‹ Les folies amoureusesChapitre 44 sur 50 · LE CHHVAL ET LE CAVALIER · texte numérisé non relu

LE CHHVAL ET LE CAVALIER

Champs-Elysées avec une lenteur rassurante; évite de lui-même les voitures, et s'arrête pour laisser passer les gens pressés qui pourraient l'écraser. C'est le dimanche, il y a foule. Le jeune cavalier est très satisfait. Un lorgnon dans l'œil, il considère galamment les promeneuses qui vont et viennent, emmitouflées de chaudes fourrures et le manchon pendu au cou. Quant il croit qu'on le regarde, il salue au hasard, pour se donner bon air, la première calèche qui passe. Une seule chose l'inquiète : le palefrenier du manège lui ayant demandé s'il voulait des éperons : « Sans doute, a-t-il répondu, je ne monte jamais à cheval sans éperons, n Maintenant il se pourrait que, par étoùrderie ou par suite d'un mouvement trop brusque, il effleurât de la molette le ventre de sa monture, et Dieu sait ce qui arriverait alors ? tCar, se dit-il en caressant avec désinvolture le cou du maigre animal, je crois qu'il a du sang. » Mais il n'a pas peur, parce qu'il est t es brave et qu'il monte très bien k cheval. Cependant on ne peut pas toujours aller au p^s; le moment Cjt venu d'essayer un petit temps de trot; pour le galop, il verra plus tard; il faut bit n connaître un cheval avant de se hasarder. Le trot réussit assez bien. A vrai diie> le cavalier ne retombe pas toujours d'aplomb sur la selle; mais un léger dandinement ne manque pas de grâce, t 0aadi-

2o6 Imagerie parisienne

nement » vient de « dandy. » 11 trouve cette réflexion très spirituelle, et s'eflorce de sou ke ; mais c'isi tris ditiiclle, en trottant. Parvenu à la hauteur de l'Arc de Triomphe, il incline vers l'avenue du Bois de Bi>ulogne, au pa^, à cause da tournant. Il veut aller de ce côté-là, qui esc plus élégant. Mais qu'a donc le cheval? Il secoue la lête, recule de quelques pas, et, en un mot, refuse catégoriquement de s'engager dans l'avenue. oC'est très curieux, se dit le cavalier. Si je lui donnais un coup de cravache ? Non, je n'aime pas à maltraiter les animaux. Il ne veut pas aller à gauche? ehl allons à droite. Se promener dans la sohtude a quelque chose d'agréable aussi. C'est même beaucoup plus distingué.» Mais la bête, occupée à brouter un reste de gazon au coin de l'avenue, ne veut pas aller à droite non plus. Le cas devient grave. On ne peut pourtant pas se promener sans bouger de place. Il essaye de prendre l'att tude d'un homme qui attend quelqu'un, afin de donner à sa monture le temps de changer d'avis ; puis, après quelques minutes, il tire violemment la bride du côté où il prétend aller. Le cheval de nouveau secoue rudement la tête, en signe de dénégation sans doute.Or déjà les badauds s'âuoupent. Le cavalier comprend qu'il devient ridicule et qu'il taut en ânir. Il s'établit suc la selle du mieux qu'il peut, et, résolument, avec un

iz=rtNGoo«^lc

LR CHEVAL ET LE CAVALIER roy

hop! énergique, il pique des deux! Qjiel est le résultat de cette résolution suprême? Le cheval, qui s'était remis i brouter, lève un de ses pieds de derrière pour chasser une mouche qui le gène. oOh! oh! s'écrie le cavalier, il rue! » et prudemment, car i! tient à sa peau, et sans se soucier des sourires ni des brocards, il met pied à terre, prend par la bride l'animal récalcitrant, et le ramène au manège. Dimanche prochain, il ira à Montmorency, S cause des ânes.

r.ES BALCONS ROSES

Il y a à Paris, dans les quartiers neufs, pour le passant qui regarde, un moment furiif et exquis. L'ombre a gjgné d'abord le rez de-chaussée des hautfs maisons blanches; elle a éteint l'or brutal des enseignes, et, d'étage en étage, son insensible escalade envahit presque entièrement les façades, qui, à présent, semblent voilées d'une gaze noirâtre, bien tendue. On voit transparaître distinctement tous les détails de l'architecture ; mais ce qui avait la blancheur crue de la pierre est devenu sombre comme une feuille de papier où l'on a

20S IMAGERIE PARISIES'ME

renversé un encrier. Seuls, les longs balcons supérieurs se dérobent encore à l'ascension du crépuscule. Illuminés par le couchant, qui les regarde par dessus l'épaule des maisons, ils sont roses, tout roses, d'un rose tendre pareil à celui d'un jeune visage qui rougit. C'est comme un baiser d'adieu que le jour pose au front de la ville déjà ténébreuse, ou plutôt comme un diadème lumin.ux, les ferrailles compliquées des balcons imitant des ciselures. Deloin en loin, des arbustes malingres, qui se dressent hors de leurs caisses vertes, paraissent des arbres féeriques, grâce à la clarté rose qui les baigne, et les serins, dont on ne démêle pas les cages parmi renchevêtrement des brancbes, semblent, pendant un insiant, des colibris merveilleux. Alors les fenêtres s'ouvrent et les jeunes filles apparaissent. Pourquoi ? Qui les attire ? Savent-elles qu'à ce moment les balcons de Paris sont semblables à des édens suspendus, et, pour le ravissement d'un passant rêveur, veulent-elles; par une présence d'anges, compléter ces paradis ? Elles vont et viennent sur les balcons roses, ou s'inclinent languissamment. 11 y a parmi elles des enfjnts, qui sont des chérubins plus petits. L'éloignement et la rougeur attendrie du crépuscule confondent les couleurs diverses de leurs toilettes dans une teinte uniforme, délicieusement rose. Leurs manches sont des ailes, et des nimbes, pa-

iz=rtNGoo«^lc

Page 1