L^ NOCES DE FREDERICK
l'avouer, j'ai l'effroi instinctif du surnaturel. Je ne crois certes point aux apparitions nocturnes, aux fantômes voilés de blanc, mais ma nature physique les redoute. Tenez, à cet:e heure, jesuis certitinemeni très calme et très rassis. Eh! bien, les mots que je viens de prononcer m'ont tellement disposé à la crainte que, s'il vous arrivait de crier par jeu : « le diable, voici le diable I » tout en étant bien convaincu du ridicule de votre avertissement, je me hâierais, oh! oui, je me hâterais de fuir à toutes jambes ! »
En parlant ains', Frederick avait le frisson. '
— Mon cher ami, lui dis-je, vous êtes un homme surprenant, et je serais curieux de connaître l'histoire de votre vie.
— Ce serait trop long, répondit-il, et d'ailleurs ennuyeux, mais je veux bien vous raconter une de mes aventures les plus récentes. Peut-être vous semb!era-t-elle tort simple; moi, j'ai cru y reconnaître l'intervention d'une horrible fatalité,
J'étdis à Paris, il y a deux ans. C'était un vendredi. Remarquez que c'était un vendredi. Je descendais la rue des Martyrs.
La fantaisie me prit (à coup sûr je ne saurais dire pourquoi) d'a'ler consulter une tireuse de cartes qui logeait en ce temps rue Olivier, et dont récemment un de mes amis m'avait vanté la
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LES NOCES DE FRÈDÈHiCK I7S
science. Arrivé devant la porte, j'hésitai, u Si cette temme, pensais-je, me prédit quelque chose de fâcheux, je sortirai de chez elle dans une horrible inquiétude d'esprit. » Le démon me poussa.
J'entrai. J'avais à peine monté les premières marches de l'escalier, lorsque je rencontrai une jeune âlje qui descendait et dont la beauté me trappa. Je me rangeai pour la laisseï passer, puis je repris mon ascension La tireuse de cartes me reçut fort bien et m'oftrit sur-le-champ de me faire l'expérience de son habileté. J'y consentis. Elle étendit sur une table vene le jeu révélateur et marmotta d'abord quelques paroles insignifiantes. Puis, à un moment donné, elle se leva.
— Vous avez rencontré une jeune fille sur l'escalier? s'écria-t-elle.
— Il est vrai, répoudis-je.
— C'est étrange. Ecoutez-moi. Vous ne serez jamais le mari de cette enfant.
— Je ne la connais point.
— Vous ne lui parlerez jamais ; elle ne vous parlera jamais.
— Rien de plus naturel.
— Vous ne la rcverrez jamais.
— Evidemment.
— Enfin, elle mourra; oui, elle mourra, dans cette maison, bientôt, bientôt, demain, peut-être.
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Oui, demain; certainement, demain I Et cependant...
— Et cependant?
— S'it 56 passait entre ma fille et vous ce qui ie passera entre cette femme et vous, oh! je crois que je tuerais ma fille!
— Madame, dis-je alors, vous avec des emportements de mauvais goût, et je ne viendrai plus vous voir.
Je me retirai sans tarder, en laissant une pièce de cinq francs sur la table.
Vous croyez, n'est-ce pas, que je petdis bientôt le souvenir des paroles de cette sotte, et qu'elles n'occasionnèrent aucun changement dans ma vie? Loin de là. Chaque nuit j'avais des cauchemars eâroyables ; la tireuse de cartes m'apparaissait et répétait dans l'ombre sa prédiction. Je m'inquiéiMs beaucoup de la manière dont cette prédiction seréalserjit; les contradictions qui s'y r.;ncontraii:nt me la taisaient voir plus mystérieuse , mais non moins redoutable. Au bout de quelqutsjours, ...elle fut ma pensée unique. Je ne travaillais plus. Je mangeais à peine, et cela aux heures les plus fantasques. Je me brouilhis avec des amrs que j'oubliais de saluer dans la rue.
Je résolus alors — vous savez que je suis peintre — de faire un voyage en Normandie, le sac sur le dos. Dès ma décision prise, je partis.
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