusez les fautes de l'auteur.

DONA RÉDEMPTION, lisant, cl s' attendrissant a mesure qu'elle lit.

J'ai vu dans vos grands yeux une larme reluire Et c'est sur mon destin que vous avez pleuré! Vous êtes belle et bonne et c'est par un sourire A l'heure du trépas que je vous saluerai.

Allez ! la mort est douce à celui qui peut dire : Lorsque je lis le mal c'est que je l'ignorai ; Au livre de ma vie on pourra, sans peur, lire La page où je naquis et celle où je mourrai.

horace. Vous êtes émue; permettez, senorà :

Pu

re,

?uïsqu r à l'aube prochaine il faudra que je meure je ne puis vous donner qu'une amitié d'une heu Mais lesplus courts bonheurs ne sont pas les moins doux;

Mon âme emportera trois noms chers sur son aile, Le vôtre — avec les noms de ma mère — et de celle Dont pour l'é-LerniLé Dieu me fera l'époux !

dona rédemption. Hélas! .comment vous remercîrais-je dans une aussi triste circonstance?

j-K.KAcis. Comment, senora ? c'est très-facile ! Depuis l'aventure de la princesse Marguerite et d'Alain Charlier, i! est un trésor inestimable avec lequel on paye les poëi.es en France. C'est le baiser d'une jolie femme.

DONA RÉDEMPTION, s'avançant après hésitation, V embrassant au

iront. Ah! monsieur le eomle!

horace . Une la rme L . . un ba iser. . . me voilà payé deux l'ois. ...

(Conduisant dona Rédemption sur un divan.) Remetlez-VOUS.SOnora !

Mesdames, je suis vraiment honteux de la piteuse réception que je vous fais. J'ai reçu tant de marques de sympathie, depuis que je suis... descendu à l'hôtel du gouvernement... que, ma loi... désespérant de m 'acquitter en délail, vis-à-vis de toutes les personnes qui m'ont témoigné de l'intérêt, j'ai pris le parti de les réunir toutes, afin d'exprimer à toutes combien je suis touché de l'honneur qu'elles oui bien voulu me faire...

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