LES
Noces de Frederick
C'est à vous, mon ami, que je dois de connaître cet homme s'ngulier. Vous souvient-il de la première rencontre que j'en fis, grâce à vous?
C'était à la campagne, dans votre si charmante habitation de L*^. Il y avait là de grands chasseurs; moi, je ne le suis guère, et tandis qu'ils allaient en foule baitre les taillis où pullulent les bêtes, je demeurais au logts, curieux de feuilleter votre riche bibliothèque,
Cependant le nombre de vos hô^es s'accrut bientôt d'un nouveau personnage; c'était un homme pâle et chétif, très pâle et très chétif .
Bien qu'il parût â^é de trente-ctoq ans au plus, ses cheveux étaient blancs. U survint à L*** comme nous allions nous mettre à table- Dès le premier abord, il m'intéressa vivement, et, quand il me fut présenté, je répétai son nom à par moi, de manière à ne. pas l'oublier.
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Frederick et le, comme moi, peu accoutumé aux rudes exercices de la chasse; comme moi, curieux de livres rares et de gravures avant la' lettr-; ; si bien que, chaque soir, lorsque les chasseurs haletants revenaient en tumulte, ils nous trouvaient, l'un et l'autre, plongés dans quelque lecture, devant la cheminée de la salle basse, en tace d'un petit feu que les humidités de l'automne rendaient déjà nécessaire.
C^inze jours écoulés, une agréable familiarité s'établit entre Frederick et moi. Quand il me fut permis de lire dans son âme, j'éprouvai des surprises sans égales; pour si étrange que Kit son extérieur, je n'avais point été préparé îl des découvertes semblables; et chaque fois qu'il m'oflrait l'occasion d'explorer -a nature très compliquée, j'avais des étonnements analogues à ceux d'un homme de sang-froid auquel ilseraitdonné d'analyser, jusque dans leurs moindres détails, les rêves d'un mangeur de hachisch.
— Il est certùn, me disait-it un jour, que le néologisme j«ui7iMW serait merveilleusement applicable à la faculté maladive qui distingue mon tempérament. Les hommes, les événements, les choses, m'impressionnent d'une façon profonde et spéciale. J'éprouve pour les objets repoussants une horreur inconnue aux autres hommes, et cette horreur se trahit par des signes physiques en
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LES HCCES DE FKÉDÉRICK lyj
général très ridicules; les aspects agréables me troublent aussi au-de'à <le toute mesure : là où vous sourirez à peine, j'éclaterai de lire. L'exagération est en moi : ce que je ressens, vous le ressentirez, mais beaucoup moins fonement. Je ne vais pas à la chasse; savez-vous pourquoi? Les coups de fusil m'effraient. Entendez moi : ce n'est point le péril résultant d'un coup de fusil qui m'inquiète; je me rends parf.iïtement compte des situations et je sais que je ne cours aucun danger; d'ailleurs, j'ai été marin, je pousse souvent le courage jusqu'à la témérité, et s'il fallait attendre la more devant une catjbine braquée, je l'attendrais. Non, ce que je crains, c'est le bruit! c'e^t la conimotionimpriméeaux nerfs de l'oreille, c'est le soubresaut physique indépendant de la volonté. De même, le rire d'une persontie joyeuse, c'est-à-dire le signe extérieur de la joie, m'émeut bien plus que ne le pourrait faire la Cluse de cette joie, si elle m'était dévoilée. Vous devtz comprendre les désagréments auxquels m'expose une pareille manière d'être. Je découvre des choies anorm,:les, très gaîts ou très lamentables, là où il n'y a rien que de très naturel. Si je vous racontais ma vie, vous ne la jugeriez sans dojie ni plus ni moins remarquable que celle de tout le monde; à mes yeux, elle est la plus fantasque que jimais homme ait vécue. Puis, je dois